Déclaration du Citoyen Brizon. Chambre des Députés (Séance du 24 juin 1916).

 
Pierre Brizon est élu député socialiste de l’Allier en 1910. Ce professeur est libre-penseur, pacifiste et internationaliste.
Réélu en 1914, il se signale par sa défense des métayers. En 1914 pourtant, comme l’ensemble des élus de la SFIO, il rejoint l’Union sacrée. Sa position sur la guerre évolue au cours du conflit. En 1916, il participe à la Conférence de Kiental de l’Internationale socialiste. Le 24 juin 1916, avec les députés Jean-Pierre Raffins-Dugens et Alexandre Blanc, il refuse pour la première fois en France le vote des crédits de guerre.
Battu en 1919, il ne prend pas part au congrès de Tours qui voit la naissance du Parti communiste français. Il y adhère un temps, mais en est exclu en octobre 1922. Il rejoint alors l’Union fédérative socialiste. Il meurt en 1923.
Ce qui suit est le compte-rendu de la séance du 24 juin 1916.

M. Le Président. – La parole est à M. Brizon.
M. Brizon. -Messieurs, après deux ans d’une guerre qui dévaste l’Europe, la ruine, la saigne, la menace d’épuisement, les gouvernements des pays belligérants demandent encore des milliards et encore des hommes, pour prolonger cette guerre d’extermination.
Au moment d’un vote si grave, notre pensée se tourne vers la paix dans la liberté, vers ceux qui y travaillent avec la conscience d’accomplir le plus beau devoir qui soit au monde, vers les courageux socialistes de la minorité allemande… (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche. Mouvements divers.)
M. Mayeras. -Vive Liebknecht! (Exclamations et bruit).
M. Emile Faure. -Vous ne pouvez pas dire que la minorité allemande a eu ce courage.
M. Alexandre Blanc. -Moins ils sont nombreux, plus ils ont de courage. (Bruit.)
M. Brizon. -… qui sont l’espoir du monde dans le combat contre le fléau le plus terrible qui se soit jamais abattu sur les hommes.
Ils luttent contre la guerre.
Ils luttent contre l’Empire.
Ils luttent pour la paix immédiate et sans annexion.
Et voici ce qu’ils disent: « Dans cette guerre monstrueuse entre deux coalitions formidables, dans cette guerre désormais immobilisée, malgré le flux et le reflux des batailles, il n’y a et il n’y aura ni vainqueurs ni vaincus. Ou plutôt tous seront saignés, ruinés, épuisés.
« Avec la jeunesse dans la tombe, les meilleures générations sacrifiées, la civilisation en partie détruite, la fortune perdue, la désolation partout, une victoire serait-elle une victoire?
« Et s’il y avait, par malheur, des vainqueurs exaspérés et des vaincus irrités, la guerre recommencerait pour la vengeance, pour la revanche.
« Car la guerre n’a jamais tué la guerre.
« Il n’y a qu’un seul moyen d’empêcher les guerres futures: c’est la victoire du socialisme, en Allemagne et dans les autres pays sur les classes, les gouvernements et les hommes de proie. »
Les socialistes allemands ajoutent:
« Les gouvernements européens avec leur diplomatie secrète et leurs appétits de conquêtes, ont déchaîné la guerre. Ils la prolongent pour se sauver.
« Les peuples veulent la paix. Ce sont eux, ce sont les paysans, ce sont les meilleurs ouvriers de la civilisation qui tombent en masses, victimes d’une guerre qui n’est pas la leur, puisqu’elle n’a pas pour but d’écraser la féodalité internationale qui les exploite. »
Et ces héroïques socialistes de la minorité allemande concluent:
« Les nations, leur territoire et leur liberté sont sauvés par l’héroïsme invincible de leurs soldats.
« La prolongation de la guerre n’est plus, depuis longtemps déjà, qu’une barbarie militairement inutile.
« Il faut arrêter la guerre. Assez de morts! Assez de ruines! Assez de souffrances!
« Il faut obliger notre gouvernement à déclarer ses conditions précises de paix. Il faut lui imposer la paix immédiate sans annexion. Si nous faisons cela, nous savons qu’il y aura dans les autres pays des socialistes et des hommes de bonne volonté pour exercer la même pression contre la guerre, pour la paix, pour la liberté des peuples.
« Pleurons les morts, crient-ils, et sauvons les vivants. Sauvons les travailleurs pour le socialisme. Sauvons les milliards pour relever les ruines, panser les blessures et faire des réformes sociales. Sauvons tout ce qui peut encore être sauvé: le monde en a besoin pour renaître à l’espérance. »
À ces hommes-là, messieurs, mes amis Alexandre Blanc, Raffin-Duggens et moi, avec la certitude que notre geste ne tombera pas dans le vide, avec la conviction d’agir en bons Français comme en bons socialistes, nous tendons nos mains fraternelles du haut de la tribune française.
MM. Alexandre Blanc et Raffin Dugens. -Très bien!
M. Brizon. -Eux et nous, nous sommes fidèles aux antiques décisions des congrès socialistes internationalistes, d’après lesquels, si la guerre éclate malgré tout, c’est le devoir des classes ouvrières de s’entremettre pour la faire cesser promptement.
Pour aider ces hommes dans leur rude combat contre la guerre, pour la paix sans annexion, pour un armistice immédiat (Bruit.) nous déclarons que leurs paroles citées sont aussi les nôtres. Nous protestons contre le discours de Nancy. (Interruptions et bruit.)
M. le Président. -Je vous rappelle formellement à l’ordre et je vous invite à ne pas continuer sur ce ton. (Très bien! très bien!)
M. le Ministre des Finances. -Vous n’en avez pas le droit…
M. Mayéras. -Le discours de Nancy est anticonstitutionnel! (Bruit.)
M. Alexandre Blanc. -Nous le prenons ce droit.
M. le Ministre des Finances. -Vous n’avez pas le droit… (Bruit sur les bancs du Parti socialiste.)
Au centre. -Retournez donc en Suisse!
M. Le Président. -Je ne laisserai pas mettre ici en cause la personne de M. le Président de la République.
J’ai peut-être mal entendu une autre phrase, car M. Brizon parlait bas…
M. Raffin-Dugens. -Personne n’est nommé.
M. le Président. -Laissez-moi faire mon devoir. (Très bien! Très bien!)
Voulez-vous, monsieur Brizon, relire votre dernière phrase?
M. Victor Dalbiez. -Ne parlez pas de Nancy, parlez de l’acte inconstitutionnel de Nancy. (Bruit.)
M. le Président. -Je ne peux pas vous permettre de parler ainsi.
M. Raffin Dugens. -Personne n’est nommé.
M. Mayéras. -Mais tout le monde a compris qu’il s’agissait du mauvais président.
M. le Président. -Si vous avez parlé, je crois, d’armistice immédiat, c’est l’opinion des socialistes allemands, je ne dis rien: si c’est la vôtre, je ne puis laisser passer cette parole sans protester.
M. Brizon. -C’est la nôtre aussi. (Exclamations et bruit.)
M. le Président. -Alors je proteste énergiquement. (Très bien! très bien!) Aucun Français ne pourrait accepter un armistice immédiat, ni une paix qui seraient devant les violations répétées du droit, une détestable abdication. (Vifs applaudissements.)
M. Alexandre Blanc. -Nous reconnaissons que notre déclaration aura plus de succès dans les tranchées qu’ici. (Bruits.)
M. Brizon. – « Nous refusons de voir tomber nos soldats pour donner Constantinople à la Russie… » (Vives protestations et bruit.)
M. le Président. -Ce langage est intolérable, il blessera tous les coeurs français. (Vifs applaudissements.) Vous ne devriez pas parler ainsi pendant que le sang coule là-bas. (Vifs applaudissements.)
M. Brizon. – « Nous regrettons le mauvais emploi des milliards perdus pour le peuple et nous votons contre les crédits de guerre, pour la paix, pour la France, pour le socialisme. » (Exclamations prolongées. -Bruit.)
MM. Alexandre Blanc et Raffin-Dugens. -Très bien! très bien!
M. Duclaux-Monteil. – Je constate que, dans la Chambre française, il n’y a que trois socialistes pour approuver de pareilles paroles! (Applaudissements.)
M. ALexandre Blanc. -Il y a beaucoup de soldats qui pensent comme nous! (Bruit.)

 

Une image extraite du film La chambre des officiers (2001) de François Dupeyron, d’après le roman homonyme de Marc Dugain.

Voir aussi sur ce site:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.