Masereel (Frans) fiche anthropométrique et rapport de police, par Luc Durtain.

 

Masereel Frans, né en 1889 à Blankenberghe (Belgique). Taille, 1 m. 82; poids, 79 kilos. Pas de ventre: la matière est allée aux épaules, sur la largeur. Brachycéphale: crâne en boule et face allongée. Une figure taillée à coups de serpe. Un coup, tout droit, pour le front; un coup pour les pommettes et la joue; deux pour le nez, deux pour le menton, où l’artiste qui a fait cet artiste-là s’est amusé à fignoler une fossette. Coups de serpe, mais douceur tout de même. Ce n’est rien de dur, mais une matière ductile et plastique, prête à toutes les empreintes, que coiffe la solide tignasse noire. Les prunelles brunes écartent largement deux rangs de longs cils. Elles laissent échapper un regard naïf et matois d’enfant de chœur: un enfant de chœur qui écouterait dans l’orgue les voix des anges, quitte à chiper ensuite quelques gorgées de vin de messe. La voix, forte, richement timbrée, s’en va parfois muser dans le nez, quand l’homme oublie qu’il est en train de parler. D’ailleurs, il fait bon l’écouter: toute une bibliothèque de paroles à tête dorée, à tranche non rognée. Les mains ont des pouces longs, des doigts spatulés, aux fortes extrémités coupées court; ce sont deux animaux vigoureux, adroits circonspects, avec de la fourrure sur le dos. Marche à grands pas dans les rues, où il semble apporter un peu d’air pris aux grèves marines; au reste, point sûr du tout que les pavés ne soient pas des coquillages, et très capable de prendre une maison pour une falaise. Coeur normal. Foie normal. Poumon normal. Bon nageur. Des dispositions pour la boxe, où il aurait pu faire une si belle carrière! Sait jouer de l’accordéon.

Né, disons-nous, à Blankenberghe. Y est resté jusqu’à sept ou huit ans. Horizons d’écume et de brouillard, couleurs qui sentent le goudron et la marée, noir peuple des proues encagé entre les façades où surgissent, çà et là, de fortes carrures. Le heurt contre des formes anguleuses, la couche creusée dans le sable, l’anneau de l’horizon tombé des socles célestes: tout cela, à l’époque illuminée et légendaire de la vie, à cet âge où une cuillerée de soupe nourrit secrètement toute une destinée. N’oublions pas cette première rencontre avec la mer. Nous retrouverons ses découvertes dans la vie de l’homme, trente ans plus tard.

Les parents emmènent à Gand leur garçon. Frans travaille à l’Athénée, d’honnête façon, mais, déjà, attaque de dessins les marges de ses cahiers. Déjà, entre les rives scolaires chargées d’un diffus verbiage, le monde commence à déverser la cataracte des lignes et des couleurs. Et chaque année, aux vacances, l’enfant revient parmi ses amis, les pêcheurs.

Quand le gars sort de l’adolescence, à dix-huit ans, il se sent attiré par plusieurs carrières: celles où il pourrait toucher, manoeuvrer la réalité. Sera-t-il ingénieur, imprimeur, médecin? Mais non! l’œil, la main et l’idée réclament. Donc, le jeune homme fréquente l’Académie des Beaux-Arts, à Gand. Il a la chance d’y trouver un directeur, Jean Delvin, homme intelligent et peintre de talent, qui, au bout d’un an, lui mettra la main sur l’épaule:

-Vous n’avez plus rien à apprendre ici. Partez! Voyagez!

Masereel sort de Belgique, et, tout de suite, traverse la France, pousse jusqu’en Tunisie. Mais cette lumière par trop explicite, cet Islam dont il n’a pas la clé, le déconcertent, l’inquiètent. Certes, il rapporte de ce voyage tels exercices d’imagination qui, un jour, compléteront son art. Mais la véritable école? Il le sait maintenant: il ne la trouvera ni dans les bâtisses officielles, ni dans le tréfonds des distances. Elle est contiguë à son seuil. C’est la rue.

En 1911, le voici donc à Paris. Il ne met les pieds à aucune académie. Parfois, seulement, quelque visite au Louvre. Ce qu’il cherche? Le spectacle de l’homme et des choses, leur contact direct. Il dessine, du matin au soir, ce qui a frappé ses yeux. Il commence à graver sur bois. Il s’essaie à l’eau-forte. Trois années, il ne cesse de s’exercer, sans oser encore donner le nom d’œuvre à ce qui sort de sa main.

La fin de juillet 1914 le rencontre en Bretagne. Masereel va retrouver sa famille en Belgique. Le cataclysme, la furieuse ruée des machines sont à l’instant d’emporter avec eux l’artiste. La veille de l’entrée des troupes allemandes à Gand, il s’esquive vers Dunkerque, à pied, puis en bateau. Évasion point seulement matérielle, mais spirituelle! Point seulement fugue opportune, mais éloignement profond, mais horreur!

Un an plus tard, Masereel s’installe à Genève. Devant les forces destructrices que les camps opposés lâchent à l’envi sur le monde, il est de ceux qui se refusent à toute complicité. Au nom de l’esprit, au nom de la beauté de l’univers et de la dignité des êtres, durant les plus noirs moments de la guerre il dressera contre elle, l’un des premiers, le refus de son corps et de son âme. Malgré les haines et la misère qui s’acharnent contre l’exilé, tous les jours, dans La Feuille, il affirmera la barbarie de la destruction, la stupidité des hommes, le mensonge des mots. En 1918, il publie 25 Images de la Passion d’un Homme, sa première grande suite de gravures sur bois. L’adversité, l’injustice, frappant de plein fouet sa conscience, ont suscité la première oeuvre. De ce terrible début, le talent de Masereel gardera la fougue, l’âpreté, la générosité aussi. Dons amers du désastre et du malheur!

La première fois que j’ai vu Masereel, c’était à Genève, deux ans après la guerre. Quel voyage alors! Franchir ces frontières qui, pour tant de millions d’hommes, avaient cessé de figurer les contours harmonieux d’un second corps, plus large que le leur, pour devenir des barrières entre lesquelles ils étouffaient: quelle nouvelle naissance! Puiser un souffle neuf, à même l’air de l’Europe et du monde!… Je me trouvais en compagnie d’Arcos, qui venait de publier Le Sang des Autres. Je me rappelle souvent cette promenade matinale, je ressens encore le regard de cristal et la caresse aigüe du printemps, je revois les arbres, les lumières blondes. Nous arrivons à un chalet rustique. Une figure de femme, une silhouette de jeune fille: un grand gaillard en manches de chemise s’escrime à la pompe d’une fontaine. L’homme me conduit à la maison, vers son établi jonché de dessins aux lignes puissantes.

Ce fut là peut-être que, pour moi, commença la guérision. J’évoque cet homme aux larges bras qui, avec un sourire de chirurgien, incliné sur la chair veinée de ses blocs de buis, semblait, magiquement, y susciter moins des plaies que des cicatrices. Plus d’effort perdu aux oeuvres de haine! De ces cubes de matière ennoblie, peu à peu humanisée, mon regard se reportait aux troncs d’arbre. L’homme, fragment de la nature, avait pris à la nature un autre fragment d’elle-même: non point pour s’en servir d’arme, de projectile, mais pour créer ce miroir merveilleux qui ajoute à l’univers ce qu’il y emprunte.

En mai 1918, la Roumanie signe une paix séparée.

Voir aussi sur ce site:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.