L’illumination, par Luc Durtain.

 
La grand’route est énormément blanche
Et, vrai, si trop fort, qu’on ne peut
Dire: ça cligne aveugle.
Ça se troue, puis se dresse blanc.

À droite, à gauche, l’Avril terrible :
Amandiers, oliviers, près, pins,
Cailloux, blés verts, figuiers et roches.
Ça tressaille en l’œil comme, au fond
D’un crible, les couleurs des graines.
Les lignes, les idées se raturent :
Pourtant, c’est coulé d’un seul bloc,
Et même, tout de même, si l’on regarde,
C’est net et finement dessiné.

Cet homme en capote horizon
Dont sur la route la face semble noire,
Noire comme ses dents, noire comme son rire,
Cet homme qui rentre chez lui, lentement,
Traînant la mémoire du frère tué,
De la femme partie et deux jambes
Plus vieilles que lui, d’âge inégal
(La plus moche, c’est la sciatique d’Ypres,
La moins pire, celle du shrapnell de Reims),

 

Cet homme, ébloui tristement,
Se rappelle soudain comme en rêve…
Est-ce qu’il n’a pas déjà  connu cela :
Une route dans un vertige
Perpétuel et un soleil,
Deux, trois, quatre, cinq soleils des années
Qui s’ajoutent au dos sur le sac?
Des deux côtés, haut comme la jambe,
Un mur que l’on pourrait sauter
Mais qui vous a, comme une prison.
Et, des deux parts, le monde splendide,
Foisonnant, et plein, et précis,
L’immense monde gaillard qui s’en fiche ?…
Comme la fatigue, la chaleur,
La lumière réveillent ses longues fièvres,
Il trouve tout à coup bien simples
Les cinq années qu’il vient de vivre,
Et comprend soudain parfaitement
Ce qu’il faut être fou pour comprendre.
 
Le retour des hommes, Paris, Nouvelle revue française, 1920.

La ghilde Les Forgerons est créée en 1912 par Luc Mériga, pseudonyme de Maurice Liger. Cette communauté de jeunes militants socialistes a pour organe la revue La Forge, publiée du premier trimestre 1917 à 1920. Luc Mériga publie en 1922, avec Paul Desanges, une anthologie des textes de Jaurès chez Rieder. Retiré de la vie militante, toujours avec Desanges, il publie en 1924 chez Crès une Vie de Jaurès. Il anime la « Société des études jauressiennes » jusqu'à son décès en 1965. Luc Durtain collabore au 21ème Cahier de La Forge en novembre 1919. Au fil des numéros, on retrouve d'autres auteurs de cette anthologie .

Pour aller plus loin:

Voir aussi sur ce site:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier dans son roman La Peur (voir ci-après).
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre, en pleine première guerre mondiale, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est malheureusement à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupé- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de son engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.
  • La première victime de la guerre, par Gabriel Chevallier. Un extrait du roman La Peur (1930). Première victime, ou premier héros?