Requiem pour les morts de l’Europe (fragments), par Yvan Goll.

 
La bataille aux cent têtes, la bataille aux mille noms, la bataille qui dure des jours, des mois, des années, toujours la même bataille tournait, l’haleine fiévreuse, dans le cirque européen.
Buffle aux bosses de feu, elle se vautrait dans le pré des plaines. Forêts dans les cornes, pavots dans le poil hirsute, boue, nuages et mort dans son grand œil étonné.
Dans les fleuves elle semblait se noyer. Se ficher en terre sous les fjords. S’asphyxier dans les marécages.
La bataille en titubant gagna la haute montagne. Les mortiers éructèrent. Des glaciers se fendirent. Des gorges s’ouvrirent à leur hurlement. Les sommets, aiguilles de verre, volèrent en éclats.
Par-dessus le col de minuit, elle franchit le porche du sud. Roula vers la vallée dans les bois de myrtes et les vignes. Du cœur des fuyards elle pressait un vin pétillant et âcre. Elle flairait la chair rose.
Son sabot dur brilla jusqu’au rivage, où l’océan l’attirait. Une citadelle fumante émergea.
Dreadnoughts et croiseurs se balancèrent, une caravane de chevaux de Troie bascula.
Imprévus, des serpents-torpilles fusèrent à travers les vagues. Des navires soudain gémirent et sombrèrent comme des éclairs dans la forêt des coraux.
Chaque heure mouraient mille hommes de plus.
Partout un jeune soldat ensevelissait ses blessures dans la terre, comme s’il avait honte de mourir d’une mort si laide.
Partout un jeune matelot, un cri rouge dans la bouche, embrassait le monde en agonie et s’enfonçait avec lui dans la mort.
Chaque heure éteignait le soleil mille fois et se refroidissait dans les cœurs noirs.
Cependant, très loin, au pays, les sœurs et les fiancées tressaillaient dans leur sommeil et entendaient le corbeau de la mort rôder à leur chevet.

Traduit par Claire Goll

Comme un mur gris autour de l’Europe
Courait la longue bataille.
La bataille éternelle, la bataille pourrie,
Qui n’était jamais la dernière.
Monotonie du combat. Tranchées sépulcres. Sommeil de la faim.
Au dehors les ponts faits de cadavres.
Au dedans les rues pavées de cadavres.
Les fossés des murs cimentés de cadavres.

Pendant des mois l’horizon regarda, vitreux, mystérieux comme l’œil d’un mort.
Pendant des années, les lointains sonnèrent un seul glas.
Les jours se rassemblaient comme des ossuaires.

Vous qui veniez des villes électriques, grouillantes dans la nuit mouillée, grouillantes dans le froid dur.

La sentinelle échangeait douze nuits de sommeil contre une cigarette.
Des armées entières jouaient l’éternité contre dix mètres de désert.
Jurons gras crachés dans les immondices.
Caveaux moisis. Arrachés à l’ennemi, des trophées de fer blanc.
Aucun de vous ne voyait-il le regard de l’ennemi?
Aucun de vous ne croyait donc plus à la mémoire de la terre?

Mes semblables!

Traduit par Claire Goll.

Yvan Goll est né en 1891 à Saint-Dié, dans cette partie de l'Alsace-Lorraine placée sous administration allemande. Sa famille est francophone mais il fait ses études en allemand au lycée de Metz et c'est dans cette langue qu'il publie ses premiers poèmes. Lorsque éclate la guerre, Yvan Goll se réfugie à Zurich pour échapper à l'enrôlement dans les rangs de l'armée du Kaiser. Il y fréquente l'avant-garde littéraire autour de Jean Arp, Stefan Zweig et Ludwig Rubiner ainsi que les milieux pacifistes. Dans les Cahiers Expressionnistes de Lausanne, il fait paraître en 1915 un nouvel ouvrage sous le titre Elégies Internationales. Pamphlets contre cette guerre. Ce livre, écrit en langue française, est le premier qu'il signe du nom d'Yvan Goll. En février 1917 il rencontre à Genève la jeune poétesse Claire Studer. La même année paraît Requiem für die Gefallene von Europa (Requiem pour les morts d'Europe), en version bilingue. Yvan Goll est par ailleurs l'inventeur du mot surréalisme.

Voir aussi sur ce site:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.