À Calais, des migrants meurent aussi, par Olivier Favier.

 
En septembre 2014, les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations ont fait état de 3072 morts en Méditerranée pour les huit premiers mois de l’année, soit quatre fois plus que l’année précédente. Durant cette période, près de trois-quarts des décès de migrants dans le monde ont eu lieu aux frontières de l’Europe. Cette réalité tragique, massive, en cache une autre qui touche cette fois l’intérieur de l’Union. Selon le bilan établi le 8 janvier par le collectif No Border, au moins 18 personnes ont perdu la vie à la frontière elle aussi maritime entre la France et le Royaume-Uni. C’est là un triste record que la presse n’a pour l’instant guère relayé.

Chronique de morts annoncées.

Le 3 novembre dernier, Philippe Wannesson dénonce « une année meurtrière à la frontière » sur son site Passeurs d’hospitalités. Il joint une liste détaillée de 13 personnes, mais son article passe inaperçu. Le 28 octobre, le militant écologiste Rémi Fraisse a été tué sur la ZAD de Sivens. Réactions et manifestations se sont multipliées presque aussitôt. Cet écart considérable des échos médiatiques et publics me questionne. Quelques semaines plus tard, en parlant avec des étudiants mobilisés pour le jeune zadiste, je me rends compte qu’ils ne savent rien ou presque de ce qu’il se passe à Calais. Ils ne savent pas, par exemple, que des migrants meurent aussi.

Bien sûr, aucun des défunts recensés cette année dans le Calaisis n’est une victime directe des forces de l’ordre. L’un d’eux pourtant a été renversé par une voiture alors qu’il rentrait à pied de nuit du commissariat de Coquelles, suite à une arrestation « de routine ». Trois autres ont connu une mort violente : le premier a été tué d’un coup de fusil de chasse, le second d’un coup de couteau, le troisième a été poussé dans le canal où il s’est probablement noyé. Tous les autres ont perdu la vie dans leurs tentatives désespérées pour rejoindre l’Angleterre. À l’origine de ces décès, c’est pourtant bien la politique des états français et britanniques qui pose question. De toute évidence, la violence policière, régulièrement dénoncée par les migrants et les associatifs, n’est jamais que l’expression la plus spectaculaire -et non la plus signifiante- d’un pouvoir d’état qui se refuse depuis quinze ans à laisser circuler réfugiés et migrants d’une rive à l’autre de la Manche.

Au fil du temps, ajouterai-je, la situation s’est largement détériorée. Depuis plusieurs années se sont créés des réseaux de passeurs dangereux et menaçants. Parmi eux, on retrouve quelques anciens migrants kurdes, afghans ou albanais, qui ont été parmi les premiers à affronter les traversées clandestines. Ils ont vu dans cette triste expérience un profit à tirer sur la détresse à venir. Les jungles afghanes sont réputées peu accessibles, je ne m’y suis pas aventuré, et les associatifs m’ont fait part de leurs difficultés croissantes à rentrer en contact avec cette communauté contrôlée par les passeurs.

Par ailleurs, l’hostilité récente des autorités locales à l’égard des réfugiés a libéré la parole et les actes de réseaux anti-migrants peu fournis -on parle de quelques dizaines de personnes tout au plus- mais actifs, organisés, bénéficiant de soutiens extérieurs notamment dans l’extrême-droite identitaire. Depuis 2013, les douches destinées aux migrants ont fait l’objet de plusieurs incendies ou tentatives d’incendie d’origine criminelle. Le dernier en date, en septembre, était le fait d’un individu isolé, condamné depuis à six mois de prison ferme. Sur le fond pourtant, la mairie a fini par céder et les installations sanitaires n’ont pas été remplacées.

S’ajoute à ce climat dégradé un regain de tension lié aux difficultés croissantes pour franchir la frontière. Depuis décembre en effet, un double et par endroits triple mur de barbelés interdit tout accès au port. Pour passer, les migrants prennent désormais tous les risques et quand la concurrence est trop forte, des affrontements éclatent aussi, quelquefois. Ce sont ces tensions, surtout quand elles opposent de larges groupes, qui ont la priorité des médias nationaux.

Depuis novembre, le bilan établi par Philippe Wannesson s’est encore alourdi. Selon la dernière estimation du collectif No border, qui m’a été transmise le 8 janvier, il est désormais de 18 morts, soit 6 fois plus qu’en 2013. Il ne s’agit que des cas clairement recensés, dont les militants me disent avoir eu souvent connaissance par les migrants eux-mêmes, quelquefois par la police qui cherche à identifier les corps, mais aussi par la presse régionale désormais très attentive aux problèmes des réfugiés. Delphine Kwiczor, une journaliste de Nord Littoral que j’ai rencontrée quelques jours plus tôt, était ainsi parvenue au bilan de 17 morts dans son travail de suivi. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui se sont intéressés au sujet ont la même prudence : les estimations données sont des hypothèses basses. Aucun recensement accessible n’existe par ailleurs au niveau officiel. Jointe par téléphone, la Direction départementale de la Police aux frontières s’est ainsi refusée à me communiquer ses chiffres, si tant est qu’elle se soit livrée à des estimations.

Photographie de l'affiche présentée à Calais lors de la Journée mondiale des réfugiés le 20 juin dernier. Céline Barré du Secours catholique témoigne : « Cette image a permis à beaucoup de Calaisiens de prendre conscience de la tragédie qui se déroulait autour de leur ville. ». Photo : Olivier Favier.

Photographie de l’affiche présentée à Calais lors de la Journée mondiale des réfugiés le 20 juin dernier. Céline Barré du Secours catholique témoigne : « Cette image a permis à beaucoup de Calaisiens de prendre conscience de la tragédie qui se déroulait autour de leur ville. ». Photo : Olivier Favier.

Des alertes demeurées sans effet depuis 2011.

Pour les années précédentes, le travail le plus complet à ce jour est celui d’une journaliste de L’Humanité, Marion Osmont. Dans son livre Des hommes vivent ici (Images plurielles, 2012) elle dénombre entre 1999 et 2012 pas moins de 121 décès sur la frontière franco-britannique. Parmi les disparus, 41 n’ont à ce jour ni nom ni prénom. Dans son travail, Marion Osmont n’a tenu compte que des personnes dont elle a pu identifier les tombes, ou pour lesquelles elle disposait d’une date de décès et d’un minimum d’informations fiables. Au terme d’une recherche pourtant méthodique, elle précise elle aussi que sa liste demeure lacunaire. Parmi les décès recensés, il faut classer à part la tragédie des 58 personnes asphyxiées dans un même camion le 18 juin 2000. Le constat est dès lors sans appel : la mortalité en 2014 a été plus de 4 fois supérieure à la moyenne déjà très haute des 15 dernières années.

En juin 2011 déjà, le collectif No Border de Calais Migrant Solidarity avait alerté le nouveau Défenseur des droits, Dominique Baudis, sur les violences subies par les migrants, témoignages et vidéos à l’appui. Partant des violences policières, ce rapport allait beaucoup plus loin et son titre était éloquent : « Calais, cette frontière tue ». Suite à cette lecture, Dominique Baudis émettait en novembre 2012 un certain nombre de recommandations au ministre de l’intérieur Manuel Valls. Il demandait notamment le respect «la dignité humaine pour tous les migrants en situation régulière ou irrégulière » et « la prise en compte de la situation des demandeurs d’asile et de leurs documents». Par-delà les méfaits recensés d’une partie des forces de l’ordre, la responsabilité revenait en premier lieu aux deux gouvernements de Paris et de Londres, incapables de prendre acte de l’afflux pourtant très modéré de migrants sur cette frontière, sinon en bloquant tout passage.

Les chiffres records de cette année, constamment repris par la presse nationale, font état de la présence simultanée de quelques 3000 personnes à Calais et dans les environs. À l’échelle d’une ville de 70 000 habitants -120 000 avec l’agglomération- c’est évidemment notable. Cela l’est d’autant plus que, dans la crainte d’un « appel d’air », les autorités locales et nationales n’ont concédé à ce jour qu’un centre d’accueil de nuit pour une cinquantaine de femmes et d’enfants géré par Solid’air. S’y ajoute un dispositif plus ancien géré par France terre d’asile qui permet d’accueillir un nombre fixe de 25 mineurs isolés. Par endroits, la circulation est devenue dangereuse : automobilistes, routiers ou conducteurs de train vivent désormais dans la crainte de heurter un piéton traversant les voies, marchant sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute ou au bord d’une voie rapide. À l’échelle de deux pays dont les populations réunies dépassent les 130 millions d’habitants, la proportion devient simplement dérisoire. Une certaine forme de médiatisation, loin d’inciter les pouvoirs à agir avec responsabilité, n’en continue pas moins d’alimenter le fantasme d’arrivées massives, dans une ville placée en état de siège.

Pour le reste, cette augmentation est en partie due au blocage de plus en plus strict et efficace de cette frontière maritime. Bien des migrants que j’ai rencontrés début janvier étaient là depuis plusieurs mois, certains depuis le printemps. Dans les camps que j’ai visités, j’ai parlé avec plusieurs jeunes aux traits d’adolescents et qui m’ont déclaré avoir quinze ou seize ans. En 2014, la population féminine a en outre beaucoup augmenté. La plupart des femmes vivent désormais dans ces camps de fortune, ou pour mieux dire des bidonvilles faits de toiles de tente, de palettes de supermarchés assemblées en cabanes, avec des bâches en plastique noir pour recouvrir le tout. Tout autour de ces jungles, la ville ne met plus à disposition de bennes ou d’équipements de voirie. Les immondices s’accumulent, brûlés de loin en loin sur des feux de fortune.

Philippe Wannesson habitait en Bretagne quand il est venu passer quelques jours à Calais pour voir la situation des migrants. Il y vit désormais depuis 6 ans. Le site « Passeurs d'hospitalités » qu'il anime est un outil précieux pour suivre la situation au jour le jour. Militant infatigable, il se définit comme un « bénévole à plein temps ». Photo : Olivier Favier.

Philippe Wannesson habitait en Bretagne quand il est venu passer quelques jours à Calais pour voir la situation des migrants. Il y vit désormais depuis 6 ans. Le site « Passeurs d’hospitalités » qu’il anime est un outil précieux pour suivre la situation au jour le jour. Militant infatigable, il se définit comme un « bénévole à plein temps ». Photo : Olivier Favier.

L’irréparable.

Cynisme pour cynisme, on arguera que bien des choses sont finalement surmontables dans tout cet abandon. Ces hommes et ces femmes, dont la plupart sont anglophones, oublieront peut-être le froid, les privations et les violences subies durant leur séjour dans le Calaisis quand, à force d’acharnement, ils seront enfin parvenus à passer la frontière. On ajoutera que ces souffrances sont bien peu au regard de celles endurées dans les pays d’origine et sur une route qui a souvent traversé d’autres pays en guerre ou en complète déréliction. On expliquera qu’à Londres ou ailleurs, les réfugiés n’auront bien sûr guère le temps de regarder derrière eux, mais qu’ils devront lutter pour se faire une place pendant de longues années, sinon leur vie durant. Cynisme pour cynisme, au fond, il semble que ceux qui décident aujourd’hui de leur sort se soient résignés à leur imposer ces mois de purgatoire, alors même qu’ils ont quitté l’enfer et qu’aucun paradis ne les attend. Voilà pour les vivants.

Mais les morts, eux, n’ont pas d’avenir et chaque année qui s’achève apporte une nouvelle ignominie au registre de l’irréparable. En 2013, un jeune homme souffrant de problèmes cardiaques est décédé par manque de soins. En 2014, de nouveau, une femme est morte, la cinquième en quinze ans. Elle s’appelait Sara, elle venait d’arriver depuis 10 jours et elle avait 16 ans. Après une nuit infructueuse à tenter de pénétrer à l’arrière d’un camion en route pour l’Angleterre, elle a été fauchée par une voiture au bord de la nationale qui la ramenait au centre d’accueil. David Lacour, son directeur, m’en parle avec émotion : « C’est un souvenir encore très vif pour nous. Quand la police est venue, on a tout de suite compris de qui il s’agissait. Si ça continue ainsi, je m’attends à voir mourir un enfant. » Comme me le précisera Marion Osmont quelques semaines plus tard, « une petite fille nommée Glara est morte quelques jours après sa naissance le 17 février 2009, au campement de l’aire d’autoroute de Grande-Synthe. »

En quittant le centre, c’est une jeune femme et son fils de quatre ans que je vois s’enfoncer dans la forêt et la nuit, vers un hypothétique point de passage. Dans la voiture qui les a pris en stop, l’enfant a mangé les bonbons qu’on lui a donnés en me donnant consciencieusement les papiers, puis il s’est assoupi contre moi en serrant dans sa main une petite voiture. « Il pleure chaque fois qu’on essaie » me dit sa mère. Ce soir pourtant il ne pleure plus. Sans doute a-t-il déjà compris que ses larmes sont sans valeur.

La tombe de Yoosif Aroon, mort à l'âge de 19 ans le 23 mai 2014. Il a été écrasé par le bus sous lequel il venait de s'accrocher sur le parking d'un supermarché. Le journal La Voix du Nord a relayé l'information sans citer son nom. J'ai retrouvé sa tombe dans le carré musulman du cimetière sud de Calais, parmi d'autres portant de simples numéros. Le corps de Sara a lui été renvoyé à sa famille, grâce aux dons des Calaisiens. Photo : Olivier Favier.

La tombe de Yoosif Aroon, mort à l’âge de 19 ans le 23 mai 2014. Il a été écrasé par le bus sous lequel il venait de s’accrocher sur le parking d’un supermarché. Le journal La Voix du Nord a relayé l’information sans citer son nom. J’ai retrouvé sa tombe dans le carré musulman du cimetière sud de Calais, parmi d’autres portant de simples numéros. Le corps de Sara a lui été renvoyé à sa famille, grâce aux dons des Calaisiens. Photo : Olivier Favier.

Comme un air d’apartheid.

Alors que je préparais cet article, une chanson m’est revenue en mémoire. Ceux qui ont quarante ans ou plus aujourd’hui s’en souviennent un peu comme de l’hymne d’une génération. C’était un temps -la fin des années 80- où les adolescents que nous étions voyaient tomber les murs autour d’eux. Nous entrions dans l’âge adulte et le bloc de l’est allait bientôt s’effondrer. Vingt ou trente ans plus tôt, les noirs du sud des États-Unis s’étaient battus pour les droits civiques et l’Europe avait perdu ses colonies. En France, l’égalité des sexes semblait enfin acquise. De l’autre côté de la planète, en Afrique du Sud, un régime ignoble agonisait sous nos yeux.

Cette chanson évoquait justement Nelson Mandela et les victimes de l’apartheid. Johnny Clegg y disait en anglais que la mer était froide et le ciel était gris. Il rêvait d’un silence brisé. Il cherchait quelqu’un qui ait les mots pour rapprocher les hommes. Puis Savuka et lui reprenaient en chœur des mots chantés en zoulou, des mots que je savais presque par cœur, sans même savoir ce qu’ils pouvaient signifier.

En cherchant le texte sur la toile, j’ai découvert que ces paroles parlaient désormais d’autre chose, qu’elles disaient d’autres mers toujours froides, d’autres ciels toujours gris et un mur dressé le mois dernier près de nous, au nord d’un monde globalisé, autour et jusqu’au cœur d’un inaccessible Occident. Dans ce monde hanté par la peur, ces paroles aujourd’hui sont celles des exilés : Asimbonanga / Nous n’avons pas vu /Asimbonang ‘umfowethu thina / Nous n’avons pas vu notre frère / Laph’ekhona /Là où il est / Laph’wafela khona / Là où il est mort / Hey wena / Et toi / Hey wena nawe / Et toi aussi / Siyofika nini la’ siyakhona/ Quand arriverons-nous à destination ?

Mise à jour de juin 2015: un article paru le 15/06/2015 paru sur La voix du Nord fait état de deux corps de migrants syriens retrouvés respectivement sur des plages des Pays-Bas et de Norvège en octobre 2014. Après enquête, il a été établi que les deux hommes avaient tenté la traversée à la nage depuis Calais.

Article publié en partenariat avec France terre d’asile le 11 janvier 2015.

Aux abords de la jungle dite de Leader Price, un jeune réfugié soudanais. Photo: Olivier Favier.

Aux abords de la jungle dite de Leader Price, un jeune réfugié soudanais. Photo: Olivier Favier.

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