Le cœur riant, par Charles Bukowski.

 
Ta vie c’est ta vie
ne la laisse pas prendre des coups dans une moite soumission.
guette.
il y a des issues.
il y a une lumière quelque part.
ce n’est peut-être pas beaucoup de lumière mais
elle brise les ténèbres.
guette.
les dieux t’offriront des chances.
connais-les.
prends-les.
tu ne peux pas battre la mort mais
tu peux battre la mort en vie, parfois.
et plus tu apprendras à le faire,
plus il y aura de lumière.
ta vie c’est ta vie.
sache-le pendant qu’elle t’appartient.
tu es merveilleux
les dieux attendent de se réjouir
en toi.

Traduit par Olivier Favier.

Ils sont entre deux mille et trois mille à Calais qui ont quitté l'Erythrée, le Soudan, la Syrie, l'Afghanistan, d'autres pays en dictature ou en guerre dans l'espoir de trouver une vie meilleure. À Calais, ils attendent parfois depuis des mois de pouvoir passer dans un pays dont souvent ils parlent la langue, où souvent ils ont des amis. En 2014, 18 d'entre eux, n'ont pas pu battre la mort. Parmi eux, une jeune fille de seize ans. Les autres essaient chaque nuit de passer dans, sur ou sous les camions. Chaque jour ils reçoivent des journalistes, des militants, des amis, avec lesquels ils partagent un café, un thé, un plat de riz ou de pâtes. Et des mots, des sourires. Dans la boue des "jungles", comme ici à côté de l'usine Tioxide, je n'ai croisé qu'humanité, chaleur, insoumissions. Chaque jour, ces hommes et ces femmes battent la mort en vie. Cette vie qui est la leur, jusque et surtout dans ce sursis de nos démocraties si fières de leurs valeurs. Ce poème leur ressemble.  Tout comme eux, Bukowski avait connu l'exil. Calais, 6 janvier 2014. Photo: Olivier Favier.

Ils sont entre deux mille et trois mille à avoir quitté l’Érythrée, le Soudan, la Syrie, l’Afghanistan, d’autres pays en dictature ou en guerre dans l’espoir d’une vie meilleure. À Calais, ils attendent parfois depuis des mois de rejoindre un pays dont souvent ils parlent la langue, où souvent ils ont de la famille, des amis. Un pays dont il rêve, où ils ont choisi d’exister. En 2014, sur cette frontière interne à l’Union européenne, 18 d’entre eux n’ont pas pu « battre la mort ». Parmi ces derniers, une jeune fille de seize ans. Les autres essaient encore chaque nuit de passer dans, sur ou sous des camions, de se glisser où ils peuvent, prenant tous les risques. Chaque jour ils voient passer des journalistes, des militants, des amis auxquels ils offrent un café, un thé, un plat de riz ou de pâtes, mais aussi des mots, des sourires, des poignées de main et cette même question étrange: « How are you? » Dans la boue des « jungles », comme ici à côté de l’usine Tioxide, je n’ai croisé qu’humanité, chaleur, insoumission. Chaque jour, ces femmes et ces hommes « battent la mort en vie », jusque et surtout dans ce purgatoire infini que nos pays si fiers d’eux-mêmes voudraient leur donner pour destin. Il y a quelques années, le poème « The laughing heart » de Charles Bukowski avait servi à illustrer une publicité pour une célèbre marque de jeans. Par-delà la vulgarité marchande, voilà qui disait assez bien ce que nos sociétés ont oublié du désir, de la lutte, de l’aventure -au sens latin du terme, ce qui doit arriver. En retrouvant les migrants de Calais, j’ai repensé à ce poème. Ils sont merveilleux. Ils sont cette humanité épique que nous ne connaissons guère que dans les livres. Tout comme eux, comme tant d’autres avant eux, Charles Bukowski avait connu l’exil. Il parle aussi en leur nom. Aidons-les à obtenir ce qu’ils veulent. Calais, 6 janvier 2014. Photo: Olivier Favier.

 

The laughing heart

your life is your life
don’t let it be clubbed into dank submission.
be on the watch.
there are ways out.
there is a light somewhere.
it may not be much light but
it beats the darkness.
be on the watch.
the gods will offer you chances.
know them.
take them.
you can’t beat death but
you can beat death in life, sometimes.
and the more often you learn to do it,
the more light there will be.
your life is your life.
know it while you have it.
you are marvelous
the gods wait to delight
in you.

The laughing heart, Tom Waits reads a Charles Bukowski poem