Les réfugiés de l’église Saint-Bernard, par Olivier Favier.

 
Combien sont-ils à se rassembler en ces premiers soirs d’hiver sous le pont aérien de La Chapelle, où passe la ligne 2 du métro? Je compte vers 18h une soixantaine de personnes, quelques femmes, un vieil homme, plusieurs mineurs. Plus avant dans la nuit, ils seront peut-être deux fois plus nombreux. Il y a beaucoup de nouveaux visages, remarque Mohamed Mazidi de France Terre d’asile, qui constate aussi avec moi que les Érythréens ont pratiquement disparu. Si les Soudanais étaient déjà très présents en septembre, ils sont à présent largement majoritaires. Avec les mauvais jours, des tentes sont apparues, mais elles ne suffisent pas à les accueillir tous et certains se glissent comme ils le peuvent entre ces abris de fortune, roulés dans une simple couverture ou un sac de couchage, séparés du béton ou du bitume par un fin matelas ou des bouts de carton. Il y a une semaine, les services municipaux sont passés pour une opération de nettoyage, à la faveur d’un léger redoux. Mais le froid est revenu, accompagné ce jour d’une pluie fine, et comme souvent, le vent du nord longe le corridor des trains, en contrebas. Sur l’esplanade, des jeunes jouent au football pour se réchauffer. Un Marocain, arrivé il y a deux semaines, me dit être déjà à bout de forces. Il doit avoir quarante ans, il parle italien et français. Il a quitté Milan pour la France. Là-bas il travaillait au noir et on l’a dénoncé.

L’équipe de France Terre d’Asile propose à quelques migrants connus et inconnus de venir le lendemain au centre de la rue Doudeauville, mais nous ne nous attardons guère. Nous avons rendez-vous avec Sœur Marie-Jo, au presbytère de l’église Saint-Bernard. « Je ne peux rien lui refuser » m’a prévenu Mohamed au téléphone, pour toute introduction. « Lorsqu’elle veut quelque chose, l’extrait de naissance d’un réfugié camerounais ou les produits qui manquent aux personnes dont elle s’occupe, elle finit toujours par l’obtenir ».

Nous quittons l’actuel quartier de La Chapelle pour celui limitrophe de la Goutte d’Or, sans quitter le 18ème arrondissement. Mais l’église Saint-Bernard de La Chapelle a conservé le nom de la vieille commune, disparue en 1860, et dont le territoire s’étendait au-delà de notre périphérique, vers Saint-Denis, Saint-Ouen, Aubervilliers. Le bâtiment de style gothique remonte à cette époque-là. Le chantier, ouvert en 1858, s’est achevé en 1862. Durant la Commune, Louise Michel y dirige brièvement un « club de la Révolution ». Il faut, s’écrie alors une membre du Comité des femmes réuni dans l’église de la Trinité, « extirper (…) les prêtres et les religieuses » de la société actuelle, comme les riches, les patrons. Ni l’une ni l’autre n’imagine alors que plus d’un siècle plus tard, le 23 août 1996, ce sera un prêtre, le père Henri Coindé, qui défendra jusqu’au bout avant de s’effondrer en larmes devant les caméras télévisées les 210 sans-papiers, dont 68 mineurs -Maliens, Sénégalais, Mauritaniens pour l’essentiel- qui y ont trouvé refuge. Cette image est restée dans les mémoires, comme celle des haches s’abattant sur le portail de l’église. Ce jour-là, les 1 500 CRS et gendarmes mobiles déployés dans le quartier mettront trois heures à s’ouvrir un passage parmi la foule compacte des Parisiens venus prêter main forte aux migrants. Parmi les évacués de force et les interpellés, on compte la comédienne Emmanuelle Béart et un ancien ministre, le professeur Léon Schwarzenberg. Dix-huit ans ont passé, pas vraiment pour le mieux.

Le presbytère, situé au 6, rue Saint-Luc, accueille depuis quatre ans une huitaine de réfugiés. La durée de séjour varie entre 1 et 4 mois. Tous ont une demande d’asile en cours, validée par la préfecture, mais pas encore de logement.

Sœur Marie-Jo nous attend dans la petite salle paroissiale, où un immense planisphère jouxte un discret crucifix. Devant son ordinateur, elle répond à nos questions et émet quelques doléances: « Il nous manque du lait et des kits d’hygiène. Beaucoup de migrants qui dorment sous le pont ont des abcès au visage. Parfois je les emmène aux urgences dermatologiques de l’hôpital Saint-Louis, mais le week-end je fais comme au village, je mets des gants et je donne les premiers soins. J’ai vu des migrants rester couchés à même le sol pendant plusieurs jours, sans personne pour s’occuper d’eux. »

Au village, c’est un souvenir du Cameroun, son pays d’origine, qu’elle a quitté il y a sept ans. Après une première année à Grenoble, elle est arrivée à Paris, où elle partage aujourd’hui un appartement avec deux autres sœurs de la congrégation de Jésus serviteur, aux environs du métro Marx-Dormoy. Si elle a choisi de se consacrer aux migrants, les deux autres religieuses œuvrent dans l’association Aux Captifs la libération, notamment auprès des prostituées, et à l’aumônerie de l’hôpital Lariboisière. « Avec tout ça, lui dit Mohamed Mazidi avec un clin d’œil, vous ne manquez jamais d’histoires à vous raconter en rentrant. » Je la questionne sur le passé de cette église, sur la continuité d’engagement maintenu par le père italien Livio Pegoraro, arrivé l’an dernier. « La communauté paroissiale est multicolore. C’est pourquoi des actions comme celles-ci y sont facilement liées » répond-elle simplement. « Moi, j’ai le monde entier ici. C’est comme ça. »

Les réfugiés qu’elle accueille viennent pour une bonne part de la Corne de l’Afrique -Éthiopie et Érythrée- mais aussi du Soudan voisin, de l’Afghanistan, de la Libye, du Cameroun. « Il y a eu aussi des Yéménites et un Palestinien. » La grande salle paroissiale leur sert de réfectoire le jour et de dortoir la nuit. La sœur ou un bénévole dort dans la petite salle où nous nous trouvons. « Quand tu passes la nuit ici, tu les entends se réveiller en sursaut, cauchemarder, crier parfois. Un jour, l’un d’eux m’a dit que son frère était monté sur un bateau libyen la veille de son départ à lui. Il s’est noyé durant la traversée. Cette nouvelle, il ne pouvait pas l’annoncer à sa mère. Elle est cardiaque. Elle n’y aurait pas survécu. »

Les samedis et dimanches, l’église offre le petit-déjeuner aux migrants sous le pont. « La semaine, c’est un peu plus simple, les lieux sont souvent saturés, mais on se débrouille plus ou moins, le week-end la plupart des structures sont fermées. Il faut au moins une boisson chaude le matin quand on dort dehors, surtout l’hiver. En ce moment, nous servons 70 petits déjeuners, on est montés jusqu’à 120. » Sœur Marie-Jo s’adresse de nouveau à Mohamed Mazidi: « Il nous faut du lait, tu nous aides à en trouver? »

Soeur Marie Jo dans la grande salle paroissiale. 22 décembre 2014. Derrière elle, les lits pliants qui dans la soirée changeront la pièce en dortoir. Au mur un second planisphère.  Photo: Olivier Favier.

Sœur Marie Jo dans la grande salle paroissiale. 22 décembre 2014. Derrière elle, les lits pliants qui dans la soirée changeront la pièce en dortoir. Au mur, un second planisphère. Photo: Olivier Favier.

Pour aller plus loin:

  • Le site de l’église Saint Bernard. Chaque premier dimanche du mois, on peut déposer à l’entrée de l’église un « panier solidaire » de produits alimentaires non périssables (dont le lait en brique!) ou une enveloppe, à destination des réfugiés. La paroisse est toujours à la recherche de bénévoles, notamment pour les nuits et les petits-déjeuners des samedis et dimanches. On peut joindre l’équipe par téléphone 01.42.64.52.12 ou par mail: paroisse@stbernardparis18.catholique.fr
  •  23 août 1996, les sans-papiers expulsés de Saint-Bernard. Quinze ans après, Dix-huitième info se souvient.

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