Mos Maiorum: du 13 au 26 octobre, l’Europe à la chasse aux migrants, par Olivier Favier.

 

Alors que la presse européenne commémore le naufrage du 3 octobre 2013, une opération policière européenne de longue durée se prépare dans la plus complète opacité. La révélation récente par Statewatch d’un document officiel émanant de la Présidence italienne de l’Union européenne, en date du 10 juillet 2014, n’a eu aucun écho dans les médias francophones, à l’exception notable de quelques sites alternatifs. Alertées à leur tour, les associations commencent à réagir.

Mare nostrum : un bilan en demi-teinte.

À la tristesse que réveille le souvenir du naufrage du 3 octobre 2013, lequel a provoqué la mort de 366 personnes à quelques encablures de l’île de Lampedusa, fait écho la colère née de son stupéfiant épilogue du 21 octobre, quand les funérailles officielles organisées par l’État italien ont pris place en l’absence forcée des survivants. Parmi ces derniers, bien sûr, on comptait des parents et amis des victimes.

Trois jours plus tôt, l’Italie avait pris seule l’initiative de l’opération Mare Nostrum, avec pour objectif principal le secours aux migrants en Méditerranée. Dans un climat de désagrégation profonde de zones entières du Maghreb, du Machrek, du Proche et du Moyen-Orient, la marine militaire italienne est ainsi venue en aide en 11 mois à quelques 140 000 personnes -un nombre à mettre en relation avec les 620 000 migrants parvenus irrégulièrement en Europe dans les 15 années précédentes [rapport d’Amnesty international repris ici]. Malgré cela, si le nombre de clandestins ayant traversé la Méditerranée a plus que doublé entre 2013 et les neuf premiers mois de 2014, celui des morts a lui quintuplé, passant de 600 à 3000 [chiffres de l’UNHCR].

À première vue donc, le dispositif italien obtient des résultats mitigés. Agissant en-dehors des eaux territoriales, il a été accusé par d’autres pays européens d’encourager les migrants à se lancer vers l’Europe dans des conditions toujours plus précaires. C’est en partie oublier la détérioration désormais totale des conditions de vie des migrants subsahariens en Libye, d’où partent presque toutes les embarcations. Du reste, aucun pays européen n’a proposé la seule alternative qui vaille : la mise en place de véritables corridors humanitaires pour un acheminement régulé des réfugiés.

Avec 9 millions d’euros mensuel -soit un budget annuel équivalent par exemple au récent  achat par le Real Madrid du joueur gallois Gareth Bale- le dispositif Mare nostrum a été aussi jugé trop coûteux par le ministre de l’intérieur Angelino Alfano. Il sera remis en cause au 1er novembre, sans qu’on sache clairement à ce jour s’il sera revu à la baisse ou purement et simplement supprimé. D’autres pays européens ont proposé comme renfort officiel à cet hypothétique renouvellement le programme Triton, pour un budget global de 2, 9 millions d’euros par mois. Ici encore, l’Italie sera amené à jouer un rôle logistique majeur. Partie prenante du dispositif de protection des frontières Frontex +, le programme Triton ne s’aventurera pour sa part guère au-delà des eaux territoriales.

Mos maiorum : la concertation secrète des polices européennes.

C’est d’une tout autre manière pourtant que le 10 juillet dernier, deux semaines après l’ouverture de la présidence italienne de l’Union européenne, Angelino Alfano a pour sa part envisagé de célébrer le premier anniversaire des funérailles de Lampedusa. Du 13 au 26 octobre en effet, une opération coordonnée des polices européennes -on parle de 18 000 fonctionnaires impliqués- aura pour mission d’appréhender les migrants en situation irrégulière, d’identifier et de poursuivre les passeurs, de renforcer la sécurité aux frontières, dans une double logique de répression et de renseignement. Dans un excellent article paru le 7 octobre sur son site -et traduit le lendemain en français- le philosophe Bleri Lleshi écrit fort justement : « Lors des précédentes opérations, pratiquement aucun passeur n’a été arrêté, à la différence des personnes sans papiers qui ont été menées dans des centres de réclusion, avant d’être finalement expulsées. »

Il n’est pas inutile de rappeler que depuis le règlement de Dublin 2 en 2003, les demandeurs d’asile restent attachés à leur premier pays d’accueil. Le dispositif Eurodac qui l’accompagne prévoit en outre la mise en place d’un fichier unique de saisie des empreintes digitales, permettant le renvoi des demandeurs d’asile cherchant à rejoindre d’autres états -pour des raisons liées à la langue ou au regroupement familial par exemple. En réaction, l’Italie et l’Espagne, destinations premières des réfugiés, ont pu ainsi « oublier » l’intégration de certains d’entre eux dans la base de données, rendant de fait impossible l’identification du lieu d’entrée, et laissant ainsi une plus grande liberté aux personnes dans leur choix de la terre d’accueil. Face à la surdité des autres pays européens quant à toute initiative de répartition des demandeurs d’asile sur l’ensemble du continent, il est dans le triste ordre des choses que l’Italie ait trouvé la promotion d’une vaste opération policière pour se faire entendre.

Gérée d’état à état, avec l’appui de Frontex et la collaboration d’Europol, mais sans initiative commune à l’échelle européenne, l’opération Mos Maiorum surprend néanmoins par son ampleur et son opacité. Migreurop, la Cimade ou encore Frontexit ont commencé à réagir et à informer. Au soir du 8 octobre, la Députée européenne Marie-Christine Vergiat confie de retour de Bruxelles : « Nous sommes alertés depuis plusieurs semaines mais nous avons le plus grand mal à obtenir des informations. » Si l’Allemagne et l’Espagne ont fait connaître officiellement leur participation, la France n’a fait à ce jour aucune déclaration publique, même si, toujours selon la Députée européenne, « son implication ne fait guère de doute ». Dans un tel contexte, le silence total de la presse hexagonale n’a encore une fois rien pour surprendre. On saluera toutefois la vigilance de médias alternatifs comme Guerrier nomade ou Indymedia Nantes.

O tempora, O mores : quels temps, quels mœurs ?

Ce n’est pas la première fois que de curieux souvenirs de la culture classique sont mis en à contribution -ainsi de l’opération Xenios Zeus, « Dieu d’hospitalité », lancée en Grèce en août 2012, et toujours en cours aujourd’hui. Mos maiorum, les « mœurs des anciens » -entendez celle de la vieille République romaine, faite de courage, de piété, de fidélité et de dignité, mais aussi de majestas, qu’on peut définir de manière aussi exacte que peu académique comme un banal complexe de supériorité- ont déjà été remis au goût du jour sous le régime fasciste. Tout comme « Mare nostrum » est devenu au cours des années 30 l’un des mots d’ordre préférés de l’impérialisme mussolinien.

Quoi qu’il en soit de ces usages, la loi Bossi-Fini de 2002 n’a pas été modifiée après la tragédie d’octobre 2013. Elle permet toujours d’assimiler le secours aux migrants à une « complicité d’immigration illégale ». Une autre loi très ancienne impose pourtant à chaque marin de venir en aide à toute personne en difficulté. Cette « loi de la mer », comme l’a nommée Emanuele Crialese dans son film Terraferma en 2011, n’est pas de celles qu’on apprend dans les livres ou « les humanités ». Elle appartient à un monde de vieille histoire commune, dont la géographie nous montre un seul et long rivage.

 

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