Les réfugiés syriens de la porte de Saint-Ouen (1), par Olivier Favier.

 
Au 4 de la rue Doudeauville, à deux pas du métro Marx-Dormoy, les migrants se pressent dans des locaux de fortune où sont traités les dossiers de domiciliation et d’hébergement. Mohamed Majidi est en charge des seconds, c’est-à-dire des logements temporaires en hôtels sur le territoire parisien. Il me reçoit dans son bureau, au premier étage. Tout l’été, l’association France Terre d’asile a tenté d’alerter, sans écho médiatique ou presque, sur la situation d’un nouveau groupe de Syriens arrivé courant juillet Porte de Saint-Ouen. Une enquête menée le 28 juillet a permis de dénombrer 453 personnes, 19 isolés et 62 familles. Parmi elles, 59 sont arrivées du Maroc via l’Espagne. Le recensement a surtout permis de signaler la présence de 79 enfants de moins de 6 ans. Le 25 avril déjà, après trois mois d’incurie, un premier groupe de 168 personnes avait bénéficié d’une procédure d’urgence et de l’ouverture d’un bureau dédié.

Le HCR l’a annoncé le 29 août dernier: le nombre des réfugiés syriens dans le monde atteint les 3 millions -1 million de plus que l’an dernier, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de ressortissants non déclarés. Selon Mohamed Majidi, ils seront probablement autour de 3 000 à arriver en France cette année, une majorité de visas D -long séjour- attribués pour l’essentiel au Liban à des notables, des intellectuels. Le tout venant, lui, doit se contenter des camps du Liban, de la Turquie et de la Jordanie. Il faut ajouter à cela une dizaine de millions de personnes en situation de grande précarité dans un pays en conflit depuis mars 2011. On considère que désormais la moitié de la population syrienne a dû quitter son domicile d’avant-guerre.

Au cours de l’été, le groupe présent aux abords du périphérique parisien s’est en partie déplacé, faute d’attention des autorités françaises. Cette absence de réaction est cohérente avec la fin de non recevoir signifiée par le ministre de l’intérieur socialiste Bernard Cazeneuve, le 28 août dernier, à la décision pourtant timide et tardive de la mairesse de Calais -droite forte- d’ouvrir un camp de 400 places pour les demandeurs d’asile en transit sur sa commune. Pour Mohamed Majidi cependant, si un appel d’air se crée quand une solution se fait jour dans un quelconque endroit du continent européen, son ampleur est très largement fantasmée.

Les Syriens qui se sont donnés rendez-vous à Paris afin de décider de leur installation en France ou dans un autre pays d’Europe appartiennent en effet à un groupe bien précis, homogène et limité. Il s’agit de Kourbates, des tsiganes récemment sédentarisés, qui vivent pour la plupart du commerce et de professions libérales -on compte par exemple plusieurs dentistes. Habitués aux voyages professionnels, parlant parfois plusieurs langues, ils disposent de réseaux familiaux solidaires autour de la Méditerranée. Ce sont ces liens, et la solidarité des mosquées de Paris, qui leur ont permis de venir jusqu’ici, et pour l’instant d’y survivre, tant bien que mal.

D’autres ressortissants syriens se sont ajoutés à ce groupe mais ils n’ont pas été comptabilisés par l’association. Ce sont des personnes qui avaient déjà des papiers dans des pays du sud de l’Europe (Italie, Espagne, Portugal), mais qui, faute d’aide et de travail, se sont joints aux demandeurs d’asile avec l’espoir de trouver une vie meilleure dans un pays du nord, moins touché par la crise. Les demandeurs d’asile ont pour leur part dépensé leurs économies dans de longs voyages semés d’embûches, parfois durant plusieurs années. Tout retour en arrière leur est désormais impossible, d’autant que beaucoup ont fui l’enrôlement dans un camp ou dans l’autre. La communauté kourbate n’a pris aucun parti dans ce conflit, qui a détruit en revanche son économie et sa sécurité.

« Il faut que l’état comprenne », conclut Mohamed Majidi de manière plus générale, « qu’on ne peut rien contre la volonté de gens qui ont traversé des pays en guerre et la Méditerranée au péril de leur vie ». La demande des réfugiés kourbates est légitime, et leur nombre ne représente jamais, en y ajoutant tous les autres Syriens arrivés en France cette année, qu’une proportion dérisoire d’un sur mille pour l’ensemble des réfugiés déclarés.

 

(suite du reportage)

 

Bon voyage par Tammam Azzam. L'œuvre a servi d'affiche à l'exposition "Et pourtant ils créent (Syrie, la foi dans l'art)"  présentée au centre des cultures d'Islam à Paris d'avril à juillet 2014.

Bon voyage par Tammam Azzam. L’œuvre a servi d’affiche à l’exposition « Et pourtant ils créent (Syrie, la foi dans l’art) » présentée au centre des cultures d’Islam à Paris d’avril à juillet 2014.

 

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