Yahya Khedr: itinéraire d’un réfugié syrien, par Olivier Favier.

 
À Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, ils sont 168 à attendre depuis 3 mois que les autorités françaises les prennent en considération. Ils ne représentent pourtant qu’un pourcentage infime des deux millions de réfugiés syriens qui pour la moitié se sont arrêtés au Liban, et pour le reste survivent, dans leur écrasante majorité, entre la Jordanie, la Turquie et l’Irak.

En Europe, seule la Suède s’est montrée accueillante pour l’instant. Si l’Allemagne a promis de recevoir 10 000 d’entre eux, la France a avancé le chiffre dérisoire de 500 personnes. Il y a quelques semaines, 60 Syriens en provenance d’Italie ont été accueillis Gare de Lyon par une centaine de policiers et des arrêtés de reconduite à la frontière. Depuis, les associations ont pratiquement perdu la trace de ce groupe.

Depuis quelques jours, les journalistes ont découvert celui du square Edouard Vaillant et les articles se sont multipliés. La situation devenant intenable, l’État semble contraint de réagir. Le 23 avril, l’un des réfugiés, Yahya Khedr, me raconte son histoire.

Yahya Khedr et sa femme, Saint-Ouen, 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Yahya Khedr et sa femme, Saint-Ouen, 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Yahya Khedr a 44 ans et un aimable sourire. Il s’exprime dans un français parfait. À Jobar, près de Homs, où il a vécu jusqu’à la guerre, il habitait une villa cossue. Il était prothésiste-dentaire, comme son père et son grand-père. Il connaissait déjà bien l’Europe, la France en particulier, où il s’est rendu pour la première fois en 1986. Il y faisait parfois du commerce, il achetait des pièces de camion qu’il faisait venir en Syrie, par containers. Il a 5 enfants aujourd’hui. La plus grande a 21 ans et a trouvé refuge en Italie avec son mari. Le plus jeune a 3 ans et n’a connu que l’exode.

En 2011, quand la protestation a viré à la guerre civile, Yahya et sa famille ont décidé de se rendre à Damas. Ils sont restés 3 mois au nord-est de la capitale, dans les environs de Duma. Puis ils ont essayé de vivre dans un autre quartier, où la cohabitation de tous semblait encore possible. Mais la guerre les a rejoints là aussi au bout de quelques mois. Comme beaucoup d’autres, ils ont alors quitté la Syrie pour le Liban.

Le Liban est un petit pays, cher, plus cher que la France. Le logement y est rare. Beaucoup ont espéré un temps y faire du commerce, mais leurs illusions se sont vite dissipées. Plongés dans la misère, les réfugiés se retrouvaient à fouiller les poubelles pour se nourrir. 3 mois plus tard, Yahya et sa famille ont décidé de partir, pour l’Égypte cette fois. Ils y sont restés près d’un an. Mais la situation une fois encore s’est vite dégradée et ils ont tenté leur chance en Libye, où la vie s’est révélée encore plus difficile. Chaque quartier était contrôlé par un chef local, lequel gouvernait par les armes. De retour en Égypte, ils sont parvenus deux mois plus tard à rejoindre l’Algérie. Quelqu’un leur a offert le billet d’avion. Dans leur nouvel exil, ils se sont heurtés à des difficultés économiques insurmontables. Il était très difficile d’y trouver un logement, même pour les Algériens, qui se montraient méfiants avec les Syriens. Durant 3 mois, d’une ville à l’autre, ils ont dormi dans des hôtels.

La famille est arrivée au Maroc. Le logement excepté, les réfugiés n’y avaient aucun droit, pas même celui d’envoyer les enfants à l’école. Après ce tour malheureux du monde arabe, la seule solution était de rentrer en Europe. À la frontière, certains fonctionnaires faisaient du business, d’autres cherchaient à aider les réfugiés. Certaines familles ont dû payer deux mille euros pour entrer à Melilla. Yahya et ses proches se sont retrouvés dans une cité de réfugiés de 500 personnes, dans des conditions sanitaires épouvantables.

Saint-Ouen, les réfugiés de la rue Suzanne Valadon, 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Saint-Ouen, les réfugiés de la rue Suzanne Valadon, 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Très vite, une manifestation s’est organisée Plaza de España à Mellila. Après une semaine, alors que les journalistes affluaient, les autorités espagnoles ont décidé de faire rentrer les familles syriennes. L’accueil en Espagne a été plutôt chaleureux pour Yahya et les siens. Mais s’ils ont trouvé un logement dans une autre cité de réfugiés et ont reçu un titre de séjour, il n’y avait pas de travail. Conscients de n’avoir aucun avenir dans un pays ravagé par la crise, certains ont cherché à se rendre en Belgique ou en Suède. D’autres enfin ont choisi la France.

Depuis 3 mois, Yahya et sa famille attendent à Saint-Ouen. Ils font partie du groupe de 168 réfugiés syriens qui ont logé pendant deux mois à l’hôtel Formule 1, avant que la direction ne se refuse à les accueillir. Depuis un mois, ils occupent le square d’en face, le jour durant. Dans les mosquées, les fidèles se cotisent pour leur offrir une nuit d’hôtel. Yahya a un ami syrien à Paris, prothésiste dentaire lui aussi, qui l’a beaucoup aidé. La solidarité communautaire est réelle, mais face à une guerre civile, elle ne peut évidemment suffire. Il y a quelques jours par exemple, après de vaines recherches jusqu’à 4 heures du matin, Yahya et sa famille ont dormi dans leur voiture, le seul bien qu’il leur reste. Sa femme et sa fille sont malades. Dans ce groupe, ce ne sont pas des cas isolés.

Le 22 avril, une réunion s’est tenue dans le parc, afin de trouver une solution. Le lendemain, le nouveau maire Vincent Delannoy a fait fermer le jardin pour 3 jours et les réfugiés ont passé la journée entre hôtel et jardin, sous l’œil compatissant de deux policiers municipaux. Dans l’après-midi, les gardiens de l’hôtel ont même cherché à les chasser du trottoir, à l’instant même où des associatifs annonçaient au groupe une évolution positive de la situation. Une antenne administrative ouvrira le 24 au matin boulevard Ney sur décision de Préfet délégué à l’égalité des chances. Par groupe de dix, chaque jour, l’OFRA devrait pourvoir à leurs demandes d’asile et France Terre d’Asile à leur hébergement, en Île-de-France ou en province.

Au soir du 23 avril, les visages ont retrouvé le sourire. Celui de Yahya semble indéfectible. Il ne sait pas combien de temps va durer la guerre, mais il espère rentrer dans son pays un jour. Pour l’instant me dit-il, après 3 années d’errance, il voudrait juste un peu d’oxygène. C’est un homme normal, tranquille et simple, un de ceux pour qui la guerre, ou les enjeux diplomatiques, appartiennent à un monde qui demeure obstinément étranger. Ce refus qui l’a mené jusqu’ici, il le résume en une phrase: « Moi, je ne parle pas le politique. »

Yahya Khedr, devant les grilles du square, fermé pour trois jours sur décision municipale, le 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Yahya Khedr, devant les grilles du square, fermé ce jour-là pour trois jours sur décision municipale, le 23 avril 2014. Photo: Olivier Favier.

Ajout du 25 avril 2014: à compter d’aujourd’hui, les besoins des familles en matière d’hébergement sont entièrement pris en charge par la préfecture en coordination avec l’association Revivre.