Les Tibétains de Conflans, par Olivier Favier.

 
« Les Tibétains, c’est une population qui attire la sympathie », m’avait dit Hugues Fresnau au téléphone, le directeur du « Bateau je sers ». Pas assez toutefois pour que l’état s’en inquiète outre mesure. Dans les Yvelines aussi(1), la préfecture a cessé de prendre en charge les hôtels. Les logements en CADA [Centre d’accueil de demandeurs d’asile] sont insuffisants et les réfugiés qui affluent à la « paroisse des bateliers », en bord de Seine, dépassent amplement désormais les capacités d’accueil de la modeste péniche. Des Tibétains, il en vient ici depuis 3 ans. Une soixantaine est prise en charge par l’association, une quarantaine ailleurs en hébergement d’urgence. Une autre soixantaine dort dans des tentes en plein vent, rangées dans les niches d’un pont voisin destiné aux cyclistes, ou dans les infrastructures du pont routier qui passe juste au-dessus.

Sous le pont, dans l'un des rares endroits où l'on peut tenir debout, un réfugié écoute un membre du groupe interrogé par RFI.  Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Sous le pont, dans l’un des rares endroits où l’on peut tenir debout, un réfugié écoute un membre du groupe interrogé par RFI. Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Tseten Wangmo, leur interprète, les a prévenus du passage de journalistes accompagnés par France Terre d’asile. En ce jeudi matin de la mi-octobre, nous avançons sur le pont à leur rencontre et découvrons avec stupeur que près de soixante-dix personnes nous attendent à l’autre bout, en demi-cercle. Lorsque nous nous arrêtons devant eux, un peu gênés, des applaudissements éclatent. Il faut dire qu’à l’exception du passage en juin d’une journaliste du Parisien, et d’une équipe de France 3 Ile-de-France en septembre, la situation dramatique de ces demandeurs d’asile n’a guère attiré l’attention de la presse.

Sans doute sont-il trop près et trop loin de Paris à la fois. Le pont se trouve à 200 mètres de la gare de Conflans-Fin-d’Oise, autrement dit à 30 minutes de Châtelet, sur le RER A. Je fais une photographie du groupe, qui soudain ressemble à une bande d’étudiants en voyage, accompagnés de quelques professeurs. Puis je cherche quelqu’un qui parle anglais. Une jeune femme s’approche. Elle est arrivée depuis 3 jours. Elle m’explique qu’elle a traversé l’Himalaya à pied, qu’elle a appris l’anglais au Népal mais a choisi de venir en France car, dit-elle, « c’est le pays de la liberté ». À Paris, elle a erré un peu avant de savoir que d’autres Tibétains se rassemblaient ici. Elle regarde autour d’elle, des larmes coulent sur son visage. Elle ne pouvait s’attendre à pareil abandon.

D’autres Tibétains m’invitent à les suivre. J’escalade tant bien que mal le soubassement du pont, fais quelques pas peu assurés sur une canalisation qui court entre deux parapets de béton où sont amoncelées des valises, puis grimpe à une échelle de fortune avant de me glisser de biais entre des parois visqueuses, le long d’un couloir d’un demi-mètre de large. Nous débouchons finalement dans un semblant de pièce qui doit faire tout au plus un mètre cinquante de hauteur. Nous progressons à tâtons, guidés par la lointaine lumière du jour et celle d’une lampe de poche qu’un réfugié prévenant a pointé sur mes pas. À l’autre extrémité, une longue ouverture surplombe le chemin de halage et le fleuve. C’est dans cette intimité toute relative que la journaliste de RFI qui nous accompagne s’est installée pour faire ses entretiens. Assis sur un matelas, j’écoute le récit d’un jeune homme, et je fixe une bougie vacillante qui lutte symboliquement contre l’obscurité. Dans la pénombre, je devine les visages attentifs de l’auditoire, tout au discours de celui qui s’est fait leur porte-parole, durant quelques minutes. J’entends ces mots, traduits par l’interprète, dont je ne sais quoi penser : « Je suis heureux ici. Parce qu’au moins je suis libre. »

Après plusieurs mois passés sous le pont, ce groupe a enfin eu accès à un logement vacant, qui pour l'instant n'a ni chauffage ni serrure. Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Après plusieurs mois passés sous le pont, une dizaine de Tibétains ont enfin eu accès à un logement vacant, qui pour l’instant n’a ni chauffage ni serrure. Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Au téléphone, Hugues Fresnau a évoqué le cas d’un couple de Tibétains arrivés en Hongrie. La jeune femme y a fait une fausse couche, elle est arrivée en France avec des côtes brisées. Elle a été battue, torturée. Son mari vient nous parler, leur dossier à la main. Un autre nous dit avoir passé trois mois dans une prison à Budapest. Déjà enregistrés, tout trois relèvent, selon la convention de Dublin 2, de la seule Hongrie pour leur demande d’asile. Ils n’ont aucun droit à rester dans un autre pays européen. Ils peuvent ainsi faire l’objet d’une OQTF [Obligation de quitter le territoire français] pour une destination qui, désormais, ne leur inspire que la terreur. Ici aussi, ils ont trouvé de quoi peser sur le tragique de leur situation. D’une part l’Europe ne parvient pas à harmoniser les politiques des états-membres pour la répartition des nouveaux venus. De l’autre, elle continue d’appliquer un règlement qui peut nuire au rapprochement familial -et donc ôter une chance d’autonomie rapide pour les réfugiés- et les met parfois ouvertement en danger. Malgré cela, chacun fait mine d’ignorer que le respect des droits fondamentaux, déjà bien théorique dans le meilleur des cas, peut être littéralement bafoué dans d’autres.

Le mercredi suivant, je reviens seul. À la cantine de la péniche, je parle avec un Sénégalais qui a vécu en Italie. On m’indique un couple venu du Moyen-Orient -arménien, me dit-on, après quelques hésitations. Je vois encore des isolés, dont deux Françaises qui ont quitté leur domicile le soir-même pour des raisons familiales. Pour le reste, l’écrasante majorité des convives est originaire du Tibet. Le repas s’ouvre sur une prière que tous ont appris par cœur et qui me laisse interdit. À table, les pères assomptionnistes me disent leurs difficultés à établir de véritables liens avec une population trop nombreuse et mouvante pour leurs maigres possibilités. Le déroulé du repas est géré par les migrants. Je reconnais la jeune femme qui parle anglais parmi ceux qui font le service. Le dîner prend fin lorsqu’un des pères fait tinter son couteau contre un verre avant de procéder à une nouvelle distribution des tâches.

Ce soir-là, une maison vient d’être libérée dans la commune voisine d’Andrézy. Nous nous y rendons pour rétablir l’électricité. Une douzaine d’hommes, choisis parmi ceux qui dorment dehors depuis plusieurs mois, viennent de trouver un toit. Même sans chauffage, il fait ici beaucoup moins froid qu’au bord de l’eau. Leur sourire en est la meilleure preuve.

Au retour, je retrouve la jeune femme occupée à sa lessive devant l’unique point d’eau au bord du quai. Un ami se rince les pieds sous le jet d’eau glacé. D’autres jeunes passent qui s’assoient près de nous. Je sens l’humidité transpercer mon gros pull en laine. Certains plaisantent avec moi, usant des quelques mots de français ou d’anglais à leur disposition, puis ils disparaissent dans la nuit, par petits groupes. La lessive achevée, je raccompagne la jeune femme et son ami : il a vingt-six ans, elle vingt-huit. Dans la péniche, me dit-elle, il y a aussi une femme de soixante ans. Nous avançons sur le pont jusqu’à sa tente, lui dort dans les soubassements. Je leur demande un peu bêtement ce qui est le moins inconfortable. « C’est pareil » répond la jeune femme, avec un sourire résigné. Le jeune homme m’indique deux tentes posées sur l’herbe, au bord du fleuve. Ce sont des nouveaux venus. Il n’y avait plus de place ailleurs.

Sur le pont de Conflans, devant les tentes où cette jeune Tibétaine dort depuis une dizaine de jours.  D'autres sont là depuis plusieurs mois. Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Sur le pont de Conflans, devant les tentes où cette jeune Tibétaine dort depuis une dizaine de jours. L’année dernière, certains ont passé l’hiver sous le pont. Octobre 2014. Photo: Olivier Favier.

Pour aller plus loin:

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  1. Voir par exemple la situation dans la Loire (42), décrite dans mon précédent article sur le Père Riffard. []