RESF, résister en réseau, entretien avec Brigitte Wieser.

 

Le Réseau Éducation Sans Frontière, RESF, est créé le 26 juin 2004 à la Bourse du travail de Saint-Denis. Rassemblant associations, syndicats et personnes issues de la société civile, il se constitue autour de la protection des jeunes majeurs sans papier. Depuis 2005, son action porte aussi sur celle des enfants scolarisés en France, dont les parents en situation irrégulière se retrouvent sous le coup d’un arrêté de reconduite à la frontière. De fait, la loi française interdit l’expulsion des mineurs. D’autre part, l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme préserve le droit à une “vie familiale normale”.

La situation se complique la même année 2004. Dominique de Villepin, alors ministre de l’intérieur, met en place un Code d’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, lequel entre en vigueur le 1er mars 2005. L’article L622-1 de ce Code stipule que tout soutien apporté à une personne en situation irrégulière en France est illégal. Une telle disposition institue un “délit de solidarité”.

Depuis lors, la situation ne cesse de se tendre. RESF décline par deux fois l’invitation de Brice Hortefeux, la première en 2008, alors qu’il est Ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, la seconde, prévue pour janvier 2011, alors qu’il vient d’être reconduit au ministère de l’Intérieur. Ce portefeuille est complété, depuis novembre 2010, par celui de l’Immigration.

Brigitte Wieser est membre de RESF Paris, elle est une des trois signataires de la seconde lettre de refus envoyée au ministre en décembre. Elle est aussi l’auteure d’une des deux lettres écrites au même Brice Hortefeux, diffusées à la Cartoucherie le 7 avril 2008, et enregistrées par Jeanne Moreau.

Olivier Favier: Je voudrais d’abord revenir sur l’originalité de RESF. Ce n’est pas une association, ni même un collectif d’associations, mais un réseau. C’est une forme d’organisation dont on ne peut que constater l’efficacité après six années d’existence. D’où est venue cette idée? Comment cela s’est-il constitué d’un point de vue juridique et pratique? Quels en sont les principaux acteurs aujourd’hui?

Brigitte Wieser: Un réseau n’a pas d’existence juridique. Il n’intègre aucune hiérarchie. Il n’a pas de porte-parole. Celui qui prend la parole est porte-parole à cet instant-là. Il est évidemment souhaitable que beaucoup de gens le fassent même si ce n’est pas toujours facile. Certains y sont moins préparés, et la presse a ses habitudes, ses interlocuteurs. Mais quand un journaliste appelle pour savoir ce qui se passe autour d’un cas précis, on le met en contact avec le référent. À titre personnel, je suis très vigilante là-dessus. À RESF, on est très nombreux. Mais une grande majorité des gens militent localement, dans leur école, ils ne vont pas aux réunions. Pour autant, ils ont la même légitimité que ceux qui passent à la télévision. Sans ce maillage extrêmement dense, RESF ne serait rien.

Notre ligne est de défendre les jeunes majeurs sans papier et les enfants scolarisés dont les parents sont en situation irrégulière. Nous n’allons pas plus loin. Certains nous le reprochent régulièrement: pourquoi ne dit-on pas régularisation de tous les sans-papiers? Ce n’est pas notre rôle ici. En effet, beaucoup de gens défendent telle famille, parce qu’ils ont croisé les parents à la sortie de l’école ou parce que les enfants sont en classe avec les leurs. Une prise de conscience plus globale peut avoir lieu après, mais elle n’est pas obligatoire.

Olivier Favier: Une partie de votre action consiste à sensibiliser la population aux problèmes rencontrés par les familles en situation irrégulière. Quelles sont concrètement vos actions auprès des enseignants, des parents d’élèves, des acteurs de la vie civile?

Brigitte Wieser: Quelle éducation voulons-nous pour nos enfants? Est-ce que des enseignants, des parents d’élèves, peuvent accepter qu’une chaise se vide tout à coup sans rien faire? Quelle image auront les enfants de cette société s’ils sont témoins de pareilles injustices? Le réseau c’est le pari que la communauté scolaire au sens le plus large du terme ne laissera pas faire, et n’acceptera pas que les jeunes puissent se dire mes parents, mes professeurs, ont laissé faire ça. D’un point de vue global, il s’agit d’un choix de société. Au niveau individuel, cela s’est imposé pour certains parce qu’ils ont été placés devant une situation particulière dans l’école de leurs enfants. Dans ces cas-là, si c’est encore un choix, il est plus existentiel que politique.

Olivier Favier: Un autre versant de votre action est bien sûr d’apporter un soutien devenu illégal aux personnes en situation irrégulière. Cette part-là peut elle-même se diviser en deux aspects très différents, entre des interventions d’urgence et un travail de fond et de suivi. Comment cela s’articule-t-il?

Brigitte Wieser: Les parrainages républicains, auxquels ont pris part presque toutes les mairies de gauche depuis 2006, ont permis d’associer un référent à chaque famille. C’est important au niveau symbolique, mais cela permet surtout d’assurer un quotidien, car le parrain ou la marraine s’engage à accompagner la personne jusqu’à sa régularisation. En ce qui concerne le travail d’urgence, on est souvent peu nombreux. Quiconque est placé en garde à vue a le droit de prévenir une personne de son choix. On insiste toujours pour que la personne prévenue soit en mesure de nous prévenir à son tour. Quand tout va bien, cela se fait dans les deux heures. La combattivité des sans-papier eux-mêmes peut s’avérer déterminante.

Quand la réaction est rapide et massive, les préfets, qui sont aussi garants de l’ordre public, préfèrent souvent reculer. Il en va de même quand il y a des manifestations régulières devant les écoles. Ou quand des sans-papiers montrent d’emblée à la police les certificats de scolarité des enfants. Nos actions se sont montrées payantes. On a beaucoup gagné sur les expulsions, mais pas sur les régularisations. Malgré tout, bien des personnes en situation irrégulière continuent d’être envoyés en rétention, et il faut énormément d’énergie pour les sortir de là.

Olivier Favier: Reste un troisième aspect qui est au fond le cœur de votre travail: c’est la question politique. En effet, tout cela n’aurait pas lieu d’être si les deux principes fondamentaux évoqués en introduction étaient respectés. En ce sens refuser par deux fois l’invitation d’un ministre est un signe fort. Quels sont vos objectifs sur le terrain politique ?

Brigitte Wieser: L’objectif final est que la loi change. À court terme, nous voulons faire reculer ce gouvernement. Ce n’est pas impossible. En août 2005, deux adolescents de 14 et 15 ans ont fugué en apprenant que leur mère était interpellée par la police. Tous trois étaient sans nouvelles de leur père resté en République du Congo, ainsi que de plusieurs de frères et sœurs. Malgré tout, l’asile venait d’être refusé à leur mère, « faute de preuves ». Cette affaire a fait beaucoup de bruit. En octobre, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, a produit une circulaire interdisant l’expulsion de parents pendant l’année scolaire 2005-2006. La circulaire a été très largement respectée, mais elle n’était valable que jusqu’au 30 juin 2006. Le 1er juillet s’annonçait dès lors comme le jour d’ouverture de la chasse à l’enfant et nous avons fait campagne sur ce thème. Le ministre a été contraint de produire une nouvelle circulaire. Celle-ci prévoyait la régularisation de tous les parents d’élèves scolarisés depuis septembre 2005, présents sur le territoire depuis au moins deux ans. Cela concernait des milliers de gens, beaucoup plus que ne l’avait pensé le ministère. Il y a eu 33 000 dossiers déposés mais 7 000 régularisations, un chiffre décidé fin juillet. Tant pis pour ceux qui sont arrivés trop tard.

Cette circulaire a eu pour autre conséquence de multiplier les responsabilités de RESF. Nous ne savions pas jusque là qu’il y avait autant de familles concernées. Jusque là, et c’était bien légitime, les personnes menacées évitaient de se montrer. Depuis, beaucoup ont compris qu’il valait beaucoup mieux se faire connaître, ne pas rester isolé.

Reste le long terme. Pour l’instant, tous les gens de l’opposition nous suivent. Cela va de l’extrême-gauche à des électeurs du Modem. Nous venons d’organiser une fête de Noël à Paris, pour les enfants dont les parents sont en centre de rétention. Plusieurs personnalités politiques étaient présentes, Olivier Besancenot, Danielle Simonnet, Ian Brossat ou Serge Portelli, pour n’en citer que quelques uns. Parmi les soutiens très larges dont nous bénéficions maintenant, il y a des personnes qui seront au pouvoir un jour. Et nous serons là pour leur rappeler leurs engagements. N’oublions pas, par exemple, que si le droit du sol a été fortement remis en cause, c’est aussi le fait des lois Guigou et Chevènement.

Olivier Favier: Y a-t-il des désobéissants parmi les fonctionnaires de police?

Brigitte Wieser: Il y en a qui résistent. Il y en a qui nous disent clairement: je n’ai pas choisi ce métier pour arrêter des sans-papier. Nous parlons avec eux, et nous les invitons à se faire entendre par le biais des syndicats. Les syndicats parlent quelquefois, trop rarement bien sûr. Il y en a qui s’arrangent pour laisser des vices de forme dans la procédure au moment de l’arrestation, ce qui oblige le juge des libertés et de la détention à statuer pour une remise en liberté. En revanche, chez les hauts fonctionnaires, l’absence de réaction m’étonne. Quand Nicolas Sarkozy a fixé les quotas de sa seconde circulaire, il y a eu un seul préfet pour désobéir, et encore de manière infime.

Lettre de Brigitte Wieser à Brice Hortefeux, lue par Jeanne Moreau et diffusée à la Cartoucherie de Vincennes le 7 avril 2008.

Lettre de Paula Albouz à Brice Hortefeux, lue par Jeanne Moreau et diffusée à la Cartoucherie de Vincennes le 7 avril 2008.

Le site de RESF donne accès aux pétitions et aux actions en cours, à des liens, des outils bibliographiques et aussi à toutes les pages locales classées par département.

PS: En relisant cet entretien, m’est revenue à l’esprit cette phrase d’Edmund Burke, citée en exergue du livre de Simon Leys, Les Naufragés du Batavia: « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien. »