La Chapelle: dans la nuit des réfugiés, par Olivier Favier.

 
Sous le pont du métro aérien, entre les stations Barbès et la Chapelle, les nuits ne sont pas seulement bruyantes et inconfortables. Chaque matin, à l’heure où Paris s’éveille, une demi-heure avant le premier métro, la police évacue les jeunes gens qui y dorment, lampe-torche au poing. C’est pour l’instant la seule intervention des pouvoirs publics en direction de la centaine de migrants, Soudanais et Érythréens pour l’essentiel, qui y ont trouvé refuge. En allant jusqu’à la station suivante, à Stalingrad, ils sont peut-être trois cents.

Ce soir-là, vers 19h30, j’ai de nouveau rendez-vous avec Mohamed Majidi, qui est accompagné de jeunes collègues de France Terre d’asile et de représentants d’Emmaüs. Nous « maraudons » ainsi de groupe en groupe entre le square de la Chapelle et la rue Pajol. Ce sera l’effet de la nuit tombante, mais les récits se livrent bien plus que d’ordinaire, ils se croisent et se complètent jusqu’à former un chœur étrange et anonyme. La plupart de ceux qui parlent, faut-il dire, ont peur encore de dire leur nom. Malgré les milliers de kilomètres qui les en séparent aujourd’hui, ils craignent toujours d’être identifiés par les autorités soudanaises ou libyennes. Le bruit court ainsi qu’il ne faut pas se rendre en Allemagne, car là-bas les rapports seraient trop étroits avec le gouvernement de Khartoum.

Tous nos interlocuteurs ont suivi le trajet désormais bien connu qui du Sahara mène à Misrata ou Benghazi, puis à la traversée de la Méditerranée. Les mêmes sourires remplis d’espoir que j’ai croisés à Calais accompagnent des souvenirs d’horreur d’une ampleur nouvelle tant elle est systématique. Les plus prolixes nous livrent cette mémoire proche avec force détails, en arabe et quelquefois aussi, mais moins librement, en anglais.

Certains sont arrivés en Europe il y a quelques jours, d’autres sont là depuis un an ou plus. Parmi ces derniers, il y en a quelques uns qui ont tenté leur chance à Calais, dont ils sont revenus après les interventions répétées de la mairie en mai et juillet derniers. À la surprise générale, un homme nous montre des papiers français qui attestent de son statut de réfugié. Sait-il seulement qu’il a obtenu ce sésame administratif dont beaucoup rêvent pour bâtir une vie normale ? Rien n’est moins sûr. En règle mais livré à lui-même, dans un pays dont il ne connaît pas la langue, il n’a visiblement pas su quoi faire ensuite, ni même où aller.

Les nouveaux témoignent de la désagrégation totale de la société libyenne. Ils décrivent une région dominée par la violence, où la loi diffère de ville en ville, voire de quartier en quartier, une situation très proche de celle de la Somalie depuis plus de 20 ans. Les mêmes causes ont entraîné les effets semblables. Ces deux anciennes colonies italiennes sont toutes deux passées sous le joug d’un dictateur en 1969. Après plusieurs décennies, la chute du régime autoritaire et honni a déchaîné les rivalités claniques sur lesquelles s’était bâti le pouvoir et l’intervention militaire d’une coalition internationale. Dans les deux cas encore, passé la démonstration de force, tout a été rendu au chaos.

En Libye, nous disent-ils, tous les hommes sont armés et les migrants font l’objet d’un racket généralisé. Qui peut payer est laissé en paix. Dans le cas contraire, on se voit soumis à toutes sortes de corvées, le seul moyen d’assurer sa traversée pour des cieux plus cléments. « Au moins, là-bas, on avait un toit » nous fait-on remarquer dans un rire. Pour le reste, dans l’évocation d’un univers hanté par la mort et les humiliations, la nostalgie n’a évidemment aucune place. Un migrant explique avoir été ligoté plusieurs jours par des bandes armées qui cherchaient à extorquer les familles. Un autre a échappé de peu à un bombardement aérien. « Tu ne pouvais même pas téléphoner dans la rue, on te volait aussitôt ton portable. » Quelqu’un rappelle la mort d’une quarantaine de Soudanais après la chute d’une roquette ou d’un missile. Puis j’entends par bribes une histoire d’enlèvement qui s’achève sur le mitraillage des prisonniers, une fois payé la rançon.

Je m’étonne de l’absence des femmes dans leurs récits. Un jeune homme nous explique que celles qu’il a vues étaient égyptiennes ou palestiniennes. « Elles avaient de l’argent et on les laissait tranquilles. » Un ami corrige : « Ce n’est pas vrai, il y en avait aussi qui n’avaient pas d’argent, alors elles étaient violées, j’ai été témoin de ces viols. » Hommes ou femmes, la plupart ont attendu la traversée de quelques semaines à quelques mois. « À chacun sa chance. De toutes façons, la Libye ou la mort, c’est pareil. »

Un même climat de terreur préside aux embarquements. « On nous avait parlé d’un chalutier, au lieu de quoi nous nous sommes retrouvés sur une barque en plastique, on est montés sous la menace des kalachnikovs, ceux qui refusaient étaient jetés à la mer. » Dans de telles conditions, arriver à bon port sans le soutien de la marine italienne est pratiquement impossible. « On est restés dix jours en mer, dont deux à la dérive, un morceau de pain et un petit verre d’eau, matin et soir. Quand on a vu qu’on était en panne, on a appelé les passeurs, mais ils n’ont rien voulu faire. Le bateau qui nous précédait a coulé, tous les passagers se sont noyés sous nos yeux. »

La désolation qui préside à l’arrivée à Paris n’en est que plus cruellement vécue. « J’ai un ami qui est arrivé hier, il est encore sous le choc de la traversée, il pleure sans arrêt, il ne sait pas où aller. » Un jeune Soudanais résume : « J’ai fui la mort, j’ai rencontré la mort lors de la traversée. J’arrive ici et je vois aussi la mort. » Tous s’étonnent qu’il n’y ait pas au moins un camp pour les accueillir, personne pour leur dire où ils peuvent aller. « En Italie, ce n’était pas comme ça. »

Pour ces migrants dont la situation relève clairement du statut de réfugiés, les démarches, quand elles seront commencées, dureront quatre mois en moyenne avant l’obtention de papiers et d’un logement temporaire. « Mes amis ont rempli les dossiers, deux mois plus tard ils dorment encore dans la rue, ça sert à quoi? »

Un adolescent tremble, la sueur au front. Il nous montre un sac plastique rempli de médicaments. La veille, il a passé la nuit à l’hôpital, il doit suivre un traitement, trois fois par jour avant chaque repas. Mais de repas il n’y en qu’un le soir, distribué par les fidèles des mosquées, auxquels du reste tous n’ont pas accès les jours de trop grande affluence, et force est de renoncer à toute médication sérieuse. Puis nous croisons quelques gamins de quatorze ou quinze ans, l’un d’eux avec un frère plus âgé, qu’il ne lâche pas d’une semelle.

Les femmes restent à l’écart, certaines accompagnées d’enfants en bas âge. Un homme nous demande où il peut trouver du lait maternisé. « Je veux être traité avec humanité » reprend le jeune Soudanais que la mort accompagne « je ne suis pas venu ici pour l’argent, mais simplement pour vivre en sécurité. » Un autre ajoute : « Moi j’aime la France parce que c’est le pays de la liberté. Mais la nuit, la France n’est plus belle. Moi j’aime la France et je dors sous un pont aérien. » Dans l’obscurité, un homme urine contre une paroi de contreplaqué. Un autre me le montre du doigt en riant. Il hausse les épaules : « Là, ce sont les toilettes. »

Sous le pont de la Chapelle, 18 septembre 2014. Photo: Olivier Favier. (Reproduction non autorisée sans autorisation préalable)

Sous le pont de la Chapelle, 18 septembre 2014. Photo: Olivier Favier. (Reproduction non autorisée sans autorisation préalable)

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