« Affile in Blu » : en finir avec le Mausolée pour Graziani, par Wu Ming.

 
Rappel: Affile est une commune de 1 500 habitants à 70 km au sud-est de Rome. Dans ce village, le 11 août 2012, le maire a inauguré un mausolée au maréchal Rodolfo Graziani, criminel de guerre colonial et nazifasciste. J’ai déjà consacré ici un article à cette initiative. Le nouveau président de la région Latium, Nicola Zingaretti, a décidé d’en suspendre le financement public le 22 avril 2013. Le collectif Wu Ming rappelle qu’avant cette réaction tardive, malgré la passivité de la presse cisalpine, le monument avait déclenché un grand nombre de réactions dal basso. Et il propose d’aller plus loin.

Il arrive parfois que l’histoire révèle une forme de justice poétique. C’est le cas de l’actualité à rebondissements qui accompagne le funeste mausolée érigé à Affile, province de Rome, haute vallée de l’Aniene, inauguré le 11 août 2012. “Sanctuaire”, le définit-on in loco. “Vespasienne”, l’ont rebaptisé les opposants en ligne.
L’édifice est dédié au criminel de guerre et dignitaire fasciste Rodolfo Graziani, qui a vécu et est enterré à Affile. Sur le site de la commune d’Affile, cet homme, passé à l’histoire comme auteur de quelques uns parmi les plus atroces massacres jamais accomplis en Afrique, bénéficie d’un page où l’on affirme qu’il « a su diriger chacun de ses actes vers le bien de la Patrie à travers l’inflexible rigueur morale et la fidélité pointilleuse au devoir du soldat ».

À la fin de l’été 2012 l’inauguration a fait naître des protestations, des questions parlementaires et un exposé à la cour des comptes pour distraction de fonds publics. La commune avait en effet demandé les fonds nécessaires en se référant à un « sanctuaire au soldat » en général, sans référence à Graziani. La presse romaine a consacré un large espace à la controverse, la presse nationale beaucoup moins, et avec un retard de plusieurs mois. Entre temps, des articles étaient sortis sur des journaux et des sites d’information britanniques, espagnols, français, allemands, suédois, vénézuéliens, mexicains et turcs. Un long reportage à Affile avait été publié dans le New York Times.

Depuis lors, les réactions spontanées [dal basso] ont été diverses et variées: une proposition lancée par l’ANPI [Association Nationale des Partisans d’Italie] et le mouvement Rastafari (une alliance sans précédent semble-t-il); les murs du sanctuaire embellis de grandes inscriptions en noir (VOUS APPELEZ HÉROS UN ASSASSIN!) et, en une autre occasion, recouverts d’une grand drap rouge sang; une « marche d’approche » jusqu’à Affile menée par des musiciens underground romains, et beaucoup d’autres actions, de plus ou moins grande importance, dont nous ne pouvons faire ici la liste. La plus étrange? En octobre dernier des inconnus ont « jumelé », au moyen de fausses plaques commémoratives, les sept dernières vespasiennes conservées à Rome et la « vespasienne » d’Affile. Au binôme PATRIE-HONNEUR affiché sur ce dernier, les anonymes ont répondu par PATRIE-ODEUR.

Quand les réactions sont aussi diverses et catégoriques et sont exprimées par des groupes et des secteurs apparemment si éloignées les uns des autres, c’est le signe que toute l’affaire a touché un nerf à vif et a revêtu une valeur symbolique. Le sens symbolique du mausolée en tant que tel semblerait être qu’il a été juste, du moins dans un moment historique donné, que « nous » les Italiens, au nom de la grandeur de la Patrie, nous ayons massacré, exterminé par les gaz, réprimé dans le sang des « races inférieures », des « peuples immatures et primitifs ». Autrement dit avec un mot imprononçable, qui est parmi les plus prononcés en Italie: des « nègres » [« negro » revêt aujourd’hui une connotation fortement péjorative en italien, à la différence de « nero », noir].

Le lien entre le fascisme quotidien contemporain, le racisme et la condition des immigrés de notre pays a été souligné de manière claire et nette, lors de diverses interventions, par l’écrivaine d’origine somalienne Igiaba Scego [le traducteur de ses lignes précise qu’il ne partage pas l’enthousiasme du collectif Wu Ming concernant cette auteure.]. La plus récente est une lettre ouverte au président de la région du Latium Zingaretti, dans lequel l’écrivaine définit le sanctuaire « un paradoxe tragique, une tache sur notre démocratie, une offense pour notre constitution née de la lutte antifasciste ». Quelques jours plus tôt, une question au parlement avait été signée par les nouveaux élus Kyenge, Bizzoni et Beni.

Justice poétique, disions-nous. On croirait vraiment la reconnaître à l’œuvre dans l’actualité, autrement dit dans l’histoire en cours. Depuis le 11 août dernier, il s’est produit des événements en tout genre au sein du « centre-droit » du Latium. Le scandale Fiorito a mené d’abord à la démission de Renata Polverini puis à la perte de la région Latium. En septembre 2012 le maire de Rome Gianni Alemanno a déclaré: « Une obscure malédiction pèse sur la région Latium. » Au cours de ces mêmes journées, Alessandra Mussolini envoyait finir son automobile dans un trou et les enquêtes sur l’équipe municipale d’Alemanno et le népotisme capitolin commençaient à prendre forme.

À première vue, tout cela semblerait confirmer les bruits d’une sorte de malédiction. Que ce lieu porte poisse, en somme. Et pas seulement aux ennemis de la grandeur de la Patrie, mais aussi aux fidèles du fascisme. Le bruit remonte aux « fastes » de l’empire fasciste en Afrique orientale. C’est un fait qu’à partir des massacres éthiopiens, Graziani s’est trouvé confronté à une longue série d’échecs cuisants, à commencer par l’invasion de l’Égypte. Il n’a certes pas porté chance à la République de Salò, dont il fut ministre de la guerre.

La ligne de partage des eaux serait ce jour de 1937 où Graziani, vice-roi d’Éthiopie, donna l’ordre d’exterminer tous les chanteurs ambulants, les guérisseurs, les devins et les sorcières d’Addis Abeba, coupables de prêcher contre la domination italienne et de prophétiser (à raison) le retour de l’empereur Hailé Selassié.

Selon une tradition populaire, les sortilèges jetés par les victimes contre le bourreau ont transformé l’homme d’Affile en un mauvais œil de premier ordre. C’est durant ces jours-là qu’on commence à parler de la « malédiction abyssine de Graziani ».

Si nous n’étions pas des matérialistes historiques, et si nous étions plus superstitieux, nous considérerions la décision d’ériger un sanctuaire pour déterrer le souvenir d’un tel personnage non seulement éthiquement et politiquement inacceptable, mais aussi comme un défi irresponsable à la malédiction abyssine.

Si nous n’étions pas des matérialistes historiques, nous penserions, qu’en plus du souvenir de Graziani, les habitants d’Affile en ont aussi déterré… l’influence.

Le fait est que nous sommes matérialistes, mais eux – les “postfascistes” du Latium– ont toujours revendiqué le contraire. “Esprit” est depuis toujours un des mots-valises les plus utilisés par la droite. Ils croient en l’Esprit, eux, et aux esprits aussi peut-être. Est-il possible qu’ils n’aient jamais entendu parler de la malédiction?

C’est justement parce que nous sommes matérialistes, que nous ne l’appelons pas « poisse » mais, comme nous l’avons déjà dit, justice poétique.

Puis il se pourrait qu’arrive aussi la justice politique. Le président nouvellement élu de la région Latium, Nicola Zingaretti, a décidé de remédier au massacre, en décidant de suspendre « le versement de l’allocation de 180 mille euros pour la réalisation de l’œuvre jusqu’à la remise en vigueur de la proposition de projet financée à l’origine. Cela signifie apporter des modifications structurelles au monument et de le dédier au « soldat » comme le prévoyait l’accord initial, en faisant disparaître toute référence à Rodolfo Graziani et en effaçant cette provocation, qui représente non seulement un acte fautif du point de vue légal et administratif, mais une inacceptable offense à la liberté, à la démocratie et à la mémoire de tous les Italiens. »

Le maire d’Affile Ercole Viri, qui depuis l’an dernier nous a habitués aux discours interminables et grotesques, a répondu en définissant Zingaretti comme un “stalinien”, niant toute violation de la part de la commune et -comme toujours- en annonçant des plaintes.

Nous voudrions avancer notre proposition, qui n’a rien de modeste.

Nous considérons indispensable de rendre le monument moins glaçant à la vue et de transformer le mausolée au massacreur en quelque chose de complètement différent. Quelque chose dans la lignée de la grande peinture murale réalisée par l’artiste urbain Blu à Bologne en mars dernier, pour défendre le squat  XM24 des spéculateurs immobiliers.

Pourquoi ne pas transformer le sanctuaire en une sorte de barricade artistique contre le racisme historique et celui d’aujourd’hui, envahissant et quotidien? Pourquoi ne pas peintre dessus un hommage à la lutte anticoloniale du siècle dernier, qui soit aussi un avertissement à l’adresse de celui qui se croit autorisé à considérer une vie humaine comme inférieure ou illégitime?

Éclairer avec un peu de conscience les crimes de notre passé colonial, et essayer d’isoler le fil rouge qui les lie aux tensions d’aujourd’hui. Le faire avec une œuvre d’art urbain populaire et contemporaine. Cela, peut-être, serait rendre vraiment un service au pays, « à la démocratie et à la mémoire de tous les Italiens ».

Confions à Blu les murs de la Vespasienne de Sang. Transformons-la en une des plus importantes œuvres d’art du monde.

Article paru sur la page « Opinioni » du site Internazionale, le 23 avril 2013. Traduit par Olivier Favier.

La peinture murale de Blu au XM24 de Bologne (détail).

La peinture murale de Blu au XM24 de Bologne (détail).

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