Dialogue entre Omar Al-Mokhtar et le général Rodolfo Graziani.

 
« Conquise » à l’Empire ottoman lors de la guerre de 1911-1912, la Libye fait l’objet d’une intense campagne de « pacification » de la part du colonisateur italien à l’avènement du fascisme contraignant Idris al-Mahdi al-Sanussi à un exil égyptien.  Celui qui est le chef de la confrérie Sanussia depuis 1916, sera reconnu par les britanniques émir de la Cyrénaïque en 1946 avant de devenir roi de Libye sous le nom d’Idris Ier à l’indépendance du pays en 1951. Il sera déposé à la suite du coup d’état du capitaine Mouammar Kadhafi en 1969. De nouveau en exil au Caire, il y mourra en 1983, à l’âge de 94 ans.

Le colonel Rodolfo Graziani, arrivé en Libye en 1921, va donc se retrouver très vite en confrontation directe avec un autre chef, Omar Al-Mokhtar, surnommé le « Cheikh des militants », lequel parvient avec de faibles moyens à infliger plusieurs défaites à l’armée italienne. 

Voici le bref dialogue qu’eurent le général et nouveau gouverneur de la Cyrénaïque Rodolfo Graziani et Omar Al-Mokhtar, 3 jours après que ce dernier est tombé dans une embuscade, le 15 septembre 1931, au Palazzo del Governo de Benghazi, par l’entremise de l’interprète et capitaine Kalifa Kaled.

Le document est conservé aux archives de l’État de l’Eur et repris sans grande modification dans le livre de Rodolfo Graziani, Cirenaica pacificata (Milan, Mondadori, 1932). Dans ce  livre, le « prisonnier » est décrit comme un vieil homme diminué, modeste, aux pieds déformés par la goutte. Menotté et enchaîné, il tend une main à Rodolfo Graziani, qui la refuse. Son procès s’ouvre le même jour à 17h dans le salon du Palazzo del Littorio de Benghazi. Procès farce d’une heure et demie, qui conduira à l’exécution d’Omar Al-Mokhtar dès le lendemain, par pendaison, devant une foule de 20 000 Libyens, au milieu du camp de concentration de Solouk.

Omar Al-Mokhtar, le 15 septembre 1931, à la veille de sa mort.

Omar Al-Mokhtar, le 15 septembre 1931, à la veille de sa mort.

Graziani:  Des milliers et des milliers de Libyens sont morts par ta faute. Cela en valait-il la peine?

Prisonnier: Ils sont morts en servant une bonne cause. Ils sont au paradis.

Graziani: C’est du fanatisme religieux.

Prisonnier: Non, c’est de la foi.

Graziani: Pourquoi as-tu combattu avec un tel acharnement le Gouvernement italien?

Prisonnier: Pour ma religion.

Graziani: Tu avais peu d’hommes et très peu de moyens. Tu espérais pouvoir nous chasser de la Cyrénaïque?

Prisonnier: Non, cela était impossible.

Graziani: Alors que te proposais-tu de faire?

Prisonnier: Rien. Je combattais voilà tout, le reste est entre les mains du destin.

Graziani: Mais le Coran dit qu’il est permis de mener un Djihad seulement si il y a un espoir de victoire, et cela pour éviter des souffrances inutiles aux populations. C’est bien ce que dit le Coran, n’est-ce pas?

Prisonnier: Oui.

Graziani: Je répète. Pourquoi alors as-tu combattu?

Prisonnier: Pour ma religion.

Graziani: Non, tu as combattu pour la confrérie Sanussia qui est une spéculation louche sur laquelle vous avez tous vécu, d’Idris jusqu’à toi, au grand damne des gens de la Cyrénaïque dont tu t’es toujours désintéressé. Voilà pourquoi tu as combattu, pas pour ta religion.

Prisonnier (ne répond pas, sourit en ricanant).

Graziani: Pourquoi as-tu refusé toute négociation de paix, pourquoi as-tu ordonné l’agression de Gars Benigden?

Prisonnier: Parce que depuis un mois j’attendais en vain une réponse à ma lettre adressée au Maréchal Badoglio.

Graziani: C’est faux. Tu as prémédité le refus de la pacification et la preuve en est cette proclamation signée par toi et publiée au Caire.

Prisonnier (ne répond pas)

Graziani: C’est toi qui a ordonné le meurtre des aviateurs Hueber et Beati?

Prisonnier: Oui. Du reste le chef assument toutes les fautes, à la guerre comme à la guerre.

Graziani: Quand il s’agit réellement de guerre, et non, comme dans ton cas, d’un assassinat de brigands.

Prisonnier: C’est une question de perspectives.

Graziani: Avec tes crimes tu as perdu tout droit à la clémence du Gouvernement.

Prisonnier: Mektoub, c’était écrit. Quand j’ai été capturé j’avais encore six cartouches, je pouvais tuer ou mourir en combattant. Et pourtant je ne me suis pas défendu.

Graziani: Et pourquoi tu ne t’es pas défendu?

Prisonnier: Mektoub, c’était écrit. Écoute, général, je suis vieux, offre-moi un siège.

Graziani: Assis-toi et écoute. Tu peux encore peut-être sauver ta vie. Tu es mesure, avec ton autorité, de faire se soumettre les rebelles du Djebel?

Prisonnier: En tant que prisonnier je ne peux rien. Et du reste je ne ferais jamais cela. Nous avons juré de tous mourir, l’un après l’autre, mais de ne pas nous soumettre. Je ne me serais jamais présenté de mon plein gré. C’est certain.

Graziani: Si nous nous étions connus plus tôt, nous aurions pu faire quelque chose de bon pour la pacification.

Prisonnier: Et ce jour-là ne pourrait pas être aujourd’hui?

Graziani: Trop tard. Tu viens de déclarer qu’en tant que prisonnier, tu ne peux plus rien.

Prisonnier (ne répond pas)

Graziani: Tu reconnais ces lunettes?

Prisonnier: Oui, ce sont les miennes. Je les ai perdues dans le combat de Uadi es-Sania.

Graziani: À compter de ce journal j’ai eu la certitude que tu allais tomber entre mes mains.

Prisonnier: Mektoub, c’était écrit. Rends-moi mes lunettes, je vois mal. Ou plutôt non, garde-les: maintenant tu nous tiens entre tes mains, elles et moi.

Graziani: Est-il vrai que tu te croyais protégé de Dieu parce que tu te battais pour une juste cause?

Prisonnier: Oui.

Graziani: Alors écoute. Devant mes troupes, de Nalut au Djebel de Cyrénaïque,tous les chefs rebelles se sont enfuis ou sont tombés entre mes mains. Mais personne n’est arrivé vivant entre mes mains. Alors pourquoi donc t’es tu retrouvé ici? Tu étais l’invincible, l’insaisissable, le protégé de Dieu? Et si c’était moi le vrai protégé de Dieu?

Prisonnier: Dieu est grand et ses desseins sont impénétrables.

Graziani: J’ai raison de croire que ta vie durant tu a été un homme fort. Je te souhaite de l’être encore, face à n’importe quelle éventualité.

Prisonnier: Inch Allah.

Traduit de l’italien par Olivier Favier

Photogrammes du film Le Lion du désert (1981) avec Anthony Quinn dans le rôle d'Omar Al-Mokhtar et Oliver Reed dans celui de Rodolfo Graziani.

Photogrammes du film Le Lion du désert (1981) avec Anthony Quinn dans le rôle d’Omar Al-Mokhtar et Oliver Reed dans celui de Rodolfo Graziani.

 

Graziani: Per colpa tua molte migliaia di libici sono morti. Ne valeva la pena?

Prigioniero: Sono morti servendo una buona causa. Sono in paradiso.

Graziani: Questo è fanatismo religioso.

Prigioniero: No, questa è fede.

Graziani: Perché hai combattuto tanto accanitamente il Governo italiano?

Prigioniero: Per la mia religione.

Graziani: Avevi pochi uomini e pochissimi mezzi. Speravi di poterci scacciare dalla Cirenaica?

Prigioniero: No, questo era impossibile.

Graziani: Allora cosa ti proponevi?

Prigioniero: Nulla. Io combattevo e basta, il resto era nelle mani del destino.

Graziani: Ma il Corano dice che è lecito condurre una Jihad solo quando vi sia una speranza di vittoria, e ciò onde evitare sofferenze inutili alle popolazioni. Questo lo dice o non Il Corano?

Prigioniero: Sì.

Graziani: Ripeto. Allora perché hai combatutto?

Prigioniero: Per la mia religione.

Graziani: No, tu hai combattuto per la Senussia che è una losca speculazione sulla quale avete vissuto tutti, da Idris a te, con estremo danno delle genti cirenaiche di cui tu ti sei sempre disinteressato. Ecco perché hai combatutto, non per la tua religione.

Prigioniero (non risponde, sorride ghignando)

Graziani: Perché hai rifiutato ognit trattativa di pace, perché hai ordinato l’aggressione di Gars Benigden?

Prigioniero: Perché da un mese attendevo invano risposta ad una mia lettera indirizzata al Maresciallo Badoglio.

Graziani: È falso. Tu hai rifiutato la pacificazione per premedita decisione e la prova è in questo proclama a tua firma, pubblicato al Cairo.

Prigioniero (non risponde)

Graziani: hai ordinato tu l’uccisione degli aviatori Hueber e Beati?

Prigioniero: Sì. Del resto tutte le colpe son del capo, la guerra è guerra.

Graziani: Quando è realmente guerra, non brigantesco assassinio come il tuo.

Prigioniero: È questione di intendersi.

Graziani: Con i tuoi delitti hai perduto ogni diritto alla clemenza del Governo.

Prigioniero: Mektub, era scritto. Quando sono stato catturato avevo ancora sei cartucce, potevo uccidere o rimanere ucciso. Eppure non mi sono difeso.

Graziani: E perché non ti sei difeso?

Prigioniero: Mektub, era scritto. Senti, generale, io sono vecchio, fammi sedere.

Graziani: Siediti e ascolta. Forse puoi ancora salvare la tua vita. Sei in grado, con la tua autorità, di far sottomettere i ribelli del Gebel?

Prigioniero: Come prigioniero non posso nulla. E poi non lo farei mai. Noi abbiamo giurao di morire tutti, uno per uno, ma di non sottometterci. Di mia volontà io non mi sarei presentato. Questo è certo.

Graziani: Se ci fossimo conosciuti prima, forse avremmo potuto fare qualcosa di buono per la pacificazione.

Prigioniero: E non potrebbe essere oggi quel giorno?

Graziani: Troppo tardi. Hai appena dichiarato che, come prigioniero, tu non puoi più nulla.

Prigioniero (non risponde)

Graziani: Riconosci questi occhiali?

Prigioniero: Sì, sono i miei. Li ho perduti nel combattimento di uadi es Sania.

Graziani: Da quel giorno io sono stato sicuro che tu saresti caduto nelle mie mani.

Prigioniero: Mektub, era scritto. Restituiscimi gli occhiali, vedo male. Anzi, non, tienli: ora tu hai nelle tue mani me e essi.

Graziani: È vero che ti ritenevi protetto da Dio perché combattevi una giusta causa?

Prigioniero: Sì.

Graziani: Allora ascolta. Davanti alle mie truppe, da Nalut al Gebel cirenaico, sono fuggiti o caduti in combattimento tutti i capi ribelli. Ma nessuno è giunto vivo nelle mie mani. Come mai, invece, tu sei qui? Non eri l’invincibile, l’inafferrabile, il protetto da Dio? E non potrei essere io il vero protetto da Dio?

Prigioniero: Iddio è grande e i suoi disegni sono imperscrutabili.

Graziani: Ho ragione di credere che nella vita tu sia stato un uomo forte. Ti auguro di esserlo ancora, di fronte a qualsiasi evenienza.

Prigioniero: Insciallah.

Dans le film Le Lion du désert (1981) de Moustapha Akkad, Omar El Mokhtar sert ses lunettes entre ses mains jusqu'à l'instant de sa pendaison, avant qu'elles ne glissent entre ses doigts. Un enfant se faufile parmi la foule pour les récupérer, en qui l'on peut facilement identifier Mouammar Kadhafi, initiateur et commandataire du film, quand bien même il est né en 1942, soit 11 ans après la mort du grand rebelle libyen. Image tirée de la première projection télévisée du film en Italie, sur la chaîne privée Sky le 11 juin 2009, dans les journées de la première visite du Président libyen à Rome, 40 ans exactement après sa prise de pouvoir.

Dans le film Le Lion du désert (1981) de Moustapha Akkad, Omar El Mokhtar serre ses lunettes entre ses mains jusqu’à l’instant de sa pendaison, avant qu’elles ne lui échappent dans la mort. Un enfant se faufile parmi la foule pour les récupérer, en qui l’on peut facilement identifier Mouammar Kadhafi, initiateur et commanditaire du film, quand bien même il est né en 1942, soit 11 ans après la mort du grand rebelle libyen. Image tirée de la première projection télévisée du film en Italie, sur la chaîne privée Sky le 11 juin 2009, dans les journées de la première visite du Président libyen à Rome, 40 ans exactement après sa prise de pouvoir.

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