Quelques notes sur une « manifestation sauvage », par Olivier Favier.

 

Les médias l’ont bien expliqué. Il y a eu ce dimanche à Paris deux manifestations en hommage au jeune opposant au barrage de Sivens, tué le 26 octobre dernier par une grenade offensive. L’une « pacifique », au Trocadéro, l’autre « sauvage », entendez non autorisée, autour de la Rotonde de Stalingrad.

Ce sera un incurable tropisme pour les quartiers populaires, et aussi, je l’avoue, une profonde lassitude à l’égard de cette autocensure permanente qui pousse à manœuvrer dans les seules limites de l’inacceptable, mais je me suis naturellement rendu à la seconde, du moins à ce qui en tenait lieu. Lorsque je suis arrivé, une demi-heure après le début du rassemblement, seules quelques centaines de personnes étaient parvenues à se réunir.

Un grand nombre de militants n’avaient pas dépassé Montreuil, où l’entrée des stations était bloquée. C’est ici qu’ont eu lieu l’essentiel des interpellations que les comptes rendus ont copieusement relayées. Il importait de montrer qu’à défaut de violence, l’intention de violence était, elle, tout à fait avérée. On trouvera dans la bonne presse la « liste » des objets saisis transmise par la police, une panoplie presque exhaustive pour un manuel du petit insurgé. Fort de ma présence sur les lieux, je tiens pourtant à y ajouter le sérum physiologique. Fort gentiment en effet, un jeune militant m’en a offert un flacon, alors que nous venions de nous faire asperger. Un autre a confié à ses amis qu’il en avait plusieurs sur lui, ce qui lui a valu dans un premier temps d’être écarté de la manifestation, après contrôle de son sac à dos.

À Stalingrad, sur les trottoirs et les rues adjacentes, et jusqu’aux contreforts de la Rotonde de Ledoux, un nombre conséquent de CRS et de gendarmes mobiles était déjà en place. Un enseignant avec lequel j’ai conversé m’a fait part de sa tristesse: « Si peu de gens pour un acte aussi grave, c’est une humiliation. » Une demi-heure plus tard, un cortège étique a fini par se former, avec la folle ambition de remonter le canal. Aussitôt arrêté, il a été repoussé par les gaz lacrymogènes. Des insultes ont fusé, suivies de quelques slogans provocateurs et idiots -on les retrouvera sans peine partout ailleurs, ce site n’étant pas là pour ça. Du côté de la foule, quoi qu’il en soit, la « sauvagerie » s’est physiquement limitée à ce timide essai pour repousser de l’épaule et des mains un mur de boucliers.

Durant deux heures encore, une petite centaine de personnes est demeurée sur les lieux. Un ballet absurde s’est mis en place, qui a vu la police se déplacer autour de la rotonde, puis repousser les manifestants vers l’embouchure du métro. Un jeune homme s’est énervé, qui a été aussitôt matraqué. Plusieurs agents marchaient armés de flashball et de LBD 40, alors même que la circulation n’était pas interrompue et que tout s’opérait dans la plus grande confusion. Une jeune femme qui venait d’arriver s’est approchée de moi. « On dirait une manifestation de policiers » a-t-elle fini par dire, visiblement impressionnée.

Sur le trottoir, des enfants discutaient: « Mais tu n’as pas vu la télé? Ils ont tué un jeune, Rémi je sais plus comment. »

En rentrant, j’ai appris qu’un Érythréen de 26 ans était mort à Calais le 25 octobre, la veille du décès de Rémi Fraisse. C’est le douzième migrant à avoir perdu la vie dans cette ville depuis le début de l’année. Mais c’est aussi le genre d’informations qui n’intéresse plus guère que la presse régionale et les sites militants.

Dans la capitale, les pouvoirs et la rue continueront de dormir. Les Parisiens ne sont pas des sauvages.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Place de la bataille de Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Stalingrad,  novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Stalingrad, novembre 2014. Photo: Olivier Favier.

Témoignages et réflexions autour des blessés graves -3 jeunes hommes ont perdu un œil- lors  de la manifestation à Nantes, le 22 février dernier:

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