Aéroport de Notre-Dame-de-Landes: ce qui est arrivé à Quentin, à Nantes, le 22 février 2014.

 
Caroline  de Benedetti et Émeric Cloche animent la revue L’Indic à Nantes. Ce sont aussi des amis de longue date.

Comme beaucoup de personnes en Loire-Atlantique, il ont pris part, pacifiquement, à de nombreuses manifestations contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

Ce sont eux qui m’avaient fait parvenir cette lettre d’un médecin généraliste, laquelle témoignait de violences policières massives durant le week-end des 24 et 25 novembre 2012.

Un étrange silence médiatique s’était alors abattu, faisait remarquer Émeric, autour des très nombreux blessés.

Cet épisode n’en a pas moins marqué un recul momentané du gouvernement sur le dossier, jusqu’à l’annonce officielle, l’année suivante, d’un « retard sur le vol », pour reprendre la métaphore du Monde en date du 9 mars 2013.

Fin décembre cependant, des arrêtés préfectoraux ont été signés, prélude à une reprise du projet, et les travaux programmés avant l’été 2014.

Pour s’y opposer, une nouvelle manifestation a donc eu lieu hier, 22 février.

Elle a rassemblé 20 000 personnes selon la Préfecture, 40 000 selon les organisateurs. C’est un écart, somme toute, plus que raisonnable. Depuis que la droite a pris la rue, on n’y est plus guère habitués.

La veille, un autre ami nantais, Luc Douillard, écrivait sur un réseau social:

Notre-Dame-des-Landes : veillée (…) à Nantes avant la manifestation. En annonçant au tout dernier moment qu’elle refuse le parcours de la manifestation (déjà annoncé par toute la presse), la Préfecture de Nantes :
– 1 – organise l’incertitude sur le tracé du cortège, au détriment matériel et moral des manifestants, mais aussi des indifférents, des commerçants et des notables, tous mis en danger ;
– 2 – provoque artificiellement un point de désaccord entre manifestants tentés sincèrement par l’accommodement et manifestants sincèrement jusqu’au-boutistes.
– 3 – se donne les justifications (illégales et anticonstitutionnelles) pour réprimer brutalement les uns et les autres.
(…)
(Conclusion, demain, ce samedi, venez avec vos caméras pour témoigner ensuite).

Il ne pensait pas si bien dire.

Parmi les médias nationaux, France infos s’est fait largement écho des « scènes de violence ».

Cette radio a surtout parlé de 6 blessés parmi les policiers le 22 février au soir, devenus 8 le lendemain, évoquant par ailleurs un dépôt de plainte du maire de Nantes.

Elle a aussi précisé que 56% des Français, d’après un sondage IFOP, étaient opposés au projet.

Pour être tout à fait précis, il faudrait ajouter que 20% ne se sont pas prononcés.

Il reste donc moins d’un Français sur quatre pour lui être favorable.

Sur cette même radio en revanche, aucune mention n’a été faite de manifestants blessés.

Aujourd’hui, 23 février, Caroline m’écrit:

Quentin a eu 29 ans hier à Nantes. Il était comme nous à la manifestation contre l’aéroport. Il est charpentier, c’est le fils d’un de nos amis, et nous sommes en colère. Voici la retranscription du témoignage de Quentin, gravement blessé, recueilli par sa mère, Nathalie.

Voir aussi, reçu le 24/02/2014, le témoignage complémentaire de Julien, parmi les manifestants qui lui ont porté secours.

Ça a démarré vraiment quand on s’est retrouvés vers Commerce, au moment où on devait remonter normalement le cours des 50 otages, ce qui était censé être le parcours de la manif. Là, il y avait des cars de CRS et des barrières qui bloquaient tout. Nous quand on est arrivés, direct on s’est fait gazer. Il y a eu tout de suite des gaz lacrymo qui ont été jetés sur les gamins, sur tous les gens qui étaient là.

Là c’était la manifestation paisible, normale ?

C’était la manifestation paisible mais il y avait quand même déjà des gens un peu excités déjà avant, depuis le début de la manif. Donc nous on est restés un petit peu dans la zone, voir un peu ce qui se passait, et puis après, sur les conseils des organisateurs et tout, on a continué à marcher, à aller vers le point de ralliement, l’endroit où c’était fini, pour qu’il y ait un mouvement et que ça s’essouffle un peu.

Après, il y a eu plusieurs salves d’affrontement, des lacrymos qui perpétuellement revenaient, lancés par les flics. Et moi, ce qui m’est arrivé, c’est à la fin, on était vers la place Gloriette, entre Gloriette et l’autre là, là où il y a le café plage, ce rond-point là en fait, près du CHU justement. Et nous on allait pour se replier, on rentrait, les CRS avançaient eux, avec les camions et tout le truc, et moi je reculais avec tout un tas d’autres gens. Je reculais en les regardant pour pas être pris à revers et pouvoir voir les projectiles qui arrivaient. Et là, à un moment, j’ai senti un choc, une grosse explosion et là je me suis retrouvé à terre et, comme ils continuaient à nous gazer, ils continuaient à envoyer des bombes assourdissantes alors que j’étais au sol, des gens ont essayé de me sortir le plus vite possible, de m’emmener plus loin aussi. Et puis après  je sais pas trop, on m’a mis dans une… les pompiers m’ont emmené quoi.

Et donc, on dit que tu as reçu une grenade assourdissante qui, au lieu d’être tirée en l’air, a été tirée de façon horizontale, dans ton œil ?

Je l’ai prise directement dans le visage. Elle a explosé dans mon visage. Vu ce que ça a fait… Elle a explosé là et c’est comme ça que moi je l’ai ressenti, quoi. Le choc, ça a été un bruit et une douleur extrêmement vive sur le coup, puis bon moi je me suis écroulé. C’est vrai que c’était assez violent j’ai trouvé. Il y avait, de la part des manifestants, des gens qui voulaient absolument lancer des trucs sur les CRS mais les CRS, eux, gazaient n’importe qui. Et ils visaient, au flash ball, ils étaient cachés, on les voyait viser, suivre des gens qui marchaient ou qui couraient en face pour aller se mettre à l’abri. Ils les visaient, les suivaient et shootaient, quoi. et ils visaient pas les pieds. On a vu la façon dont ils tiraient, c’était très… c’était ciblé.

Et toi tu étais là, en manifestant paisible, tu n’étais pas armé, tu n’avais rien dans les mains ?

J’étais pas armé, j’avais pas de masque à gaz, j’avais pas de lunettes de protection. On était là pour une manifestation familiale, festive, on était là pour faire masse, pour faire du nombre. Et après, c’est vrai que je suis resté même s’il y avait les lacrymos, parce que je trouvais ça injuste et qu’il fallait rester. Y’avait des gens, y’avait des pères de famille, y’avait des anciens, y’avait un petit peu de tout et voilà, moi je voulais rester aussi avec les gens pour montrer qu’on était là mais sans…

(Quentin n’a plus d’œil gauche)

photo

Compléments autour des violences policières du 22/02/2014:

Sur le projet de l’aéroport: