Nantes, 22 février 2014, le témoignage d’Emmanuel, grièvement blessé.

 

Au lendemain de la manifestation du 22 février 2014 à Nantes contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes, m’est parvenu le témoignage de Quentin, qui a perdu un œil suite à un tir de LBD (Lanceur de Balles de Défense). Ses propos ont été confirmés par ceux de Julien, un autre manifestant qui lui a prêté secours et par la séquence filmée du journaliste nantais Yves Monteil, par ailleurs victime durant l’après-midi d’un tir de LBD -aux conséquences moins graves, heureusement.

Le 8 mars, Luc Douillard a recueilli le témoignage de Damien, lui aussi grièvement blessé à l’œil -avec des séquelles définitives. Un mois plus tard, il interroge un troisième jeune homme dans le même cas, sans doute celui évoqué dans l’entretien avec Damien.

Devant l’ampleur des violences et les conséquences définitives qu’elles ont eu pour au moins trois personnes, une conférence de presse a été annoncée pour le 15 avril à 11h, au premier étage du Café le Flesselles (3, allée Flesselles, à Nantes, d’autres informations sur ce site).

La presse régionale, en l’occurrence Presse-Océan et Ouest-France, a finalement décidé de relayer l’information: le propos y apparaît pourtant tellement déformé -et l’iconographie tendancieuse- qu’on ne peut faire à moins d’en relayer le contenu en complément de ces témoignages.

Rencontre avec Emmanuel Derrien, une troisième victime (après Quentin Torselli et Damien Tessier) d’une blessure très grave à l’œil causée par la police le 22 février à Nantes.

Peux-tu te présenter?

Je m’appelle Emmanuel Derrien. J’ai 24 ans et suis originaire de Quimper en Bretagne. Je suis cuisinier de métier. Je suis arrivé récemment à Nantes pour y chercher un emploi.

Quelle blessure t’a provoqué la police pendant la manifestation du 22 février?

C’est comme Damien : une « contusion sévère du bloc oculaire », avec quelques points de suture à l’arcade. Je n’ai pas les mots exacts. J’ai une cataracte post-traumatique de l’œil droit, qui m’empêche de voir. Les médecins me parlent d’un projet d’opération de la cataracte. L’exercice de la vision m’est difficile avec un seul œil.

Étais-tu manifestant contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes?

Je me déplaçais dans la ville pour rechercher un restaurant, pour trouver un emploi. Ma curiosité m’a emmené sur le lieu de la manifestation.

Que s’est-il passé exactement?

C’était vers 17 heures, sur la pelouse entre l’Hôtel-Dieu et l’Île-Feydeau. Il y a un arbre isolé à cet endroit. Il y avait du monde, avec une rangée de manifestants en face des CRS. J’ai essayé de surplomber pour mieux voir. Je portais un keffieh. Tout à coup, j’ai ressenti quelque chose qui m’a percuté, qui m’a fait tomber au sol, net. J’ai dû faire une perte de connaissance.

J’ai entendu des voix bienveillantes qui disaient « Mais oui, il saigne ! ». Ces personnes m’ont transporté en essayant de me garder éveiller jusqu’aux urgences de l’hôpital.

Dans les couloirs, il y avait énormément de blessés issus de la manifestation, beaucoup allongés sur des brancards, beaucoup en train de vomir.

La nuit même, on m’a endormi pour faire une exploration du globe oculaire. J’ai eu l’impression d’être un cobaye. Au réveil, c’était horriblement douloureux.

Je suis resté à l’hôpital quatre jours, chambre 559.

J’ai fait la demande de mon dossier médical, mais on m’a répondu qu’il n’était pas complet. Je suis dans l’attente.

As-tu prévu de porter plainte?

Oui bien sûr. Je ressens de l’incompréhension et de la colère face à ce geste de la police.

(Propos recueillis par Luc Douillard les 8 et 9 avril 2014. Cet entretien, comme celui avec Damien le 8 mars, a été relu et corrigé par l’intéressé pour être rediffusé largement, avec la photo ci-jointe.)

Photo : autoportrait d'Emmanuel à l'hôpital le 22 février 2014, jour de la manifestation anti-aéroport).

Photo : autoportrait d’Emmanuel à l’hôpital le 22 février 2014, jour de la manifestation anti-aéroport).