Radio clandestine, Mémoires des fosses ardéatines (3), par Ascanio Celestini.

 

« Parfois nous faisions la queue au marché. La guerre était finie et il y avait des queues pour bien peu de choses. Nous faisions la queue et à un moment donné quelqu’un te reconnaissait et te disait : “Je vous en prie passez devant…” et tu pensais qu’il le faisait pour te faire une faveur. Et au lieu de ça il te faisait passer pour se débarrasser de toi le plus vite possible. Parce qu’à la fin de la guerre les gens en avaient assez. Ils en avaient assez de la guerre et des tragédies et nos histoires ils ne voulaient plus en entendre parler… et quand ils nous voyaient passer dans la rue… ces histoires de guerre nous les leur rappelions, même à eux qui voulaient oublier. Parce que cette histoire nous la portions sur notre visage… et ce visage-là plus personne ne voulait le voir. Aussi les gens se tournaient-ils de l’autre côté et quand ils nous voyaient dans la queue pour acheter du pain… quand ils nous voyaient… ils nous faisaient passer devant pour se débarrasser de nous.
Et certains allaient même jusqu’à penser : “Mais mon pauvre père, à quoi voulait-il jouer ? Au partisan ? Se balader avec un pistolet dans la poche, avec des grenades… mais il n’aurait pas mieux valu que mon père se taise, qu’il porte la chemise noire et qu’il aille applaudir Mussolini ? C’était comme ça qu’on devenait un mouton du fascisme, mais au moins, on sauvait sa peau !”
Mais peut-être que beaucoup de ceux qui ont joué les moutons en chemise noire… peut-être qu’ils sont morts, eux-aussi… Alors là tu t’aperçois que c’est vraiment une histoire étrange. Une histoire comme celle-là, comment une seule personne peut-elle la raconter ? »

Je dis à cette toute petite que…
… moi aussi j’en avais un de grand-père qui avait fait la guerre. Mais lui, il avait fait la première guerre mondiale, celle des tranchées. Et mon grand-père, quand il se présentait, il disait toujours nom, prénom et il ajoutait combattant ! Parce que mon grand-père il était fier d’avoir fait la grande guerre… « celle que nous avons gagnée »… il disait mon grand-père. Comme s’il l’avait gagnée tout seul, cette guerre. Et tout le monde restait pour l’écouter pendant qu’il racontait la première guerre. Ils lui disaient : « Racontez… racontez… » et lui il parlait du Piave qui murmurait, calme et tranquille… de l’Autrichien qui lui avait parlé depuis la tranchée… et tout le monde lui disait « Racontez… racontez… » et lui il parlait de la première guerre mondiale, de la guerre que nous avons gagnée.
Tandis que les histoires de notre guerre, la guerre dont on n’a pas encore compris si nous l’avons gagnée ou perdue, nos histoires, personne ne veut les entendre.

Traduit par Olivier Favier.

Extrait publié à l’occasion de la création de Radio Clandestine, Mémoire des fosses ardéatines, texte d’Ascanio Celestini, mise en scène de Dag Jeanneret, avec Richard Mitou (comédien) et Gérard Chevillon (création musicale et clarinettes). Le texte d’Ascanio Celestini est paru aux éditions Espaces 34.

Pour plus d’informations sur l’histoire et la mémoire du massacre des Fosses ardéatines, voir la préface au livre d’Alessandro Portelli, L’ordre a déjà été exécuté, sur ce même site.

Piazza Barberini, Rome, 23 mars 1944: des soldats allemands et des soldats italiens, sous l’uniforme fasciste ou sous celui du Polizei-Regiment Bolzen, procèdent à la rafle ordonnée par Herbert Kappler aussitôt après l’attentat de la via Rasella. Les hommes arrêtés sur la droite sont parmi les 335 qui seront exécutés le lendemain d’une balle dans la nuque dans les Fosses ardéatines.

 

Production Cie In situ Coproduction sortieOuest Avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtrale. La Cie In situ est associée à sortieOuest Domaine départemental d’art et de culture de Bayssan / Béziers et conventionnée par la DRAC LanguedocRoussillon et le Département de l’Hérault.