Reine de fleurs et de perles (3), par Gabriella Ghermandi.

 

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«Abba Yacob, ton coffre est vide».

«Comment vide? Il est rempli de vêtements et de shemmà!».

«Quand même il est vide».

«Que veux-tu dire?». Ses yeux brillaient.

«Je veux dire que dans ton coffre fermé à clé, il n’y a rien à part tes vêtements!».

«Et tu imaginais y trouver quoi?».

Dans un murmure, comme si quelqu’un d’autre avait pu m’entendre et me gronder, je me rapprochai de lui et lui dis: «Des histoires…».

«Quel genre d’histoire ? ». Ma gêne était si grande que je ne trouvais pas mes mots.

«Courage, fais un effort et explique-moi comment devaient être les histoires de mon coffre».

«Des histoires qui…».

«Qui ? ».

«Qui parlent de toi. De tes secrets», dis-je d’une seule haleine.

«Mais peut-être n’ai-je pas de secret ».

«Ce n’est pas vrai! Tous les adultes en ont! Et moi je sais que toi aussi tu en as…!», dis-je en repensant à toutes ces phrases qui brassaient l’air et que j’avais entendues, parfois, le soir.

«Woi gud anchi lij! Et quand bien même je t’en révélerais un, un petit. Mon coffre contient quelque chose que toi tu n’as pas réussi à trouver».

Ses paroles résonnaient comme un défi. Sans mot dire, je me tournai vers le coffre et j’y replongeai la main. Je le passai au crible centimètre par centimètre: shemmà, chemises, pantalons.

Il semblait ne rien y avoir.

Je recommençai encore une fois, s’il y avait eu quelque chose je l’aurais trouvé. A la troisième tentative, je perçus un craquement qui provenait de la petite poche d’une chemise. Je défis le bouton, glissai une main et au fond et y trouvai une enveloppe pliée.

Je me sentais victorieuse. Je la sortis et l’agitai sous le nez du vieux Yacob en riant.

«Woi gud anchi lij!» – il était satisfait. – Viens, asseyons-nous sur le lit, je vais te montrer ce qu’elle contient ».

Le vieux Yacob prit l’enveloppe, l’ouvrit pour en extraire une feuille jaunâtre aux bords tout grignotés. Il la secoua et la feuille se déplia laissant échapper dans l’air une poudre de papier qui nous chatouilla le nez et nous fit éternuer tous les deux. Je redressai le buste et allongeai le cou pour regarder à la dérobée son contenu. Elle était couverte de timbres et d’écritures, mais ce n’était pas de l’amharique.

«C’est écrit en italien», me dit le vieux Yacob, qui le défroissa et le posa sur ma robe. Les timbres et les lettres dansaient sous mes yeux. Je pris la feuille et la humai. J’éternuai une nouvelle fois. Je la tournai et retournai. «C’est quoi ?», demandai-je.

«Ça s’appelle Feuille de soumission: quand notre pays était occupé par les italiens il fallait toujours l’avoir sur soi. Il fallait la montrer aux soldats italiens qui te la demandaient. Si tu ne l’avais pas, tu pouvais être tué. On se déplaçait toujours avec une longue longue canne au sommet de laquelle on enfilait la feuille, pour la montrer aux militaires.» Tandis qu’il parlait, il sauta du lit pour mimer la scène. Il tendit le bras devant lui, avec la feuille serrée entre les doigts. « Nous le tenions comme ça ! Tu vois, comme ça – dit-il – et quand ils passaient nous faisions comme ça…». Il baissa la tête et il se mit à parler dans cette langue inconnue aux sonorités curieuses.

J’éclatai de rire tandis qu’il sautillait sur ses gambettes d’oiseau qui sortaient de son shemmà et à parler dans cette étrange langue. Je continuais à rire et il me regardait content de lui.

Puis il retourna s’asseoir et reposa la feuille sur ma robe. « Moi, je ne l’ai pas prise tout de suite cette feuille, avant j’ai été un guerrier, un arbegnà, j’ai combattu contre eux, tu sais?».

«Je le sais, parfois le soir pendant que tu dors, maman et papa parlent de toi…!»,

«Ah oui? C’est pour cela que tu étais sûre que j’avais des secrets». Je gardai le silence et il continua presque en ricanant: «Et ils disent quoi?».

«Maman dit que tu as été un valeureux guerrier et papa dit que tu as combattu seulement deux ans, après tu es rentré. Parce que Rosa était née».

«Ta mère a raison, et ton père aussi, mais je ne pouvais pas faire autrement, dit-il plus s’adressant plus à lui-même qu’à moi. –Et ils disent quoi d’autre encore ? ».

«Je ne sais pas, à peine ont-ils commencé ton histoire que maman m’envoie me coucher!».

«Si tu veux, je te la raconte».

Je le voulais et comment si je le voulais. J’acquiesçai.

«Mais c’est une longue histoire, tu es sûre de vouloir l’écouter?».

Bien entendu que j’en étais sûre. J’acquiesçai à nouveau.

«D’accord, je te la raconte, mais tu dois écouter très attentivement parce qu’ensuite, un jour, il te faudra la raconter».

«Moi?», demandai-je étonnée en ouvrant grand les yeux.

Il ricana faisant trembler ses épaules osseuses: «Woi gud anchi lij! Oui, toi!».

«Mais maman et papa ne veulent pas que je raconte des choses à propos des grandes personnes – je baissai la tête – et même, ils ne veulent pas que j’écoute les histoires des grands ».

Il rit à nouveau balançant ses épaules d’oiseau. «Ne t’inquiète pas, l’histoire que je vais te raconter aujourd’hui sera un secret entre toi et moi, et pour ce qui est de la raconter, tu ne dois pas le faire maintenant. Plus tard, quand tu seras grande».

«Alors d’accord si c’est comme ça –dis-je en gardant les yeux baissés. – Quand je serais grande, personne ne pourra plus me gronder parce que je raconte les histoires des grandes personnes!».

Il rit encore et mon rire, cette fois, s’unit au sien.

«Maintenant, ma fille, installe-toi bien. Tu veux t’adosser au mur? Je te donne mon oreiller. Tiens!». Je pris l’oreiller, le posai contre le mur et me repoussai en arrière jusqu’à m’appuyer contre lui. Je remis ma robe en place et tournai le visage vers le vieux Yacob.

«Tu es prête?» me demanda t-il. Je fis oui.

«Alors ma fille, ouvre ton cœur. C’était il y a bien longtemps. J’avais à peine vingt ans. Nous avions perdu la guerre contre les italiens et moi, comme tant d’autres, j’étais entré dans la résistance. Depuis quelques temps, nous étions cachés dans un endroit appelé Menageshà. Une forêt avec des arbres très grands, très vieux, de plus de quatre cents ans. C’était une forêt presque magique, protectrice. Les arbres y avaient été plantés par notre grand Zera Yacob. Parmi leurs feuillages vert émeraude jouaient les rayons du soleil et sur leurs branches se tenaient de petits groupes de gureza, de grands singes volants blancs et noirs. C’est notre chef Hailè Teklai qui nous y avait emmenés après que notre refuge proche des sources du fleuve Awash a été découvert. Il avait grandi dans des champs près de la forêt et, petit, il allait jouer là. Il en connaissait chaque recoin, chaque secret. Nous étions nombreux, hommes, femmes, même des enfants, fils et filles de guerriers, quelques ânes, quelques mules et un troupeau de brebis. Dans la forêt, il y avait une paroi rocheuse avec deux grottes. Nous dormions à l’intérieur. C’était comme des maisons, nous y avions entreposé tout ce qui nous servait et la nuit elles nous abritaient du vent froid des montagnes».

Tandis que le vieux Yacob racontait, je commençai à éprouver une sorte d’agacement. J’essayai de le cacher mais il avait déjà atteint les muscles de mes jambes qui commencèrent à s’agiter. Le vieux Yacob interrompit son récit. «Qu’est ce qu’il y a ma fille? Tu n’es pas bien assise?». «Non Abba. Ce sont mes jambes qui ne veulent pas rester tranquilles», lui dis-je. «Et bien essaye de poser tes pieds par terre, peut être cela les détendra». Je m’avançai glissant sur le lit. Je posai les pieds au sol, remis ma robe comme il faut et fis signe au vieux Yacob de continuer.

«Comme je te l’ai dit nous avions créé de véritables maisons dans les grottes, où la nuit nous nous abritions du vent froid des montagnes. Même si nous les hommes nous passions beaucoup de nuits hors de notre cachette. Parce que nous attaquions les militaires italiens de nuit. Eux, ils ne savaient pas se déplacer dans le noir, tout comme un hôte ne sait pas, la nuit, se déplacer dans une maison qu’il ne connaît pas. Nous partions donc ainsi, et rapides comme des guépards, nous les attaquions puis nous courrions jusqu’à notre cachette».

Mon agacement redoubla.

Il y avait quelque chose qui ne me plaisait dans la manière dont le vieux Yacob racontait son histoire, la privant à mon sens de tout attrait.

L’agacement que j’éprouvais agitait mon corps tout entier. Pour le calmer, je laissai errer mes yeux à travers la pièce. Il s’en aperçut et s’arrêta net dans son récit; «Qu’il y a-t-il ma fille?», me demanda-t-il. «Rien», répondis-je un peu embarrassée. « Peut-être que mon histoire ne te plaît pas ? ». Comme si une fourmi m’avait piquée, je bondis sur mes pieds. «Eh bien? Mon histoire ne te plaît pas ? » demanda t-il à nouveau. Je ne répondis pas. «Allez ma fille. Parle». «Ce n’est pas à cause de l’histoire». «Quoi alors? Qu’est-ce qui ne va pas, ma fille?». Je ne savais pas comment le lui dire. «Abba…». «Dis-moi!». «C’est que…». «Allez, dis!» m’encouragea t-il.

«Moi je n’écoute plus les histoires de Abbaba Igirsà Salo à la télévision» dis-je. «Quel rapport?» me demanda-t-il. Bien sûr qu’il y avait un rapport, mais s’il ne m’avait pas posé la question avec insistance, jamais je ne lui aurais dit. J’étais déjà assez embarrassée comme ça. Il comprit. «D’accord, dis-moi, pourquoi n’écoutes-tu plus les histoires de Abbaba Igirsà Salo à la télé?». «Parce qu’il les raconte avec des mots pour les enfants». «Que veux-tu dire?». Je ne répondis pas. « Allez, ma fille, courage tu peux me dire ce que tu penses sans soucis. Je te promets que cela restera un secret entre toi et moi ». Je le fixai pour déceler s’il parlait sérieusement. Ses yeux étaient limpides. Plein de douceur. Une douceur rien que pour moi. Je pouvais lui faire confiance. «Moi, pendant le café des femmes, j’écoute les histoires comme elles se les racontent entre elles. De grande personne à grande personne », dis-je à voix basse les yeux rivés au sol. Il se mit à rire de bon cœur. «Woi gud anchi lij ! Ah oui?». Je confirmai de la tête énergiquement. « Et c’est ça que tu ne comprends pas?», me demanda t-il. «Moi je comprends tout, je me suis habituée. – Je le regardai et lui dis à voix basse comme une révélation: -Parfois Maman Eleny se doute que je ne suis pas vraiment en train de jouer, c’est la seule qui soupçonne quelque chose parfois, et alors elle se met à parler de Ato Mulugheta en utilisant des mots difficiles, mais moi je comprends quand même». Le vieux Yacob se remit à rire. « Ah vraiment tu m’émerveilles. D’accord, comme tu voudras. Installe-toi que je te raconte l’histoire de la feuille de soumission. De grande personne à grande personne». Je m’assis sur le lit, avec les pieds touchant terre, les coudes plantés dans les cuisses et le visage posé sur mes poings serrés. «Tu es prête?». Je fis oui de la tête.

 

Traduction inédite de Federica Martucci.

 

Gabriella Ghermandi, Regina di fiori e di perla, Roma, Donzelli, 2007. (Traduction en cours de Federica Martucci, en attente d’éditeur).

 

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