Arrange-toi (extraits), par Saverio La Ruina.

 

Extrait 1.

« Je suis pas Judas, je suis Vittoria a Sciolla, aussi vrai que Dieu existe. » « Tu veux dire que je n’existe pas alors ? », fait Dieu. « Non, je veux pas dire ça », je dis. « Et donc, aussi vrai que Dieu c’est moi, toi tu es Judas. » « Encore avec ce Judas ? », je dis, « et pourquoi je devrais être Judas ? » « Parce que tu as trahi l’Église », il dit. « Moi j’aurais trahi l’Église ? Et quand donc ? », « réfléchis », il répond. « Ah mais y a pas de quoi réfléchir », j’ai dit, « j’ai pas de péchés sur la conscience. » « Parce que chez la Fantôme tu n’as pas commis de péchés, peut-être ? » « Chez la Fantôme ? Ah mais alors vous voulez faire mon procès ?? » Et voilà qu’ils se regardent l’un l’autre et Jésus revient à la charge : « chez la Fantôme tu n’as pas commis de péchés ? » « C’est-à-dire que… oui et non », j’ai dit, « mais vous la connaissez, ma vie ? Vous l’avez pas vue d’ici haut, ma vie, toutes les saintes journées que tu as faites ? Ou bien le ciel était couvert ? Parce qu’à voir le monde d’ici haut, tout a l’air plus facile », je leur ai fait noter, « parce qu’il est bien beau le paradis, moi aussi si j’étais au paradis, j’en ferais pas des péchés. Parce qu’ici on est bien, on n’a pas faim, on n’a pas soif, on n’a pas mal, on manque de rien au paradis, au paradis on est vraiment dans la paix du Christ. Mais ma vie à moi, elle s’est passée là, en bas, elle s’est pas passée au paradis. Et elle a pas été de tout repos. Moi à vingt-huit ans, j’avais déjà sept enfants. Et à treize ans et demi – vu qu’en ces temps-là quand un enfant arrivait à l’âge de treize ans, on sortait le carnet de chèques -, et bien, on m’a vendue. Eux, ils disent qu’ils m’ont mariée, moi je dis qu’ils m’ont vendue. »

Extrait 2

(…) on savait plus quoi faire avec nos maris. Un gamin nous était à peine né qu’on en attendait déjà un autre. Jusqu’au jour où Rosa i Tunuzzu a dit : « Pourquoi vous faites pas comme moi ? » « Pourquoi, toi tu fais quoi ? », on a répondu. « Je prie la Sainte Vierge de Pollino. » « Et ça marche ? »  « Eh, bien sûr que ça marche », elle a dit, Rosa i Tunnuzzu, « sinon pourquoi je vous le dirais? Vous le voyez pas qu’après les deux premiers, j’ai plus eu d’enfants ? ça fait trois ans que j’ai plus eu d’enfants. » « C’est vrai », on a toutes pensé, « ça fait trois ans qu’elle a plus eu d’enfants. » Et là on a eu comme une illumination. « Comment on n’y a pas pensé plus tôt ? Nous qu’avons toujours été dévotes de la Sainte Vierge de Pollino ? », on a pensé, « C’est pas elle, peut-être, la Madone des nécessiteux ? C’est pas elle la vierge miséricordieuse ? » Et on a commencé à prier : « Sainte Vierge de Pollino, toute puissante Madone, cette nuit encore fais qu’il se passe rien. Sainte Vierge de Pollino, toute puissante Madone, cette nuit encore, fais que tout aille bien. » Sainte Vierge par-ci, Sainte Vierge par-là, Sainte-Vierge en haut, Sainte Vierge en bas… A force d’invoquer la sainte Vierge, on tombait de sommeil.

Extrait 3

Elles s’arrangeaient comme elles pouvaient, elles s’arrangeaient parce qu’il le fallait bien, elles s’arrangeaient avec les faiseuses d’anges, que tu savais que tu y entrais vivante et tu savais pas si tu en ressortais morte. Et très souvent, elles s’arrangeaient toute seule, avec une aiguille à tricoter bien pointue, comme ça, à l’aveuglette, en priant la Vierge de trouver le bon endroit, en priant la Vierge de pas y rester. Et elles le faisaient partout, sur la table de la cuisine, sur la nappe, certaines le faisaient même sur la paille. Elles y fourraient des aiguilles à tricoter, des sondes, des bouchons, elles y fourraient ce qui leur passait sous la main. Qui mourait du tétanos, qui à cause du persil, qui buvait de la cendre dans l’eau bouillante et qui se mettait dans l’eau bouillante. On essayait tout ce qu’on pouvait, parce que c’était le désespoir qui te poussait à tout essayer. Comme pour tante Catarina a Giacchina, qui avait glissé dans les escaliers. Sauf qu’elle y avait pas glissé dans les escaliers, elle s’y était jetée d’elle-même. C’était une vraie guerre, une guerre qui n’en finissait pas, une guerre qui ne donnait pas de médaille, d’honneur ou de pension, mais seulement des morts, des blessures et des infections. Comme pour tante Sceppa, Rosa a Mberta et Lina d’a Varata, qui sont mortes chez la faiseuse d’anges, qui à cause d’une infection, qui exsangue. […]
Ou comme ce qui est arrivé à tante Ngicca qui est restée boiteuse après avoir été opérée. Et depuis, elle a marché de travers jusqu’à ce qu’elle meure. Luiggina i Cascianùavu, qui est devenue sourde après qu’elle a bu la quinine. Et tante Stedda, qui est devenue muette. D’ailleurs, quand elles sortaient ensemble tante Ngicca, Luiggina et tante Stedda, elles étaient ridicules, mais ridicules à un point que tu pouvais pas les regarder. Et quand elles sortaient ensemble, tante Ngicca, Luiggina et tante Stedda, les gens s’écartaient et disaient : « Poussez-vous, laissez passer les rescapées. » Et les rescapées, c’était elles trois : tante Ngicca, qui boitait depuis qu’ils l’avaient opérée, Luigina, qui était sourde depuis qu’elle avait bu la quinine et tante Stedda, qui était muette…et depuis quand, ça je peux pas vous le dire, parce que depuis qu’elle est devenue muette elle a plus dit un mot. Et quand tante Ngicca prenait l’autocar, elles sortaient toujours toutes les trois ensemble, parce que Luiggina, qui était sourde, criait après le conducteur, tante Stedda, qui était muette, courait pour l’arrêter et tante Ngicca, qui était boiteuse, prenait l’autocar. Et quand ils les voyaient toutes les trois ensemble sur la route, les gens disaient « tante Ngi , tu prends l’autocar ? », « Va te faire, c’est le foutre que j’ai pris », elle répondait tante Ngicca. Elle le disait comme ça, instinctivement, mais elle disait aussi la vérité, parce que c’est bien de là qu’était venu le problème. Et c’est comme ça que les deux autres aidaient tante Ngicca et que tante Ngicca les aidaient à son tour. Y manquait quelque chose à chacune, mais à elles trois, toutes ensemble, y leur manquait rien. C’était une sorte d’association, une sorte de coopérative, ça a dû être la première chez nous en Calabre. Et pour sûr, aucune autre a fonctionné comme la leur. Parce que tante Ngicca, elle a jamais raté son car.

Extrait 4

Parfois je repense à un été, du temps où j’avais encore treize ans, où on est allées à la mer avec maman. Ca a été la première fois qu’on est allées toutes seules à la mer, toutes les deux. On y est allées avec l’autocar. A cent quatorze. Parce que chez nous les plages, elles ont pas de noms, elles ont des numéros. Elles portent le même numéro que les maisons cantonnières de la voie ferrée. Et là, y avait cent douze, cent treize et cent quatorze, et nous on allait toujours à cent quatorze parce que c’est là qu’y avait la plus grande plage, avec du sable tout fin. L’été était fini et la mer était déserte, à la mer y avait vraiment plus personne, y avait que nous deux, rien que moi et maman. On s’éclaboussait et on riait, comme deux petites filles, on avait plus l’air d’une mère et sa fille mais de deux petites sœurs. Moi, je l’avais jamais vue contente maman, je l’avais toujours vue sérieuse, triste, préoccupée comme si elle était née déjà grande. Et ce jour là, j’ai eu comme une apparition, l’apparition de comment elle pouvait être quand elle était petite. On n’a rien fait de spécial ce jour là. Le soleil était voilé, le ciel était couvert, la mer plus agitée que jamais. On peut pas dire que c’était une belle journée. Mais moi j’étais bien, je m’étais jamais sentie aussi bien. Je me souviens que j’avais un maillot de bain bleu ciel, le genre maillot une pièce, d’où sortaient deux gambettes comme deux baguettes, et d’où on voyait le ventre creux et les petits os qui ressortaient. Y avait que la poitrine qui m’avait poussé. J’étais si délicate que le vent m’emportait. Je dansais avec les pieds sur le sable et je riais. Je dansais et je riais. Y avait une dame qui est passée avec son chien, m’a caressé les cheveux et m’a dit : « A qui elle appartient cette jolie petite fille ? » Moi je regarde maman qui tourne la tête de l’autre côté tellement elle avait de l’embarras. Mais elle avait envie de rire aussi. Je me suis jamais sentie bien comme ce jour là. Je dansais sur le sable et je riais, je tournais comme une toupie, si rapide que mes jambes s’envolaient, je me sentais légère, légère comme si mes pieds touchaient pas le sol, je me sentais belle….
« Je sais pas pourquoi cette histoire là me revient », j’ai dit à Jésus. Peut être parce que ça a été le plus beau moment de ma vie. D’ailleurs, il me revient jamais tout seul. Ca me revient toujours avec le plus mauvais, quand je suis tombée enceinte la dernière fois.

Traduit par Federica Martucci et Amandine Mélan. Avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. La version française du texte en lecture à Paris le 9 juin 2011 au café des oeillets du Théâtre de la ville.

Milan, avril 2010. Photo: Olivier Favier.

 

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