Une autre Iliade (Le cheval), par Massimo Barilla et Salvatore Arena.

 

Ils t’auront laissé ici Thersite?
Et pourquoi?

Allez, laissez-le parler!
Qu’est-ce que c’est ce cadeau, Thersite?
C’est un cheval, monsieur!
Je le vois bien!
Un cheval de bois.
Ça je le vois aussi!
Un cheval sur roues.
Tu te fiches de nous, Thersite?
C’est un don pour les dieux, pas vrai?
Un don pour Athéna?
Un don pour Neptune?
Allez parle. La parole ne t’a jamais manqué.
La parole ne leur manque pas, monsieur, et les jurons non plus!
C’est vrai Thersite, c’est pour cela qu’ils t’ont abandonné?
Tu vois ce qui se passe quand on injurie les rois?
Tu vois ce qui se passe quand on invente des mots, qu’on se moque du monde!
N’as-tu jamais dit un mot juste, Thersite?
N’as-tu jamais dit une chose vraie?
La vérité, voilà oui, la vérité!
Dis-nous la vérité! Thersite?
La vérité? Donnez-moi une barque avec dix rameurs et je vous dirai la vérité.
Tu dis la vérité et nous te donnerons la barque, mais attention à ce que tu dis.
Dans le ventre du cheval, il y a douze hommes, je connais leurs noms, cette nuit ils descendront du cheval, ils ouvriront les portes, il vous tueront tous, un à un.

Parle plus fort, Thersite! Qu’est-ce que tu dis!

Dans le ventre du cheval, il y a douze hommes, je connais leurs noms, cette nuit ils descendront du cheval, ils ouvriront les portes, il vous tueront tous, un à un.

Parle plus fort Thersite, on ne comprend rien!

(Il crie) Dans le ventre du cheval, il y a douze hommes, je connais leurs noms, cette nuit ils descendront du cheval, ils ouvriront les portes, il vous tueront tous, un à un. Et cela est d’autant…

Ah! Ah! Ah! La vérité! Mais où vas-tu la chercher, Thersite? Elle est bien bonne!!!
C’est un génie celui-là! Ah! Ah! Les hommes dans le cheval! Oui, eh ben voyons?! Qu’est-ce que tu vas nous inventer maintenant? Les chiens cachés dans les chats? Je vais mourir! Tu as une de ces façons de raconter les histoires, Thersite!

Vous ne me croyez pas! Je vous ai dit la vérité.
Donnez-moi la barque maintenant.
Nous allons te donner des coups de pied au cul et nous te laisserons sur cette plage au soleil et sans eau.
Mais je vous jure que c’est ce qu’il va se passer.
Tu pouvais inventer autre chose.
Je veux seulement rentrer chez moi.
Chez toi tu vas y rentrer à la nage.
Thersite le filou… Thersite le lâche Thersite fils de chien, Thersite aux mille tromperies Thersite tu ne la reverras plus ta terre tu pourras faire le bouffon à la cour gagner un bout de pain en faisant l’aumône, tu pourras raconter tes histoires aux voyageurs qui s’arrêtent ici si tu veux, tu dormiras dans la niche d’un chien tu mangeras dans sa gamelle elle te plaît la gamelle hein Thersite.
Soyez maudits de ne pas me croire, soyez maudits de ne pas vouloir comprendre… je vous ai tout dit maudits soient vos mères et vos enfants! Maudits soient Athéna, Apollon, Zeus et tous vos saints! Vos morts qui devaient mourir avant, et surtout, maudit sois-tu Priam, roi ivrogne qui te caches derrière les épaules de ton fils mort, maudit soit-il lui aussi tout mort qu’il soit, et que ce cheval brûle avec vous et qu’il ne reste rien… soyez maudits de ne pas me croire!!! Pouah! (Il crache plusieurs fois).
À ces mots, le roi Priam fit un signe comme pour dire finissons-en, faites entrer le cheval, et lui, conjurons la colère des dieux pour toutes ses offenses en le pendant par le cou, puis il se tourna, et il fit mine de rentrer, les corbeaux volaient bas et une nuage dans le ciel s’était formé sur nos têtes il avait la forme d’un cerf aux grandes cornes et tous nous avons pensé que lui fermer la bouche pour toujours était une chose juste, parce que trop d’offenses avaient été prononcées, qu’il était juste ainsi, de fermer ses yeux de malheur pour qu’ils ne regardent plus. Nous l’avons entouré; il avait un bâton à la main, il fendait l’air à gauche et à droite, il essayait de se défendre, mais cela dura peu parce que ce n’était pas un homme de guerre, ce n’était pas un homme de rixe ou de combat, c’était un homme de parole et la parole durant la bataille c’est juste bon au moment de la mort pour prier pour demander pardon, pour dire la dernière parole, le nom d’un enfant d’une mère d’une époque et il le savait, lui.
Ils lui tombèrent dessus à trois, il se débattait comme un chien devenu fou il ruait comme un cochon de novembre… il criait au ciel répétait le nom d’une femme, toujours celui-ci, comme si celle-ci pouvait lui répondre comme si elle pouvait le voir… il parlait d’un cheval à bascule, il parlait d’une maison sur la colline qu’il ne voulait pas mourir qu’il ne pouvait pas mourir qu’il lui manquait du temps encore que les vignes étaient pleines qu’il devait faire le vin puis ils ne voulurent plus l’entendre et il le frappèrent à coups de pied et de poing, à coups de bâton sur la tête il perdait du sang de partout, une corde apparut, de celles avec lesquelles on attache les bœufs, de celles de chanvre tressé recouvert de gras de porc, le mains liées derrière le dos les yeux mi-clos s’ouvrirent de nouveau ils regardaient le ciel la corde passa sur un fer à cheval descendit le coup dans le nœud coulant, trois hommes pour tirer dessus, trois hommes pour le pendre, trois hommes pour lui prendre la vie son sang goutait sur le bois, sang d’homme, sang rouge de peine, le nœud coulant qui se resserre, l’air qui lui manque, la gorge serrée, les pieds qui ruent, de la bouche le dernier souffle serré entre les dents… et il me sembla entendre sa dernière parole… la vérité. Puis ils firent entrer le cheval en laissant un énorme sillage sur la plage…

 

Traduit par Olivier Favier.

 

Milan, avril 2010. Photo: Olivier Favier.