Il y aura sûrement, par Andrea di Consoli.

 

I

Il y aura sûrement demain matin
Un garçon de seize ans
Dans un minuscule village de l’Italie du sud
Qui prendra le car bleu pour aller à l’école
Et ne descendra pas devant l’école verte
Mais continuera tout droit vers la mer.

II

Nous nous cachions dans la petite salle blanche d’un bar
Nous passions la matinée entière à jouer aux cartes
Certains s’acharnaient sur le flipper
D’autres lisaient la Gazzetta dello sport.

III

Ma génération n’a pas été révolutionnaire
Ceux qui sont nés comme moi au milieu des années soixante-dix
N’ont rien fait
Personne ne se souviendra d’eux
Nous, nous ne pourrons jamais dire « à notre époque »
Parce qu’à notre époque nous restions des journées entières au bar
Et pourtant certains rêves nous les avions
Mais si je dois être sincère je n’en suis pas sûr.

IV

Quand le car bleu demain matin
S’approchera tout près de l’école verte
Ce garçon de seize ans
Qui vit d’atroces mélancolies
Se tassera comme un fuyard parmi les sièges
Et ne se fera voir de personne.

V

C’étaient des matinées blanches
D’un minuscule village du sud
Certains fumaient trop de cigarettes
D’autres mangeaient trop de frites.

VI

Mais en y repensant j’avais bien quelques rêves
Et je crois que nous en avions tous
Même si nous n’allions jamais à l’école
Et que nous passions nos journées à ne rien faire.

VII

Mais quels étaient ces rêves ?
Je me souviens que j’en avais
Mais quels étaient ces rêves ?

VIII

Demain matin à huit heures et quart
Un garçon qui a trop peu dormi
Et qui n’a pas étudié
Ira seul dans un pays lointain
En supportant les virages de la départementale
Et il aura des pensées profondes
Et il sentira sur lui tout le poids du temps
Parce que le monde ne lui plaît pas
Et qu’il ne supporte pas la condamnation à mort du genre humain

IX

Les filles non plus n’allaient pas à l’école
Mais elles étaient plus tristes
Parce que les autres filles
Celles qui allaient à l’école en revanche
Les faisaient se sentir marginales.

X

Voilà pourquoi je doute qu’un de ces matins-là
En n’allant pas à l’école
Certains aient jamais réussi à en déshabiller une.

XI

Se sentir marginal dans un petit village du sud
Où les parents travaillent dès cinq heures du matin
Et s’achètent une paire de chaussures par an.

XII

Ce garçon demain matin
En n’allant pas à l’école
Se sentira terriblement coupable
Cette nuit pourtant j’éprouve une étrange sensation.

XIII

Ce garçon se cachera entre les sièges
Et il verra ses camarades entrer
Les images de son père qui travaille lui viendront à l’esprit
Pourtant sans ce garçon le monde serait différent.

XIV

Si tu lui demandes quels rêves il a
Il ne sait pas quoi te dire
Il reste silencieux avec le visage rouge.

XV

Pourtant cette nuit j’ai ressenti quelque chose
Et je sens que sans ce garçon le monde serait différent
Comme il aurait été différent
Si ce n’avait pas été nous du milieu des années soixante-dix.

XVI

Nous sommes restés au bar des jours entiers
Avec le poids du temps et de la faute
Avec un terrible désir d’embrasser le monde
Au cas où il se serait présenté.

XVII

Maintenant j’ai compris
Ce garçon est tout simplement prêt.

XVIII

Nous aussi nous étions prêts
Pourtant nous n’avons jamais imprimé un tract
Contre le capitalisme.

XIX

Nous étions prêts
Pour une chose ou une autre.

XX

Une chose ou une autre.

XXI

On ne sait pas ce que c’est que cette chose
Mais chacun sent qu’elle existe

XXII

L’important c’est d’être prêts.

XXIII

Dans un point ou un autre de l’espace et du temps.

XXIV

L’important c’est d’être prêts.

 

Poème extrait de Andrea di Consoli, Discoteca, Edizioni Palomar, Bari, 2004. Traduit par Olivier Favier