Des ruines (1), par Jean-Luc Raharimanana.

 

Sur le silence l’espace que je me dois d’investir. Sur le silence car je n’ai pas su m’y prendre au beau milieu de cette indépendance qu’on m’aurait donnée, sur ces aides qu’on m’aurait octroyées, sur ces assistances prodiguées. Voyez les mots : donné –don, octroyé –octroi, prodigué –prodige, d’une sacralité telle qui efface les crimes des ans. D’une sacralité que je n’ai pas pu saisir, comment n’ai-je pas su profiter de tout cela ? Jusqu’au don ? Jusqu’à l’octroi ? Jusqu’au prodige ? Je n’ai plus qu’à me taire pour ne pas avoir saisi tout cela ! Est-il possible de m’offrir plus que des prodiges ? Que l’esclavage finalement, que la colonisation finalement, que ces siècles de douleur finalement, étaient peut-être mieux pour moi, moi qui ne saurai jamais me prendre en charge ? Regardez où j’en suis maintenant… Ruines.
Étrange comme le bourreau de ces siècles, par le miracle du don et du prodige s’est mué en sauveur impuissant, impuissant face à mon incapacité à accepter le progrès, impuissant face à mes guerres intestines, à mon refus de tout, de la démocratie, de la bonne gouvernance, de tout ce bazar mondialiste. Car bien sûr, l’esclavagiste s’est fait abolitionniste, l’ancien colon, du jour au lendemain, fut le messie. Alléluia ! Coopérant à mon bonheur, développant mon bien-être, émergeant ma valeur. Gallieni, pour exemple parmi tant d’autres, héros des taxis de la Marne, n’a pas mené une guerre impitoyable sur mes terres, le sang versé n’a été que pour ma paix, n’a été que pour mon bien tracé sur les rails de mon chemin de fer, pour mes hôpitaux et autres positifs aspects de mon école. Je le reconnais. J’en remercie mes bienfaiteurs… Plus loin –ou plus près, comme si le temps n’a plus d’importance, Mesmer, grand homme d’Etat, figure combien importante des libertés, immortel à l’académie française, n’a planifié aucune mort sur mes terres du Cameroun. Non ? Vous ne saviez pas pour le Cameroun ? Non ?
Cela n’a pas d’importance, c’est mon espace de silence, de là où j’écris.
Alors oui,
Pour ne point rajouter à la douleur de l’Occident, je me dois d’être sans mémoire,
sans mémoire pour rappeler,
sans mémoire pour dire,
sans mémoire pour contester,
sans mémoire pour recréer,
mon passé n’a pas de bouche,
pas d’entendement,
pas de songe.
mes rêves ne se projettent que vers
le futur,
un futur qui ne dit rien
un futur qui ne rappelle rien,
un futur qui ne conteste rien,
un avenir sans bouche pour accuser,
sans regard pour incriminer…

 

Extrait de Des Ruines, texte de Jean-Luc Raharimanana.

 

 

Jean-Luc Raharimanana, Nanterre, mars 2011. Photo: Olivier Favier.

 

Le Dossier du spectacle de Thierry Bédard.

La version scénique du texte est publiée dans le numéro 17 de l’excellente revue Frictions.