Bambo ou les rêves noyé, par Olivier Favier.

 
Il a 19 ans mais en paraît un peu plus, un physique imposant qu’on en vient vite à oublier tant son allure est discrète et affable. « Je pourrais travailler dans la sécurité, me dit-il, quand j’étais petit, les copains me disaient: tu seras militaire. » Il sourit. Il parle aussi des métiers du bâtiment, mais tout cela lui semble encore lointain. « Je suis venu d’abord pour me sauver. »
À Chauny, il a demandé à Eugénio Populin s’il était journaliste, et celui-ci lui a parlé de moi. Bambo(1) avait besoin de mettre un peu d’ordre dans son histoire, peut-être aussi de s’en libérer. Il me décline son identité, puis le silence s’installe. Il attend. Ma première question sur son enfance l’étonne un peu. Après le décès d’un père qu’il n’a pas connu, puis d’une mère dont il n’a que quelques souvenirs, sa vie paraît ne s’ouvrir réellement à ses yeux que par les premières violences subies, celles de l’école coranique où son oncle l’envoie durant trois ou quatre ans et d’où il finit pas s’enfuir. « Nous n’avions qu’une heure de cours, le reste du temps nous le passions aux champs, on nous battait à l’école, on nous battait au travail, un jour j’en ai eu marre et je suis rentré. » Il ne sait pas l’âge qu’il avait alors, il semble désolé, mais ce dont il se souvient c’est qu’il a appris le français en autodidacte. « Mes copains allaient à l’école, et ce sont eux qui m’ont appris l’alphabet et à parler un peu. Il y a beaucoup de gens en Guinée qui ne sont jamais allés à l’école et qui parlent le français. » Je lui dis qu’il s’exprime très bien, qu’il lui manque juste un peu de vocabulaire qu’il apprendra au fil du temps, et que rares sont les personnes ici qui, surtout à son âge, peuvent se prévaloir de maîtriser cinq langues, même imparfaitement: en plus du diakhanké, sa langue maternelle, du français et de l’arabe, il parle aussi soussou et malinké.
Son oncle lui demande de retourner à l’école, ne sachant sans doute comment gérer les cinq enfants que son grand-frère lui a laissés pour héritage. Bambo refuse. Quelques temps plus tard, il rencontre une jeune fille d’origine ivoirienne avec laquelle il vit en concubinage. Il reste trois ans ensemble, jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte une première fois. « Ils m’ont frappé cent coups pour cela, puis ils m’ont dit que je devais prendre une autre femme, de mon ethnie. » Bambo ne veut pas en entendre parler, et pour la première fois, bien que son récit demeure étonnamment froid et factuel, son visage perd toute impassibilité. Un bref instant, je le vois se rider dans une grimace de dégoût. Puis il joint le geste à la parole, en montrant les deux extrémités de la pièce: « Elle dormait ici, je dormais là, je suis retourné avec ma copine. » Cette dernière tombe une deuxième fois enceinte. « Cette fois, je me suis dit qu’ils allaient me tuer. »

Il lui faut trouver une solution. Un de ses amis est parti en France, à Saint-Quentin. « Sa famille m’a dit de le rejoindre, que là-bas, il y avait les droits de l’homme. Alors je suis allé voir l’éleveur qui avait en charge les bêtes de ma mère, je les ai vendues et avec l’argent j’ai pu partir en voyage. » Le 2 octobre 2015, il quitte la Guinée en taxi pour Bamako. Puis il traverse le Burkina et le Niger. « Tu connais tout ça, me dit-il, comme s’il ne voulait pas m’accabler de ses mauvais souvenirs, les barrages qui arrêtent le bus, il faut tout le temps payer. » À Agadez, il prend un pick-up pour la Libye. Le convoi qui file à toute allure sans jamais s’arrêter, l’eau qu’il ne faut pas perdre, les voyageurs qui se serrent les uns derrière les autres accrochés à des bâtons plantés autour du véhicule, le souvenir d’un passager blessé à la jambe par le tir d’un Touareg, tout cela est évoqué en quelques phrases, comme autant d’étapes d’une tragédie devenue banale, parce que largement partagée. La violence en Libye, il l’a surtout vécue dans la ville de Sabha. Des militaires l’ont arrêté dans la chambre où ils logeaient avec d’autres migrants. « Ils ont cassé toutes les fenêtres, nous ont pris notre argent et nous ont jetés en prison. Je suis sorti le lendemain. » À Tripoli, il travaille comme maçon pour payer sa traversée. « Je n’avais plus que les vêtements que je portais sur moi, quand je voulais les laver, je devrais mettre ma tenue de travail. »
Dans la nuit du 28 décembre, il monte dans un zodiac pour l’Italie. Le voyage dure presque douze heures et tous les passagers sont récupérés par un navire italien. C’est ce souvenir-là qui le hante. « Encore aujourd’hui j’ai peur. Quand je me couche, je me vois dans le bateau, je me lève dans mon lit. Je rêve tout le temps que je suis dans l’eau. » Cette fois, sa voix se brise un peu. « Je me suis dit, si c’est pareil là-bas, je vais devenir fou. »
Il ne sait pas très bien où on l’a débarqué, il me parle de Palerme où il dépose ses empreintes mais pas sa demande d’asile, puis de Milan. Le 15 mars, il arrive en France, où il voulait aller, me précise-t-il de nouveau, parce qu’il parle français, que la Guinée est une ancienne colonie française et parce qu’en France il y a les droits de l’homme. Un passeur l’a emmené jusqu’à Nice en voiture. « Les autres avaient de l’argent. Moi j’en avais pas, mais je lui ai parlé en arabe et il m’a laissé monter. » Il ne reste qu’un jour à Paris avant de prendre le train pour Saint-Quentin. L’ASTI locale lui permet d’entamer des démarches pour une demande d’asile à Beauvais. Par le 115, il obtient une chambre à Chauny. Il me montre qu’il a commencé à prendre des cours dans une association. Je lui demande des nouvelles de sa compagne. « Mon deuxième enfant est né et elle est retournée vivre chez son père. » De temps en temps, ils se parlent au téléphone. « J’aimerais bien qu’elle vienne, parce que j’ai deux enfants avec elle. » Il est au bord des larmes et je change de sujet.
« Beaucoup de choses m’ont surpris en France », dit-il avant de me donner des exemples. « Chez nous, on est tous en famille, on se salue, on se parle. Ici, chacun s’occupe de ses affaires. Cela m’a fait plaisir que tu viennes pour m’écouter. C’est important d’être pris en considération. » Il me parle aussi des routes qui sont nombreuses, des maisons qui se ressemblent toutes. « Je me disais, comment je vais faire pour me reconnaître? »
Le 25 septembre, il aura un nouveau rendez-vous pour sa demande d’asile. En attendant il dort mal et ne peut pas se faire soigner. En sortant, nous allons acheter des tisanes. « La vie c’est un risque, dit-il sans regret. En voyageant, tu sais que tu peux mourir. Mais si j’étais resté, cela aurait pu être pire. Dieu nous a aidés, et on est passés. Alors on dit Dieu merci.  »

Photogramme du film Terraferma (2012), d'Emanuele Crialese.

Photogramme du film Terraferma (2012), d’Emanuele Crialese.

Pour aller plus loin:

  1. Le prénom a été changé. []