Calais, un autre cercle au purgatoire, par Olivier Favier.

 
J’ai visité par deux fois le camp de Tioxide, déjà fort éloigné du centre, où, à force d’ingéniosité, avec des palettes, des bâches en plastique, des éléments trouvés ici et là, les migrants avaient érigé une église, une mosquée, un restaurant, une école. La première fois en janvier, j’en ai été chassé par la police sous prétexte que je me trouvais dans un site classé Seveso. Par conséquent, je devais demander à l’usine avoisinante le droit d’errer dans cette décharge à ciel ouvert où s’entassaient depuis des mois et dans la plus totale indifférence quelques trois cents personnes. Pour ne pas partir, j’ai fini par me réfugier dans l’église. Une fois ressorti, j’ai joué au foot avec des jeunes sur une sorte de terrain vague ou de place publique, au milieu du camp. Des Soudanais m’ont invité à partager leur riz, d’autres à boire un café, d’autres enfin à manger des pâtes. Repu par des affamés, j’ai finalement refusé de me nourrir une troisième fois.

En février, j’y ai amené une amie photographe. Elle a disparu après quelques minutes, happée à son tour par un groupe de Soudanais ravis d’inviter à leur feu une jeune femme souriante. Quand elle s’est enfin levée, l’un de ses hôtes a souri tristement, puis il a dessiné des larmes sous ses yeux.

J’ai parlé, je m’en souviens aussi, avec un journaliste de la télévision suisse. À ses premiers pas dans le camp, je lui ai dit quelque chose comme « Sympathique, n’est-ce pas? » et il m’a laconiquement répondu « Ça l’est rarement. » Il avait beaucoup voyagé, travaillé sur ce thème-là, semblait déjà résigné à ce qu’il allait voir. Quelques instants plus tard, il est revenu vers moi et a simplement dit: « La dernière fois que j’ai vu quelque chose de semblable, c’était les camps de réfugiés érythréens au Yémen. »

Le lieu était déjà à moitié vide. La police, disait-on, avait eu pour consigne de le laisser s’évacuer un peu: un soir, plusieurs centaines de migrants avaient réussi à passer la frontière, non par signe d’ouverture, ou parce que certains avaient rongé leur frein ici près d’une année entière, mais seulement parce que le « stock » était trop important, et qu’il fallait rouvrir un « flux ». Il fallait que le « résidu » laissé après ces départs ne soit pas trop important pour que les expulsions annoncées se fassent plus facilement. Pour la même raison sans doute, des sacs poubelles de la mairie avaient finalement fait leur apparition, à défaut d’un container, à défaut de douches, à défaut de toilettes, d’électricité, de lavabos, mais pas de fumées qui parfois se rabattaient sur le camp comme sur les coléreux du Purgatoire de Dante, buio d’inferno e di notte privata d’ogne pianeta, sotto pover cielo, quant’esser può di nuvol tenebrata [noirceur d’enfer et de nuit privée de toute planète, sous un pauvre ciel tout enténébré de nuages]. Qu’importe si ceux qu’on « punissait » ainsi se résignaient à leur sort, obstinément.

Lors de ce deuxième passage, nous avons rencontré une jeune étudiante belge qui profitait de deux mois vacants avant de déménager au Brésil pour apporter soutien et vêtements chaque week-end aux Afghans de la forêt d’en face, dormant parmi eux. Jamais l’un d’eux ne s’était rien permis à son égard – sinon, nous avoua-t-elle dans un sourire, plusieurs demandes en mariage. Puis nous avons parlé avec un couple de retraités qui installait deux fois par semaine un routeur et des prises, alimentés par un groupe électrogène, et aussi avec une enseignante venue dispenser quelques cours de français. Tous nous ont dit combien les moments passés ici avaient enrichi leur vie, leurs expériences. Ils n’étaient, cette après-midi-là, qu’un échantillon des nombreux bénévoles dont on ne parle presque jamais, quand un blanc-bec local aux tatouages néonazis et aux discours mortifères avait eu les honneurs répétés, jusqu’au dégoût de l’âme, des radios et des télévisions nationales.

Ce 1er avril pour finir, comme une mauvaise blague, le blanc-bec a gagné. Qu’importe au fond si le premier parti des médias de France n’a remporté aucun département, qu’importe si ce qu’il reste de conscience civique aux électeurs de gauche a permis une fois encore à beaucoup d’entre eux de voter pour un parti qui ne l’est plus depuis  longtemps, ou pour les « ni ni » de la droite en se bouchant les yeux, les oreilles et le nez, parce que non, cent fois non, on ne pouvait laisser faire ça. Qu’importe si le respect des règles démocratiques est parfois aussi cruel qu’une trahison.

Qu’importe… le purgatoire de Tioxide et ses fumées soufrées n’étaient pas une assez grande souffrance pour des gens sans colère. Puisqu’ils étaient aussi sans paresse après de si longs voyages et de si terribles épreuves, il fallait qu’on les condamne à un autre cercle du Purgatoire, celui des fainéants destinés à marcher jour et nuit, en les exilant loin du centre – à 7 km, une heure et demie de marche – dans une zone humide et insalubre où il se feraient ombre, che veder più non potiersi [des ombres qu’on ne pourraient plus voir].

Cette nuit je pense à ce bras de mer dérisoire et infranchissable qui sépare ces deux grandes nations si fières de leur universalité, l’Angleterre des libertés individuelles et la France des droits de l’homme. À ces deux grandes nations qui ont appris au monde entier que les hommes avaient un corps dont ils pouvaient disposer, et qu’ils naissaient et demeuraient libres et égaux en droits.

Je pense à ces deux grandes nations dont rêvent encore aujourd’hui les deux tiers d’un monde qu’elles ont pourtant longtemps asservis dans un passé récent et pour lequel elles manifestent aujourd’hui, parmi tant d’autres choses, cette si touchante reconnaissance. Je pense aux polices françaises et anglaises collaborant depuis des années au maintien d’une ignominie qui l’an dernier a fait 18 morts, à l’appel d’air que ces nations craindraient si elles joignaient pour une fois les actes à la parole. Je pense à cette parole vénéneuse, justement, que l’une et l’autre continuent d’instiller de par le monde en se présentant comme des parangons de démocratie. Je pense que c’est cette parole, oui, qui résonne comme un appel d’air, en niant la réalité réservée aux migrants. Peut-être serait-il au fond plus simple que leurs gouvernements respectifs déclarent au monde entier et à l’ONU qu’ils se foutent éperdument de la tyrannie qui règne ici ou là, du réchauffement climatique que leur surconsommation impose à des enfers tropicaux qui ne consomment pas, des mains d’œuvres exploitées par leurs multinationales, du sort de tout ce qui n’est pas assez blanc, ou bien serait-il temps que leurs peuples se montrent vraiment dignes des espoirs que le monde entier nourrit en eux.

S’il existe encore une minorité consciente dans ces pays, qu’alors les peuples de France et d’Angleterre se lèvent, manifestent leur solidarité et se battent, pour que ces femmes et ces hommes qui ont fui des dictatures et traversé des pays en guerre avec l’espoir d’une vie meilleure, ne voient pas cet espoir détruit par un camion au bord d’une route ayant longé d’un peu trop près la bande d’arrêt d’urgence.

 

Le camp de Tioxide, en février 2015. Photo: Olivier Favier.

Le camp de Tioxide, en février 2015. Photo: Olivier Favier.

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