Le temps sensible de Laetitia Tura, par Olivier Favier.

 

Le Bar Floréal est un ancien café de la rue des Couronnes, au bas du Parc de Belleville. En 1985, trois photographes l’ont transformé en atelier-galerie. Près de trente ans plus tard, il est devenu le plus vieux collectif parisien en activité. Laetitia Tura, 36 ans, l’a rejoint avec trois autres candidates en 2010. C’est à ce jour la benjamine d’un groupe qui compte onze auteurs.

En cette fin d’après-midi, c’est aussi une jeune maman qui m’attend pour me faire visiter son exposition en cours. « Ma fille d’un mois et demi, me dit-elle dans un sourire, a déjà plusieurs projections et un accrochage à son actif ». Les photographies ici présentées dialoguent en effet avec le documentaire qu’elle a coréalisé en compagnie d’Hélène Crouzillat, Les Messagers, présenté en mai au Cinéma du réel. Il voyage depuis de festival en festival, d’Ouganda en Argentine en passant par la Belgique et l’Italie. Il a été projeté en septembre à Lampedusa. Les Parisiens peuvent le découvrir chaque dimanche, entre autres choses, à la Maison européenne de la photographie, jusqu’à la mi-janvier.

Le projet d’ensemble remonte à 2007, quand Laetitia Tura se rend au Maroc pour rencontrer les migrants, à la  suite de travaux portant sur la frontière dans le Sud-Liban au début des années 2000 puis entre États-Unis et Mexique quelques années plus tard. En 2008, l’idée du film se fait jour, tandis que la recherche s’oriente sur les disparus, au Maroc encore, mais aussi en Espagne, en Tunisie. La recherche continue jusqu’en 2012. Une partie des images fixes réalisées au cours de ces voyages hantent le documentaire, quand d’autres ne parviennent pas à y trouver leur place, dans la multiplication infinie des tragédies en cours. C’est le cas d’une série qui apparaît dans l’exposition, autour de Douar el Fokra, dans la région de Marrakech, un village qui a perdu en 2004 64 de ses enfants au large des côtes tunisiennes. Les corps sont ensevelis à Sousse, où certaines tombes sont demeurées anonymes. Pour les familles qui n’ont pu se rendre au cimetière depuis lors, le deuil demeure inaccompli. Dans d’autres cas, dont beaucoup sont évoqués dans le film, ce sont des fosses communes à la localisation parfois imprécise ou les fonds marins qui servent de sépultures. L’injustice survit à ceux qu’elle a frappés sans relâche.

Une vue de l'installation de Laetitia Tura, au sous-sol du Bar Floréal. Photo: Olivier Favier.

Une vue de l’installation de Laetitia Tura et Hélène Crouzillat, au sous-sol du Bar Floréal. Photo: Olivier Favier.

Laetitia Tura raconte patiemment, pour la énième fois sans doute, ces histoires transmises, puis écoutées et réécoutées sans cesse lorsque, en 2013, de tout le matériau accumulé, il a fallu opérer une sélection, bâtir un montage, une narration. Je la suis dans les escaliers qui mènent vers le sous-sol -un lieu qui a dû être, sans doute, la cave du bistrotier. Deux colonnes soutiennent une salle toute en longueur, en partie dédiée à une installation où textes et photographies se répondent. L’endroit est devenu une sorte de chapelle ardente, en hommage à  ceux dont le parcours ne vit que du souvenir de ceux qu’ils ont connus. Laetitia s’assoit sur les marches. « Ces récits, je ne sais pas comment je vais être encore capables de les entendre. » Pour faire ce travail, explique-t-elle, il a fallu casser dans certains cas la relation d’intérêt qui s’installait d’emblée, et presque toujours attendre avant d’obtenir autre chose qu’une histoire arrangée, « ce que les gens croyaient que nous voulions entendre. » Du temps, il en a fallu aussi pour approcher la Guardia Civil, jusqu’au jour où, à la faveur d’une inondation qui venait d’emporter une partie des barrières, les réalisatrices ont obtenu l’autorisation de photographier jusqu’aux écrans de surveillance. « L’un des gardes était très bizarre, il accrochait des abreuvoirs sur les grilles à destination des oiseaux, comme s’il avait trouvé ainsi un dérivatif à une impossible empathie pour les êtres humains qui s’efforçaient de passer. »

Deux images de Laetitia Tura placardées sur le rideau de fer, à la vue des passants. Photo: Olivier Favier.

Deux images de Laetitia Tura placardées sur le rideau de fer, à la vue des passants. Photo: Olivier Favier.

À Mellila, cette petite-fille d’anarchiste catalan découvre l’une des rares statues de Franco à n’avoir pas été déboulonnée en Espagne, ainsi qu’un monument au franquisme, et encore un quartier entier où les rues sont dédiées aux généraux du régime. Pour elle, bien sûr, il y a un lien entre ces deux histoires, entre les « étrangers indésirables » de 1938(1) et ces «messagers» que l’Europe s’efforce de renvoyer hors de son territoire. Elle a d’ailleurs commencé un projet autour de la retirada, intitulé « Ils me laissent l’exil », dont une partie a été présentée cet été à la Fondation Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt. Ce qu’elle veut désormais explorer, c’est l’archéologie coloniale, aux Antilles peut-être, ou à la Réunion. En 2012, elle a déjà raconté quelques « histoires en suspens », celles des fils de combattants de la guerre d’Algérie ou de jeunes travailleurs immigrés, appelés à se faire aujourd’hui aussi discrets et soumis que l’ont été leurs pères. En 2011, elle est allée à la rencontre, entre Maroc et Sénégal, des « esprits de Gorée », réalisant une suite de portraits fantomatiques dont certains ont rejoint l’exposition: « Je voulais garder une trace de vie, de vie nue comme dit Giorgio Agambem ».

Faire voir ce premier film si longuement préparé dans le cadre de plusieurs projections-débats a revêtu une énorme importance. « Pour nous, il s’agissait de donner une forme sensible à quelque chose qui nous touchait pour qu’on puisse l’entendre. » Ses rencontres avec le public l’ont réconfortée. « Je crois encore à l’objet artistique ou littéraire pour nous faire réentendre tout ça, pour ne pas s’habituer. »

Dehors, il pleut. L’eau coule sur les deux portraits grandeur nature qui ont été collés sur le rideau de fer, afin d’interpeller les passants. Je lis ces phrases : « Le plus vite possible, tu sautes le trou, tu atteins la barrière, même si les barbelés sont en train de te déchiqueter. Tu es déterminé. Je me demande pourquoi l’Europe peut venir installer une frontière dans l’Afrique »

Juste en-dessous, le titre de l’exposition apparaît en lettres capitales : « Je suis pas mort, je suis là ». Un présent composé.

Entre les deux vitrines, au-dessus de la porte du 43, une plaque a été fixée il y a dix ans en hommage à Jacques Kipman, résistant F.T.P. M.O.I. d’origine juive polonaise. Habitant cet immeuble jusqu’en 1942, c’est à Lyon qu’il a trouvé la mort deux ans plus tard, à l’issue d’une action contre un officier allemand.

Il avait 18 ans.

Pour aller plus loin:

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  1. Le mot « indésirable » est employé pour la première fois, dans la législation française, dans l’article 2 du décret du 12 octobre 1938, concernant « le contrôle et la surveillance des étrangers ». Toute personne de nationalité étrangère soupçonnée de porter atteinte à la sécurité du pays peut dès lors être détenue dans des « centres d’internement » de « rassemblement » ou « centres spécialisés » en raison de ses antécédents judiciaires et de son activité jugée « trop dangereuse pour la sécurité nationale ». Ce statut fut massivement appliqué aux « réfugiés républicains espagnols ». []