La mauvaise herbe ne meurt jamais: des fosses ardéatines à l’internationale noire, par Olivier Favier.

 

« J’ai envie de dire aux jeunes de demain, si vous avez l’occasion de subir une autre occupation étrangère, faites semblant de ne rien voir, tournez-vous de l’autre côté, laissez-tomber ou mieux aidez l’ennemi envahisseur, qui torture, pille, assassine. Vous gagnerez la reconnaissance des gens bien, qui craignent Dieu. »

Pasquale Balsamo, ancien résistant membre des Groupes d’Action Patriotique, cité par Alessandro Portelli(1).

L’après-midi du 24 mars 1944, à Rome, dans les anciennes carrières dites des Fosses ardéatines, 335 hommes, des juifs, des communistes, des opposants ou des fascistes en disgrâce, et beaucoup de simples passants, sont exécutés par les SS d’une ou plusieurs balles dans la nuque. La veille, vers seize heures, via Rasella, à deux rues de la Fontaine de Trevi, une bombe des Groupes d’Action Patriotique a tué 33 soldats du Polizei-Regiment Bozen sous uniforme allemand, ainsi qu’un enfant de onze ans, Pietro Zuccheretti. Trois autres civils perdent la vie dans la fusillade: pour l’un d’entre eux, dont l’identité n’a jamais été établie, les causes du décès sont restées en fait indéterminées. On a beaucoup écrit en Italie sur ce massacre, le plus meurtrier perpétré dans une grande ville d’Europe de l’Ouest, mais surtout, la mémoire s’en est beaucoup infléchie au fil des ans.
Peu à peu, et ce fut l’objet du livre d’Alessandro Portelli publié en 1999(2), l’opinion s’est répandue que la mort de ces 335 hommes était imputables à l’action irresponsable des partisans, membres du parti communiste. Toute l’attention de l’historien s’est alors portée, à travers le collectage de nombreux témoignages oraux, sur le parcours de cette rumeur, depuis un article de L’Osservatore romano, organe officiel du Vatican, en date du 25 mars 1944, jusqu’aux articles diffamatoires du Giornale, un quotidien aux mains de Paolo Berlusconi. En 2001, Ascanio Celestini, alors jeune acteur-auteur explorant le potentiel du théâtre de narration, a repris les recherches d’Alessandro Portelli pour en faire Radio clandestina(3), un récit qui fut d’abord un spectacle, où les temps et le rythmes de l’Histoire occupent une part essentielle.
Pour nous raconter cet événement, dont l’acmé tragique n’aura duré que quelques heures, il parcourt plus d’un siècle de l’histoire de la ville, depuis l’année 1870 où Rome est devenue Roma capitale, jusqu’à ce « temps des commémorations » qui pour certains revêt toujours un grand poids de douleur. Un événement comme celui-ci, nous disent en substance l’historien et l’homme de théâtre, touche bien au-delà des victimes directes: il frappe les familles, les amis, les témoins, ceux qui grandiront et porteront cette mémoire dans la ville et au-delà, d’autant que, rappelons-le, ceux qui ont été fusillés venaient des régions les plus diverses. À la première lecture publique en français de Radio clandestine, à Montpellier, une spectatrice, française elle aussi, est venue parler au comédien et au traducteur, pour expliquer qu’un membre de sa famille avait fait partie de ces 335 victimes, que cette histoire l’accompagnait depuis toujours.

Les rafles commencent aussitôt la fusillade terminée, le 23 mars, dans le quartier de la Piazza Barberini.

Mais l’on découvre une autre trame narrative si l’on choisit de raconter le destin des trois officiers SS impliqués dans son exécution. Le plus haut responsable, Herbert Kappler, a été arrêté en 1947. Condamné à la prison à vie en 1948, il réussit à s’évader en 1977 mais meurt de maladie l’année suivante. Karl Hass fait quant à lui partie des anciens nazis qui ont monnayé leur liberté en prêtant main forte aux services spéciaux occidentaux. C’est lors du procès du troisième, Erich Priebke, en 1998, que l’histoire le rattrape, le faisant passer du statut de témoin à celui de coupable, après qu’il a tenté de s’enfuir à quelques jours de l’audience. Il meurt en 2002, en Suisse, dans une maison de retraite, où il vit en résidence surveillée.
Nous sommes en 2011. Erich Priebke a 98 ans. Il purge « sa peine » à domicile, dans un appartement de Rome appartenant à son biographe et avocat Paolo Giachini, à deux pas du Vatican. Le 25 mars dernier, au lendemain du 67e anniversaire du massacre, il a été photographié en compagnie de ce dernier dans un restaurant du centre-ville. Ce même avocat a chiffré le coût de son escorte policière à un million d’euros par an.  Comme le veut la sagesse populaire, bon gré mal gré, le criminel est revenu sur les lieux de son crime. Pour autant, sa vie reste liée pendant plusieurs décennies à une autre histoire, dans un autre pays, à la rencontre effrayante de deux autres cultures. C’est cette rencontre que Cécile Patingre et Graciela Barrault ont choisi de raconter dans leur documentaire de 52 mn de 1998, Monsieur Priebke, un nazi en Argentine.

La ville de Bariloche est officiellement fondée en 1902. Une première vague d’immigration, en provenance  d’Allemagne, mais aussi de Suisse et d’Autriche, marque la décennie successive. En  1907 est créée l’école argentino-allemande qui deviendra l’Institut Primo Capraro. Une seconde vague arrive après la fin de la seconde guerre mondiale. Des militaires compromis avec le régime nazi, mais aussi des scientifiques et des personnalités politiques, trouvent ici refuge, avec le soutien du général Perón, fervent admirateur du régime mussolinien. C’est à quelques kilomètres de Bariloche, dans une colonie suisse née en 1904, que le physicien autrichien Ronald Richter obtient en 1948 un important budget pour le premier programme de recherche mondial sur la fusion nucléaire. Le projet Huemul, du nom de l’île sur laquelle il était abrité, est fermé en 1952, mais le centre de recherche existe toujours sous le nom d’institut Balseiro.

Quand l’extradition est prononcée, explique Cécile Patingre, nous sommes en 1995. C’est la première fois qu’on répond à une demande de jugement d’un criminel nazi réfugié en Argentine. Depuis 1954, celui qui est arrivé à Buenos Aires en 1948 sous le nom d’Otto Pape, avec la complicité du Vatican , vit sous sa véritable identité à Bariloche, en Patagonie, dans un paysage que le documentaire nous montre pareil à une vallée suisse, baignée par un lac immense, au bord de la Cordillère des Andes. La communauté allemande est présente dès avant la guerre, et des photographies où le drapeau argentin voisine avec la croix gammée témoignent de larges sympathies pour le régime nazi. Avec les autres émigrés européens récents, cette communauté contrôle après la guerre l’essentiel de la petite ville de quelques milliers d’habitants, dont l’agglomération dépasse aujourd’hui les cent mille âmes. Le docteur Mengele y passe quelques années avant de mourir au Brésil en 1979, tandis que Joseph Eichmann en fait un lieu de villégiature. Erich Priebke y monte une charcuterie, Vienna delicatessen. Il est surtout le directeur estimé du collège allemand Primo Capraro, où la Shoah n’est pas enseignée, où Günter Grass et Heinrich Böll font partie des auteurs interdits. Il préside enfin l’association allemande locale. Ses opinions et son passé sont connus bien au-delà de son entourage immédiat. Après la guerre, souligne Graciela Barrault, l’Argentine est devenue la poubelle de l’Europe. On se souvient que dans le documentaire  Les escadrons de la mort, L’École française,(4) Marie-Monique Robin a interrogé d’anciens membres de l’OAS réfugiés à Buenos Aires, et que tous disent avoir reçu un soutien inattendu de l’état argentin, tant matériel que moral.

Le général Perón à son retour triomphal d’Espagne à l’aéroport de Buenos Aires, en 1973. Deux Italiens sont présents: Licio Gelli et Giancarlo Elia Valori, le dirigeant et un membre influent de la loge maçonnique P2. Perón meurt l’année suivante. Licio Gelli entretient par la suite d’excellents rapports avec deux des hauts responsables de la dictature: les généraux Roberto Eduardo Viola et Emilio Massera qui donneront la chasse aux péronistes de gauche, étrangement assimilés à l’internationale marxiste.

L’extradition de Priebke est un gage de bonne moralité offert par le président Carlos Menem, dans l’espoir de faire oublier que les responsables de la dictature, qui ont fait « disparaître » quelques trente mille personnes de 1976 à 1983, ne sont toujours pas jugés. Mieux, c’est un ancien lieutenant des services spéciaux, Jorge Olivera, devenu avocat durant les années 1980, qui est chargé de sa défense. Jorge Olivera est arrêté à son tour à Rome en 2000, en vertu d’un mandat international lancé par le magistrat parisien Roger Le Loire. Il est le premier responsable de la dictature interpellé à l’étranger. Il doit répondre de l’enlèvement en octobre 1976 du mannequin franco-argentin Marie-Anne Erize, la « disparue de San Juan » à laquelle Philippe Broussard a consacré un livre l’an dernier(5). Jorge Olivera ne reste qu’un seul mois en prison. Un de ses avocats, Augusto Sinagra, ancien membre de la Loge P2, ardent défenseur de Licio Gelli, parvient à produire pour la première fois dans l’histoire des disparus un certificat de décès  daté de novembre 1976, invalidant ainsi les accusations de torture, de séquestration et de meurtre -il s’avérera finalement fabriqué de toutes pièces. Quant à son confrère Marcantonio Bezicheri, décédé l’an dernier, il est surtout connu pour avoir obtenu l’absolution de Massimiliano Fachini et Sergio Picciafuoco, ainsi que celle de Marco Maria Maggi, activistes d’extrême-droite respectivement impliqués dans les attentats de Bologne en 1980 et de Milan en 1969. En 2008, Jorge Oliveira est de nouveau arrêté à Buenos Aires. Il attend depuis son jugement en prison.

Marie-Anne Erize en 1972. L’année suivante, elle rencontre Daniel Rabanal, et adhère au mouvement péroniste de gauche Montoneros. Avec elle, la dictature a assassiné la beauté.

Revenons en Italie, et à l’attentat de la via Rasella. Rosario Bentivegna est né l’année de la marche sur Rome. C’est un antifasciste de la première heure, à l’époque de la guerre d’Espagne et des lois raciales de 1938, qui adhère à 17 ans au GUM, un mouvement de sensibilité trotskyste. Il rejoint le parti communiste en 1943. L’attaque du 23 mars est l’une des nombreuses actions qu’il organise durant la guerre civile. Ce jour-là, c’est lui qui traverse une bonne partie de Rome au péril de sa vie avec un bidon rempli de TNT sur un chariot d’éboueur. C’est lui encore qui allume la mèche. Et c’est lui qui, en 1949, l’année suivant la condamnation d’Herbert Kappler, est poursuivi par des proches de personnes exécutées aux Fosses Ardéatines, avec sa compagne Carla Capponi, deux autres partisans et trois responsables politiques, pour « acte illégitime de guerre ».  L’affaire demeure sans suite. En 1951, il reçoit du président de la république Luigi Einaudi la Médaille d’Argent à Valeur Militaire. En 1957, la cour de cassation reconnaît de nouveau la légitimité de l’acte de guerre. En 1979, le radical Marco Pannella associe pourtant publiquement l’attaque de Via Rasella aux attentats des Brigades Rouges, y voyant un acte terroriste (6) . En 1996, alors que Priebke attend d’être jugé à Rome, Il Giornale se lance dans une campagne contre Rosario Bentivegna, Carla Capponi et Pasquale Balsamo , les trois partisans encore en vie de l’attaque de via Rasella, contestant de nouveau la nature « militaire » de cette opération, et jouant d’une photographie retrouvée, contestée par la suite, du corps déchiqueté de Pietro Zuccheretti.

L’affaire est de nouveau portée au tribunal, de nouveau sans succès. Mais il faut attendre 2007, pour que la cours de cassation confirme le verdict de diffamation à l’encontre de Rosario Bentivegna, veuf depuis 2000. Ce dernier déclare sur la Repubblica: « C’est la quatrième sentence d’une haute cour italienne, militaire, pénale ou civile qui nous donne raison avec les mêmes motivations, mais le monde est plein d’imbéciles ou de factieux encore prêts à soutenir le contraire. Il n’y a pas grand chose à faire… » Le vieux nazi Erich Priebke, faut-il dire, n’a rien perdu de sa combativité. Il a désormais son site officiel intitulé, Niemals aufgeben. Ne jamais abandonner.
“ Bicho malo nunca muere,” a conclu pour sa part Gracelia Barrault dans un sourire. “La mauvaise herbe ne meurt jamais.”

Olivier Favier, mai 2011.

PROJECTION/RENCONTRE de  M. PRIEBKE, un nazi en Argentine (1998) durée du film 52 mn.Vendredi 17 juin 2011 à 18h à l’occasion du Printemps des comédiens,  Domaine d’O • Théâtre d’O. Un film de Cécile Patingre et Graciela Barrault. Le film sera suivi d’un débat animé par Olivier Favier, traducteur de Radio clandestine, en présence des réalisatrices. Le spectacle mis en scène par Dag Jeanneret avec Richard Mitou sera présenté les 20, 22 et 23 juin dans le même théâtre.

Pour aller plus loin:

1- Bibliographie.

  • Alessandro Portelli, L’ordine è già stato eseguito, Roma, le Fosse ardeatine, la Memoria, Rome, Donzelli, 1999. L’introduction du livre est traduite en français sur ce site.
  • Ascanio Celestini, Radio clandestine, Mémoires des fosses ardéatines, Montpellier, Espaces 34, 2009.On peut lire plusieurs extraits (1, 2, 3) sur ce site. On trouvera à la fin des extraits les dates du spectacle de Dag Jeanneret avec Richard Mitou.
  • L’écrivain et scénariste américain Robert Katz a publié deux livres sur cette affaire:  Le massacre des Ardéatines, Paris, Stock, 1969, et Dossier Priebke: anatomia di un processo, Milan, Rizzoli, 1997.

2-Filmographie.

  • La storia siamo noi. Morte a Roma, L’eccidio delle Fosse ardeatine. (2007). Documentaire télévisé en libre accès sur internet (en italien).
  • Filippo Walter Ratti, Dieci italiani per un tedesco (Via Rasella), (Italie – 1962). Avec Gino Cervi.
  • George Pan Cosmatos, SS Représailles, avec Marcello Mastroianni et  Richard Burton (Italie – 1973). Tiré du livre de Robert Katz.
  • Roberto Rosselini, Anno Uno, Italie, 1974. Dans cette biographie d’Alcide de Gasperi, chef de file historique de la Démocratie chrétienne, l’attentat de la Via Rasella est clairement contextualisé.
  • Rome, ville ouverte demeure un document unique sur l’oppression nazie dans la Rome des années 1943-1944.
  • L’ouverture des Fosses ardéatines fut filmée par Lucchino Visconti dans son documentaire Giorni di gloria, en 1945.
  • Sur Erich Priebke à Bariloche, un autre documentaire, Pacto de silencio, de Carlos Echeverría, a été tourné, en espagnol cette fois, en 2005.

3-Quelques liens:

4- Filmographies de Cécile Patingre et Graciela Barrault:

Plus d’informations ici.

  • Cécile Patingre

Les Branleurs de la Havane, 2010 – 50 minutes
Figure humaine, 2008 – 50 minutes
Le Soin du deuil, 2006 – 52 minutes
Les Musiciens du Nil, 2003 – 52 minutes
Pascal Comelade : topographie anecdotique, 1999 – 56 minutes
Monsieur Priebke, un nazi en Argentine, 1998 – 52 minutes
Saludemos, 1992 – 35 minutes

  • Graciela Barrault
Femmes, témoins dans une affaire d’état, 2009 – 52 minutes.
Monsieur Priebke, un nazi en Argentine, 1998 – 52 minutes


  1. Dans L’ordine è già stato eseguito, Rome, Donzelli, 1999. Page 343. Ce livre n’est pas traduit en français, à l’exception de son introduction, en exclusivité sur ce site. []
  2. Voir note précédente. []
  3. On peut en lire plusieurs extraits (1, 2, 3) sur ce site. Il est par ailleurs publié en français sous le titre de Radio clandestine aux éditions Espaces 34 et mis en scène par Dag Jeanneret avec Richard Mitou. []
  4. Voir aussi le livre éponyme paru aux éditions de la Découverte en 2004, ainsi que l’entretien donné par l’auteur à la Ligue des droits de l’homme de Toulon. []
  5. Philippe Broussard, La disparue de San Juan, Paris, Stock, 2010. []
  6. Il est vrai que l’ancien résistant Giangiacomo Feltrinelli s’est référé explicitement aux Groupes d’Action Patriotiques pour former, en 1970, les Groupes d’Action Partisane, première formation paramilitaire de la gauche extraparlementaire en réaction à l’attentat meurtrier de Milan en 1969, avec la conviction profonde qu’un coup d’état fasciste est en préparation. Je renvoie encore une fois au texte de Massimo Barone publié sur ce site, pour faire comprendre que ces craintes étaient sinon fondées, du moins suffisamment alimentées par le pouvoir pour qu’on puisse leur donner du crédit. Quant à la position de Marco Pannella, elle est motivée par un ensemble de valeurs, socialistes, libertaires, autogestionnaires et non-violentes -l’inspiration de Gandhi est souvent invoquée- qui vaudrait en soi un article. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, il est intéressant de constater comment les années 1970 ont déplacé les questions politiques, les clivages. Ainsi quand nombre de juges proches du Parti communiste ont fait beaucoup de zèle dans la chasse au terrorisme, les tenants du Parti Radical se sont souvent efforcés de les réintégrer dans la vie quotidienne italienne, soulignant dans nombre de cas demeurés irrésolus les évidentes responsabilités de l’état. []