La mort d’Apollinaire, par Giuseppe Ungaretti.

 

Fin 1918, de la Montagne de Reims, zone où se livraient les derniers combats, je revins à Paris pour collaborer à la rédaction d’un journal destiné à nos troupes détachées sur le front français. L’armistice fut signé le lendemain, ou dans les jours qui suivirent; et c’est le moment que j’avais choisi pour apporter à Apollinaire les cigares toscans qu’il m’avait demandés. Dans les rues, et sous les fenêtres du poète, à Saint-Germain-des-Prés, la foule déchaînée scandait en hurlant: « À mort Guillaume », à l’adresse, bien entendu, du Kaiser…
Dès que je fus arrivé chez Apollinaire, sa femme et sa mère, accablées, m’introduisirent dans sa chambre, il était couché sur le lit, le visage couvert d’une étoffe parce qu’il s’altérait déjà, le paquet de cigares me tomba des mains, en bas on criait toujours: « À mort Guillaume ». L’équivoque de ces cris était atroce. Au-dessus du lit était accroché le tableau que lui avait offert Picasso quelques semaines auparavant, pour son mariage.

Extrait de « Raisons d’aimer Breton », Innocence et mémoire, Paris, Gallimard, 1969 (traduction Philippe Jacottet).

 

L'homme-cible (1914), par Giorgio de Chirico. Au second plan se dessine le profil de Guillaume Apollinaire. Quand celui-ci fut blessé à la tempe gauche en mars 1916 par un éclat d'obus, Giorgio de Chirico changea le titre de son tableau en Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire. Trépané, le poète mourut des suites de sa blessure le 9 novembre 1918.

 

Au siècle dernier, la soif d’élusion a porté les poètes vers la mémoire, mot chancelant de solitude, chargé de pressentiments.
Le XIXe siècle, épuisé par son effort démesuré de mémoire (ici s’impose l’image du naufragé qui, sur le point d’être englouti, revoit toute sa vie en un éclair et, même athée, se recommande à Dieu), son illusion d’avoir embrassé le temps infini dissipée, s’est retrouvé devant le vide; avec le sentiment, puisque la Providence n’est pas une fable, que des ailes lui poussaient.

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Les personnages de notre drame, à nous créateurs du premier quart du XXe siècle, sont la mémoire et l’innocence.
L’innocence, nous avons appris de quoi elle est faite. Elle nous est apparue, et nous a gardés sous ses ailes déjà grandes, à travers les bouleversements de notre vie. Elle occupait tout notre esprit. La mémoire avait un bandeau sur les yeux. Perdue, la notion de temps.
Et que vous ne puissiez jamais être plus qu’un fil ténu, nos mains, quand, la nuit, nous y cachions notre visage pour vous retrouver, vous, signe unique de la dignité humaine, Pensée, nos mains l’ont bien senti. La vie a moins d’importance.
L’horreur de l’éternité ne nous a pas été cachée. L’instinct seul régnait. La familiarité avec la mort était telle que le naufrage était sans fin. En réalité notre vie n’était plus rien qu’un objet. Le premier objet venu. Cette concentration d’un objet dans l’instant était sans mesure. L’éternité éblouissait l’instant. Je ne connaîtrai jamais plus une pareille sujétion, ni cette liberté, la seule vraie, d’un miroir permanent. L’objet se haussait à la dignité d’une figure divine. J’ai enfin compris, alors, pourquoi le Noir fabrique les yeux de son idole avec des débris de miroir.

Extrait de « Innocence et mémoire », Innocence et mémoire, Paris, Gallimard, 1969 (traduction Philippe Jacottet).