Italie-Brésil 3 à 2 (extrait 2: La « start » de Kiev), par Davide Enia.

 

Et il nous raconte cette équipe… une grande équipe : la Dinamo de Kiev. 8 des 11 joueurs de l’équipe nationale du pays, l’Ukraine, venaient de cette équipe-là. Le capitaine était toujours le même : le gardien, Nikolai Trusevich. Elle s’imposait dans toute l’Europe comme la plus grande équipe de foot de tous les temps. Qu’est-ce qui pouvait empêcher cette grande équipe de dominer durant cinq ans au moins non seulement l’Ukraine toute entière, mais aussi le reste de l’Europe ?… La seconde guerre mondiale. Elle éclate, la seconde guerre mondiale. L’Ukraine est envahie par l’Allemagne nazie. Le sport est complètement interdit. Tous les footballeurs sont licenciés sur-le-champ. L’équipe de football est démantelée. Et comment font-ils maintenant pour ramener du pain à la maison, sans travail ? Mais, à propos de pain, Nikolai Trusevich est un gars qui a de la chance. Son cousin est boulanger et il a sa boutique : une boulangerie. Trusevich parle avec lui :

« Ils m’ont licencié cousin… je n’ai plus que mes pieds pour marcher… mais c’est comme ça, je peux venir travailler avec toi ? »

« Nikolai… bien sûr !… là où il y a à manger pour un, il y en a aussi pour deux… viens demain ! »

« Merci cousin, merci, à demain… écoute, cousin, écoute… je te demande ça à cœur ouvert. Il y a quelques uns de mes amis footballeurs qui sont eux aussi dans le pétrin… quelques uns de mes camarades… qui ne savent que jouer au ballon et ne connaissent pas d’autres métiers… voilà… je ne peux pas dire à l’un ou l’autre… s’il veut venir… travailler lui aussi avec toi ?

« Nikolai… qu’est-ce que je peux te dire… où il y a à manger pour un, il y a à manger pour deux : on mange aussi à quatre cinq ou six, va… fais-les venir demain. »

« Merci cousin merci… tu es vraiment précieux… à demain ! »

Et tout souriant, le lendemain, Nikolai Trusevich emmène toute l’équipe de foot travailler dans la boutique du cousin… où il y a à manger pour quatre cinq six, il y a à manger pour quatorze quinze seize… et tout le monde est là-dedans à faire entrer et sortir le pain dans le four… lui, Trusevich, non… lui il reste à la caisse, et les livraisons de pain c’est Goncharenko, l’attaquant, qui les fait… à pied… parce que les bicyclettes sont interdites…

Un jour vers la fin du printemps le Generalmajor de l’armée nazie met un pied sur le seuil de cette boutique : c’est Eberhart.

« Vous me donnez quatre baguettes »
Trusevich les tend. Eberhardt les prend et les paye. Puis il s’arrête. Il se retourne. Il regarde Trusevich, son visage. « Ce n’est pas possible » murmure-t-il. Il se retourne. Il va sortir. Il s’arrête encore. Il se retourne. Il s’approche de Trusevich. Nikolai Trusevich ne bouge pas. Il reste immobile. Une statue. Eberhardt qui marche vers lui. Eberhardt qui le regarde. Eberhardt qui murmure « Ce n’est pas possible ». Puis celui qui fait les livraisons de pain fait son entrée. Alors, et seulement alors, le pain tombe par terre des mains d’Eberhardt.

« Mais tu n’es pas Trusevich ? » dit le Generalmajor de l’Armée Nazie. « Un gardien de la Dinamo ? ! ?… » et celui qui livre le pain ce n’est pas Goncharenko ? L’attaquant ? »

En entendant ses hurlements allemands les autres joueurs accourent et le Generalmajor de l’Armée nazie Eberhardt les reconnaît tous. Tous.

« Mais comment se fait-il que vous ayez tous finis là-dedans, Trusevich ? »

« Comment… monsieur le général… vous nous avez envahis… et nous, on fait comme on peut. »

« Trusevich, Trusevich… Tais-toi, immédiatement… il m’est venu une idée FA-BU-LEU-SE… mais pourquoi ne remettons-nous pas sur pied votre équipe de foot, parce qu’il faut bien dire la vérité, vous jouez bien au foot, c’est mérité… remettons une équipe en place et… non, non, non : on ne peut plus vous appeler Dinamo de Kiev… avec nous ces vieux noms n’existent plus… changez de nom… appelez-vous… START de Kiev !… très beau ça comme nom : START de Kiev…. START égale départ de la nouvelle ère nationale-socialiste… magnifique nom… vraiment… oui, oui, rien à dire… qu’est-ce que je disais déjà ? Ah, oui : remettons sur pied… mieux, faisons naître des cendres de la Dinamo la START de Kiev et organisons un match ici, à Kiev, comme ça tous les habitants pourront venir le regarder… et jouez contre une équipe allemande : la Flakelf… l’équipe qui n’a pas été battue depuis 5 ans ! Tu la connais toi aussi ? … voilà : vous jouez contre eux… qu’en dis-tu ? Ça te plaît comme idée ? Qu’en dis-tu ? »

« Général, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise… mes camarades et moi, ça fait onze mois qu’on n’a pas touché un ballon… votre proposition me semble franchement irréalisable… »

« Trusevich… tu n’as peut-être pas bien compris… ce n’est pas une proposition. C’est un ordre. »

Et le match est organisé, le 6 août, dans le stade de l’ex Dinamo et désormais START de Kiev. Stade où toutes les places sont occupées : 22 mille personnes qui remplissent les gradins et trouvent au bord du terrain 200 SS avec leurs fusils pointés sur eux,
parce qu’aucune explosion de joie n’est autorisée,
et parce qu’il faut que ce soit un grand triomphe de l’Allemagne nazie sur le peuple occupé, aussi comme une démonstration solennelle de l’absolue supériorité de la race aryenne

Le match commence et on joue dans un climat de tension irréel. Il se termine sur un 4 à 2.

4 à 2. Pour la Start de Kiev. Pour les Ukrainiens. Ils gagnent. Il gagnent et les voilà submergés par les sanglots de 22 mille personnes qui s’embrassent et continuent de pleurer parce qu’il s’est produit un miracle. Un miracle. Parce que cette victoire sur le terrain de sport est plus qu’une victoire sur un champ de bataille lointain. Cette victoire est ici. Elle est devant leurs yeux. Elle est.

De cela, Le Generalmajor de l’Armée nazie Eberhardt s’en rend aussitôt compte, et il entre dans les vestiaires :
« Bravo… vraiment… viens-là Trusevich… onze mois que vous n’avez pas touché un ballon… Mais quand on est fort, on le reste… il n’y a rien à faire… Je te le dis Trusevich : viens ici, maintenant… Trusevich, ce match n’a jamais existé. Nous le rejouons dans 9 jours exactement. Et vous, vous devez perdre. Pas un mot, Trusevich, pas un mot… Et maintenant, rentrez chez vous… tous… dans vos familles… parce que c’est beau d’avoir une famille…

Et on rejoue le match : le 15 août. Le même stade. Il est rempli par 36 mille Ukrainiens, presque le double, entassés sur les gradins comme des bêtes, et ils trouvent au bord du terrain, 800 SS avec leurs fusils pointés sur eux… et dès les premiers échanges de la rencontre il est clair, évident, que l’arbitre est le douzième homme sur le terrain, du côté des Allemands. Vraiment, ils ne peuvent pas se permettre de perdre. Pas une seconde fois. Pas devant 36 mille personnes. Mais ceux de la Start de Kiev, les footballeurs, ils sont hors catégorie. Et quand on est hors catégorie, on le reste. Toujours. Et ils endorment le match. Ils l’anesthésient… Goncharenko dribble un adversaire, puis un autre, et il tire systématiquement dehors pour éviter qu’ils lui brisent les jambes, les ligaments croisés… le match continue ainsi, narcotisé, toute la première demi-heure, jusqu’à la trentième minute précisément, quand un simple triangle prévisible n’est refermé par aucun défenseur ukrainien et que Nikolai Trusevich, gardien et capitaine, voit
il voit que ses défenseurs ne le protègent pas
et il voit l’attaquant entrer sur la surface de réparation et tirer au ras du sol
puis il se voit lui-même, le gardien, rester debout immobile
la balle franchit la ligne des buts
le filet se gonfle
Et il sent un froid glacial s’abattre sur les os de 36 mille personnes. En un seul instant.

Et quelque chose se brise à l’intérieur de Nikolai Trusevich en cet instant.
Dans sa poitrine.
Dans son cœur.
Une douleur au cœur. Imprévisible.
Quand Nikolai Trusevich, gardien et capitaine, voit :
ses défenseurs ne pas fermer le triangle et ne pas protéger
l’adversaire marquer parce qu’il ne plonge pas
quand il sent un froid glacial s’abattre sur les os de 36 mille de ses concitoyens : une douleur au cœur imprévisible. Absolument imprévisible.

Le match reprend, et les joueurs ukrainiens jouent tous les yeux sur le sol. Ils ont honte de ce qu’ils font. Et c’est un instant, un seul instant… la même action : un triangle que le même attaquant démarque qui tire cette fois au croisement des poteaux… but.

Non.
Au dernier moment
in extremis
Nikolai Trusevich bouge.
Et il vole.
On l’appelait : « le héron », parce qu’il volait, léger.
Quiconque l’a vu jouer dit de lui que c’était un soupir.

Il pare la balle Trusevich. Il la pare. Il la serre entre ses mains, ses mains gantées. Puis il tombe par terre. Il se relève. Il regarde la balle. Elle est entre ses mains. Il lève la tête. Il regarde ses camarades.

« Mes petits… mais on le joue ce match ?… on veut le jouer ce match ?… Allez… on le joue… »

Et il la renvoie, et dans cette même action Goncharenko égalise. 1 à 1.

La reprise est très dure. Les interventions de Trusevich pour défendre ses cages sont des miracles. Et on raconte que lorsque Goncharenko, dribblant 4 joueurs adverses, dribbla jusqu’au gardien et entra avec la balle dans les filets, amenant le score à 2 à 1 pour la Start, le but qui les ramène en tête, on raconte que Goncharenko explosa en larmes. Et le match s’achève 2 à 1. Les Ukrainiens ont gagné. Ils ont gagné pour la seconde fois. Ils sont submergés par les sanglots de 36 mille personnes, qui pleurent et qui s’embrassent. Les hurlements déchirés dans la gorge, les chairs qui tremblent, et les pleurs. C’est de nouveau arrivé. Ils ont gagné. Ce n’était donc pas un miracle. Ce n’est pas un miracle. C’est quelque chose de plus. C’est une possibilité. C’est déjà la Résistance.

Mais cette fois les joueurs ne peuvent pas abandonner le terrain, les spectateurs ne peuvent pas quitter les gradins : les mitraillettes sont pointées sur eux. Mieux le Generalmajor de l’armée nazie Eberhardt entre sur le terrain, il ordonne que Goncharenko, l’auteur du doublé, soit immédiatement déporté au camp de Babi Yar. Le crosse du fusil s’abat sur le crane du footballeur qui tombe à terre. On le traîne. Il laisse derrière lui une traînée de sang, qui lui sort de la tête. Goncharenko est jeté sur le camion militaire, comme une chose. Le camion sort du stade. Il va au camp de concentration.
Les coéquipiers de Trusevich sont poussés par les mitraillettes vers le milieu du terrain. Trusevich est gardé sur sa surface de réparation par une mitraillette. Eberhardt se dirige vers lui.

« Mais qu’est-ce que tu as fabriqué, putain, Trusevich ?… il suffisait de perdre, rien de plus… »

« Que voulez-vous, Generalmajor… nous sommes des footballeurs et quand nous jouons, nous jouons pour gagner. »

« Oui… mais maintenant tu sais que pourtant nous devons donner un exemple à tout le monde, non ? »

Et devant 36 mille personnes les coéquipiers de Nikolai Trusevich sont mis à genoux le long du cercle au centre du terrain, en se regardant dans les yeux, les mains dans le dos. Un soldat vient derrière chacun d’eux. Un pour chaque joueur. Qui sort son pistolet. Le pointe sur la nuque. Comme pour les traîtres. Et qui tire.
Et le numéro trois meurt.
Le cinq.
Le huit.
Le onze.
Le deux.
Le dix.
Le sept.
Le quatre.
Le six.

C’est le tour de Trusevich. Son sort est différent. Lui, il peut voir la mort. En face. Il est placé sur la ligne des buts et le tireur est là : sur le petit disque de la surface de réparation. Le tireur le vise et il tire. Nikolai Trusevich tombe et meurt.

Quiconque était dans le stade raconte pourtant que même en cet instant l’instinct du gardien de but fut plus fort que tout chez Nikolai Trusevich, et cet unique projectile qui le tua, Nikolai Trusevich le para avec le cœur.

Extrait de Davide Enia, Italia-Brasile 3 a 2, Palermo, Sellerio, 2010 (prima edizione da Ubulibri nel 2004). Traduit par Olivier Favier.

Pour aller plus loin:

  • Le site de Davide Enia. En italien.
  • La page des éditions Sellerio. En italien.
  • Le match tragique de la Start de Kiev a inspiré plusieurs films: Deux mi-temps en enfer de Zoltán Fábri (Két félidö a pokolban, Hongrie – 1962),   La troisième mi-temps d’Evgenij Karelov ( Третий тайм, URSS – 1962),  À nous la victoire de John Huston (Escape to victory, États-Unis, 1982) et le documentaire The Death Match de Stelios Kouloglou (52mn-2002).
  • L’Histoire a retenu au moins un autre « match de la mort ». Il eut lieu le 21 mars 1920 à Dublin, et resta dans les mémoires sous le nom de « Bloody Sunday ». Ce dimanche-là, des tueurs de l’IRA, dont les « douze apôtres » formés par Michael Collins, commirent une série d’attentats visant principalement les agents britanniques, notamment ceux qui formaient  le « gang du Caire », dépêché par la couronne pour infiltrer et détruire le réseau indépendantiste irlandais. Les actions menées firent en tout 14 morts et 6 blessés. L’après-midi même, les auxilaries, groupe paramilitaire au service de la Couronne britannique, pénétrèrent dans le stade de Croke Park où se jouait un match de football gaélique entre les équipes de Dublin et de Tippery. Leurs tirs spontanés  firent 14 morts à leur tour, et quelques 65 blessés. L’événement est retracé dans cet extrait de Michael Collins, un film de Neil Jordan  de 1997.  L’expression « Bloody Sunday » fut adoptée par la suite pour désigner  la journée du 30 janvier 1972 à Derry, en Irlande du Nord.  Ce jour-là, 14 manifestants pacifiques furent tués dans le quartier catholique de Bogside par l’armée britannique. Ce deuxième événement est plus connu grâce à la chanson homonyme de U2 en 1983, titre aussi de l’excellent film de Paul Greengrass en 2002.
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