Fascisme passé, fascisme à venir, par Robert Paxton.

 
Le mot fascisme correspond à une notion bien précise; ce n’est pas seulement une injure qu’on lance à la tête des conservateurs. Au sens exact du terme, c’est un mouvement de masse antilibéral, anticommuniste, bien décidé à employer la force et vouant un mépris total aux valeurs des grands bourgeois; il se distingue radicalement non seulement de la gauche, son ennemie, mais de la droite traditionnelle, sa rivale. Alors que les conservateurs veulent une structure sociale hiérarchisée, les fascistes, avec leurs chemises uniformes, affichent un égalitarisme absolu devant le chef. Les conservateurs, hostiles à la participation du peuple qu’ils dédaignent, veulent être gouvernés par quelques grandes familles bien établies; les fascistes, qui montent à l’ère de la politique de masse et ne descendent pas de l’élitisme du XIXe siècle, se veulent l’affirmation de la volonté populaire. Ils préfèrent souvent l’énergie dionysiaque du paganisme à l’immobilisme social des Églises établies. Ils tournent en dérision la mollesse, le conformisme, les manières compassées des conservateurs. N’ayant aucun attachement sentimental pour l’Europe moribonde de grand-papa, ils portent aux nues le dynamisme, le changement et « l’ordre nouveau ». Conservateurs et fascistes ont évidemment des points communs: l’autoritarisme, la haine des libéraux, ces pleutres qui fraient le chemin à la révolution sociale, la défense de la propriété. Mais les discordances de style et de valeurs l’emportent, surtout chez les jeunes loups qui ont la liberté de ceux qui ne tiennent pas les rênes du gouvernement.

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Il n’est pas inutile de parcourir l’éventail des régimes franchement de droite, en partant de ceux où les fascistes dominent pour arriver à ceux qui sont sous la coupe des conservateurs. L’Allemagne de Hitler est évidemment à l’une des extrémités. Le parti nazi, avec ses organisations paramilitaires, finit par annihiler jusqu’à l’élite des conservateurs: corps diplomatique et Wehrmacht. En Italie, au contraire, le roi, l’Église et l’armée gardent assez d’autonomie pour reprendre leur indépendance et balayer Mussolini afin de traiter avec les alliés en juillet 1943. À l’autre extrémité de l’éventail, on trouve le Portugal de Salazar, où la catholicisme rétrograde, intransigeant, ne laisse pratiquement aucune place à un autoritarisme de masse, antitraditionnel.

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La révolution nationale est une hérésie des doctrines libérales et progressistes de la IIIe République. Les dirigeants français continuent à croire à certaines valeurs de 1789: la nation, la science, l’instruction du peuple, la prospérité générale. Mais à la différence de leurs pères, ils ne croient plus que le parlementarisme et l’économie du laissez-faire soient le moyen d’y parvenir: ce n’est pas tant la propagande monarchiste ressassée pendant un demi-siècle par Maurras qui a emporté leur conviction (encore qu’elle y ait participé); ils estiment plutôt qu’on ne peut plus s’en contenter pour sortir des deux crises jumelles: la décadence et le désordre. Des mesures draconiennes prises par une bourgeoisie effrayée -voilà qui pourrait être une bonne définition du fascisme. En ce sens, Vichy est fasciste. En ce sens aussi, le fascisme est encore à venir.

Extrait de  La France de Vichy 1940-1944, Paris, Le Seuil,  1997 (première édition: 1972). Traduit par Claude Bertrand

 

Athènes, juin 2012. Photo: Olivier Favier.

 

Pour aller plus loin:

Dominique Vidal au micro de Juliette Gheerbrant 05/01/2013 RFI.

Les liens qui suivent montrent quelques visages de l’extrême-droite et du fascisme, à différentes périodes, en France et ailleurs, qu’aucune définition ne saurait rassembler: