La tolérance répressive, par Herbert Marcuse.

 
La tolérance est une fin en soi. L’élimination de la violence, la réduction de la répression dans les proportions requises pour protéger l’homme et les animaux de la cruauté et de l’agression sont des conditions préalables à la création d’une société humaine. Une telle société n’existe pas encore et notre progression vers elle est peut-être plus freinée aujourd’hui qu’elle ne l’était auparavant, par la violence et la répression qui sévissent aujourd’hui à l’échelle planétaire. La violence et la répression sont adoptées, pratiquées et défendues de la même façon par les gouvernements démocratiques et les gouvernements autoritaires comme des moyens de dissuasion contre la guerre nucléaire, comme des opérations de police dirigées contre la subversion, comme une aide technique dans le combat contre l’impérialisme et le communisme, comme une méthode de pacification dans les massacres néo-coloniaux, et les gens soumis à ces gouvernements sont éduqués pour soutenir que de telles pratiques sont nécessaires au maintien du statu quo. La tolérance est étendue à des politiques, des états et des modes de comportement qui ne devraient pas être tolérés parce qu’ils font obstacle -quand ils ne les détruisent pas- aux chances de créer une existence exempte de peur et de misère.

Cette sorte de tolérance renforce la tyrannie de la majorité contre laquelle se sont élevés les libéraux authentiques. Le lieu politique de la tolérance a changé: alors qu’elle est plus ou moins tranquillement et constitutionnellement retirée à l’opposition, elle est transformée en comportement obligatoire lorsqu’il s’agit des politiques établies. La tolérance est passée d’un état actif à un état passif, de la pratique à la non-pratique : laissez-faire les autorités constituées !

La tolérance vis-à-vis de ce qui est radicalement mauvais semble bonne parce qu’elle sert la cohésion du tout qui est en route vers l’abondance ou vers plus d’abondance. Le fait qu’on tolère la crétinisation systématique aussi bien des enfants que des adultes par la publicité et la propagande, la libération des pulsions destructrices au volant dans un style de conduite agressif, le recrutement et l’entraînement de forces spéciales, la tolérance impuissante et bienveillante vis-à-vis de l’immense déception que suscitent le marchandisage, le gaspillage et l’obsolescence planifiée, toutes ces choses ne sont pas des distorsions ou des aberrations, elles sont l’essence d’un système qui n’encourage la tolérance que comme un moyen de perpétuer la lutte pour l’existence et de réprimer les alternatives. Dans les domaines de l’éducation, de la morale et de la psychologie, les autorités multiplient les déclarations bruyantes contre l’augmentation de la délinquance juvénile; elles font moins de bruit contre la fière présentation -en mots, en images et en actes- de missiles, de roquettes et de bombes toujours plus puissants, qui symbolisent la délinquance adulte de toute une civilisation.

Extrait de Herbert Marcuse, Tolérance répressive suivi de Quelques conséquences sociales de la technologie moderne, Paris, Homnisphères, 2008. Traduit de l’anglais (américain) par Christophe David.