Jean-Luc Einaudi, ou le temps saturé d’ « à-présent », par Olivier Favier.

 
Lorsque Fabrice Riceputi écrivit à Jean-Luc Einaudi en février 2014 pour lui signifier son désir d’écrire un livre sur son travail, ce fut Daniel Kupferstein qui lui répondit. L’auteur de La bataille de Paris (Paris, Le Seuil, 1991) venait d’entrer à l’hôpital, et sa santé ne laissait guère d’espoir.
Ancien étudiant de Pierre Vidal-Naquet, professeur d’histoire et longtemps militant syndical, franc-tireur à ses heures avec son blog Camp-volant, Fabrice Riceputi n’avait contre lui que de vivre à Besançon pour ne pas l’avoir rencontré plus tôt. À ce relatif éloignement près, son rendez-vous manqué m’a semblé si injuste qu’il m’en a fait presque oublier que j’avais raté tous les miens.
Lorsque Jean-Luc Einaudi est mort, en mars 2014, cette idée m’a pourtant obsédé durant plusieurs jours. Pour quelqu’un qui comme moi vivait à Paris depuis plus de quinze ans, cela n’avait été qu’une suite de négligences idiotes, car son nom apparaissait souvent sur les agendas alternatifs et j’aurais pu tant de fois l’entendre et le voir. Je crois du reste qu’il s’agissait d’un homme qu’on ne peut guère comprendre si l’on ne dit pas qu’il a été éducateur avant d’être historien, puis les deux réunis, indissociablement. Maintenant qu’il est trop tard, je songe que peut-être son œuvre historique et politique nous avait à ce point habitué à la ténacité et à la patience qu’on ne pouvait imaginer qu’il en viendrait ainsi à brusquement nous manquer.

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La Bataille d’Einaudi, Comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République, de Fabrice Riceputi, préface de Gilles Manceron, Le passager clandestin, octobre 2015.

J’ai lu La bataille de Paris quelques années après sa publication, l’année du procès Papon, je pense, en 1997. J’avais déjà achevé mes études d’histoire, réussi un concours et démissionné presque aussitôt de l’éducation nationale, le tout sans avoir jamais entendu parler du 17 octobre 1961. Je venais d’arriver à Paris. Par sa précision méticuleuse, la pureté de son écriture et sa volonté d’aborder tous les aspects de l’épisode le plus sanglant de la Guerre d’Algérie en métropole, ce livre me fit penser à un autre chef d’œuvre, De sang froid de Truman Capote. Il me semblait impossible, à le lire, de ne pas se retrouver dans la situation à laquelle devraient mener tous les ouvrages qui prétendent à un tant soit peu de rigueur scientifique: celle d’un être qui se voit offert, avec la plus grande clarté possible, tout ce dont on dispose pour se faire un jugement. Plus qu’un ouvrage militant en effet, c’était là un modèle d’histoire orale et d’une certaine manière une œuvre littéraire infiniment plus solide que la plupart des romans. Nous étions autrement dit en présence d’un parfait ovni dans le paysage éditorial français, où le bien écrire était suspect aux historiens -on le reprochait encore à Lucien Febvre- où « le culte des archives » tenait lieu de caution scientifique et où l’histoire engagée était bien peu engageante, que ce soit dans sa version maniaco-quantitative ou dans sa tendance rhétorico-exaltée.

Quelle ne fut donc pas ma surprise quand quelques années plus tard, un historien de profession encensé par Serge Bernstein publia sur le même sujet un autre ouvrage qui semblait remettre en cause radicalement le premier! Malgré son parcours académique impeccable et ses soutiens institutionnels, ce normalien prestigieux, étrangement habilité par la Préfecture de police de Paris pour témoigner des horreurs commises sous ses ordres, ne parvint pas à déstabiliser très longtemps le socle bâti par Jean-Luc Einaudi. À distance, ce n’est qu’en lisant le livre de Fabrice Riceputi, qui retrace l’ensemble de La bataille d’Einaudi, que son nom m’est fugitivement revenu en mémoire. On en conclura que je l’ai de nouveau oublié.

Je n’aime pas beaucoup mon époque. Mon époque rêve de salauds et ne s’éprend que de médiocres. C’est donc avec une joie immense qu’en écoutant hier Fabrice Riceputi au téléphone, j’ai appris qu’il avait troqué la proposition d’un brûlot contre Alain Finkielkraut pour cet hommage appuyé à Jean-Luc Einaudi, autrement dit qu’il avait préféré consacrer une année de sa vie à un « héros moral », comme l’a si bien nommé l’écrivain Mohamed Harbi, plutôt qu’à un triste petit vieillard paumé. Pour achever mon bonheur, l’ouvrage est paru dans les mêmes jours que Le Manifeste pour une contre-offensive intellectuelle et politique d’Édouard Louis et Geoffroy Lagasnerie. Il en est en quelque sorte une parfaite illustration.

Ceux qui pensent trouver dans La Bataille d’Einaudi la biographie d’un grand intellectuel organique, partant une analyse fouillée sur la genèse d’une pensée, seront sans doute un peu déçus. Ce livre reste à écrire, il le sera sans doute, tant le parcours de Jean-Luc Einaudi n’est pas prêt de sombrer dans l’oubli. Le propos de Fabrice Riceputi est ailleurs. Il s’agit plutôt, au regard du temps écoulé depuis sa publication, d’une mise en abyme particulièrement judicieuse et respectueuse du travail effectué par l’auteur sur le 17 octobre 1961. Ce dernier avait eu, pour reprendre les mots de Walter Benjamin, « le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance, (…) intimement persuadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté ». De procès en attaques révisionnistes, de violences néocolonialistes en reconnaissances tronquées, il avait aussi compris que « cet ennemi n’a pas fini de triompher ». Grâce à son travail, un événement qui a été ce que j’appellerais un parangon des lieux d’oubli est devenu le point de ralliement d’une « contre-mémoire ».

En retraçant cette aventure intellectuelle peu commune, Fabrice Riceputi fait non seulement le pont entre deux populations, juifs et Arabes, qui ont payé de leur vie les exactions d’un racisme d’état, mais il rappelle aussi au travers du combat oublié autant qu’exemplaire des deux archivistes Philippe Grand et Brigitte Lainé, combien l’indépendance morale et l’autonomie matérielle de l’historien n’est en rien un fait acquis pour peu qu’il touche à des faits sensibles. Il balaie enfin, au travers du concept d’ « aphasie coloniale », près d’un quart-de-siècle de progrès et de reculs pour amener l’historiographie française, et partant la société, à poser un regard lucide sur un passé national dont l’impensé n’est trop souvent combattu qu’à la marge.

La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, de Jean-Luc Einaudi, Paris, Le Seuil, 1991.

En lisant le livre de Fabrice Riceputi, je me suis mis en effet à chercher quelles avaient été les œuvres qui m’avaient marqué dans ma compréhension de l’histoire coloniale de l’Algérie. J’en ai trouvé huit, et à ma grande surprise, aucune n’était celle d’un universitaire: pour la conquête me revenait L’honneur de Saint-Arnaud (Paris, Le Seuil, 1993) de François Maspéro, pour la fin du dix-neuvième siècle les nouvelles d’Hector France, pour la guerre elle-même les films La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo et Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vautier, pour ses traces dans la France d’aujourd’hui le documentaire L’ennemi intime de Patrick Rotman, et pour son influence néfaste sur une vaste partie du monde le livre et le documentaire Les escadrons de la mort. L’école française de Marie-Monique Robin; pour l’horreur que fut le 17 octobre 1961 et le silence qui s’abattit trop longtemps sur cet événement, le livre de Jean-Luc Einaudi et un poème de Kateb Yacine.

Je n’en tire aucune conclusion mais ce hasard m’intrigue. En y réfléchissant mieux, me viennent encore d’autres livres, écrits dans l’instant comme ceux d’Henri Alleg ou de Monique Hervo, ou par des historiens qui ont vécu cette époque dans sa dimension tragique, au premier rang desquels Pierre Vidal-Naquet, ou à la suite de Jean-Luc Einaudi ont interrogé les témoins, comme Claire Mauss-Copeaux. Et aussi un roman, Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx, le premier portrait de Papon dans ses œuvres, en 1983, de la déportation des juifs à Drancy puis Auschwitz au meurtre des Arabes dans divers lieux de Paris.

Quoi qu’il en soit c’est peut-être le plus beau paradoxe qu’un livre comme La Bataille de Paris, écrit avec les survivants et d’une certaine façon pour eux, pour leur rendre à la fois parole et dignité, puisse garder une valeur que des ouvrages plus classiques perdent après quelques années.

Regard précis d’une époque sur une autre, La Bataille de Paris continue d’interroger et de déranger nos consciences avec une actualité renouvelée. En élargissant son propos à d’autres impensés français, Fabrice Riceputi nous montre combien ce livre illustre la vision benjaminienne de l’Histoire: « L’Histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais  le temps saturé d’« à-présent ». (…) La mode sait flairer l’actuel, si profondément qu’il se niche dans les fourrés de l’autrefois. Elle est le saut du tigre dans le passé. Mais ceci a lieu dans une arène où commande la classe dominante. Le même saut, effectué sous le ciel libre de l’histoire, est le saut dialectique, la révolution telle que la concevait Marx. »

PS  Pour celles et ceux qui n’auraient qu’une idée assez vague des événements du 17 octobre 1961, je conseille, en plus des livres de Jean-Luc Einaudi et de Fabrice Riceputi bien sûr, le récit qu’en fait Sorj Chalandon sur Libération en octobre 1991, se basant sur le livre La Bataille de Paris. Le texte est repris sur le site Camp volant.

Fabrice Riceputi, Saint-Denis, octobre 2015. Photo: Olivier Favier.

Fabrice Riceputi, Saint-Denis, octobre 2015. Photo: Olivier Favier.