Le corps d’Andreotti, par Marco Belpoliti.

 
Mais Andreotti a-t-il eu un corps? Au-delà des lunettes, des oreilles, de la « bosse », quelle autre chose a défini pendant presque soixante-dix ans d’histoire républicaine l’identité corporelle d’un de ses plus célèbres personnages? Si la pose, comme l’a écrit Roland Barthes, est l’affirmation de l’essence d’un individu, dans le cas du Divo Giulio la posture hiératique a été pendant de nombreuses décennies la preuve incontestable qu’il n’avait pas de corps, ou mieux qu’il le cachait efficacement sous le veston croisé ministériel démocrate-chrétien, d’abord, puis les costumes gris du nouveau look post-degaspérien des gouvernements plus ou moins balnéaires [transitoires n.d.t.], et de tant d’autres charges occupées par Andreotti avec le même pas et la même gestualité qu’avaient les papes au moins jusqu’à Pie XII et Paul VI, derniers héritiers d’un pouvoir spirituel, et aussi temporel, entièrement renfermé dans les rituels de la Sainte-Église Romaine.

On raconte que la première rencontre entre le jeune Giulio et le mûr leader trentin, Alcide de Gasperi, a eu lieu dans la salle de la Bibliothèque Vaticane, où le chef austère du Parti populaire avait trouvé refuge contre les persécutions du Fascisme. Le futur sous-secrétaire à la Présidence du Conseil y était allé pour faire une recherche sur la marine vaticane en pleine deuxième guerre mondiale. « Mais vous n’avez rien de mieux à faire? » lui aurait demandé De Gasperi. L’école oratoire et gestuelle à laquelle ils s’étaient tout deux formés est celle mesurée des paroisses et des rassemblements de l’Action Catholique. Mais déjà le tempérament faisait la différence, parce que De Gasperi avait la capacité gestuelle d’un orateur du dix-neuvième siècle, qui lève le doigt en signe d’avertissement au cours du meeting, tandis qu’Andreotti, plusieurs fois imité avec succès par les comiques et les « caratteristi » [Acteurs interprétant des rôles secondaires aux traits marqués, proches de la caricature. N.d.t.], ne bougeait pas trop les bras, tenant les avant-bras très proches du tronc. Le sommet de sa gestualité, signe du corps qui existe, qui se manifeste de toutes façons, était tout au plus l’anneau argumentatif, serré entre le pouce et l’index, dont la troupe entière de la Démocratie chrétienne, Moro en tête, était spécialiste.

Le corps du Divo a toujours eu un faible attrait érotique, alors même que dans les trente dernières années les hommes politiques nous ont habitués à des allusions continuelles et à des manifestations corporelles, allant jusqu’à l’excès et à la redondance. Pas un geste déplacé, aucun mouvement inattendu, comme chez Berlusconi et Bossi, et désormais chez Grillo (mais ce dernier n’est pas vraiment un homme politique, ce n’est qu’un comique prêté à la politique, ou quelque chose d’approchant). Le geste le plus osé de Giulio a été le baise-main, geste antique, adapté aux cérémonies de cour, une cour pontificale, si l’on veut, en plus que d’être Renaissance.

Le pouvoir a eu en lui, au lieu de l’ostentation du corps, la soustraction de tout caractère physique, comme cela est arrivé du reste pour Aldo Moro, rendu à l’histoire avec son corps seul dans la 4L des Brigades rouges. Mais si nous suivons l’affirmation du philosophe français Maurice Merleau-Ponty, compagnon de Sartre, grand interprète de la phénoménologie, qui dit que “la parole est un geste” [« La parole est un geste et sa signification un monde » in Phénoménologie de la Perception, Gallimard, coll. Tel Paris, 1976, p. 214. N.d.t.], alors nous pouvons dire que le démocrate-chrétien de très long cours qu’a été Giulio Andreotti a eu un grand corps, jusque trop manifeste, du fait des coups de fouet, et même de lance et d’épée, avec lesquels il a transpercé adversaires, amis et collègues. La parole a été la véritable enveloppe terrestre du Divo, sa plus grande manifestation tangible. Une parole parfois empoisonnée, pleine de répliques mémorables qui ont fait date. À l’oral comme à l’écrit, dès l’instant où le monument physique qu’Andreotti s’est bâti a été représenté dans ses fameux agendas et journaux, dans lesquels il a fixé les faits et méfaits d’au moins deux saisons de la République italienne.

Le Divo s’en va dans un moment où semble soudain se révéler un de ses héritiers, dans une époque qui paraît, apparemment du moins, avoir tourné le dos à deux décennies durant laquelle le corps du Chef, et ceux de ses acolytes, ont occupé la scène médiatique. Le jeune Letta, toutes proportions gardées, est le plus andréottien de tous. Un Chef sans corps, hiératique à sa manière, et très très démocrate-chrétien.

Texte original paru sur La Stampa du 7 mai 2013. Repris en italien sur le site Doppiozero. Traduit par Olivier Favier.

Écrivain et critique littéraire, Marco Belpoliti est entre autres l’auteur de Berlusconi, le corps du chef (Paris, Lignes, 2009), livre mis en perspective sur le site Italinscena.org.

Giulio Andreotti.

Giulio Andreotti en 2008.

Pour aller plus loin:

  •  Né à Rome en 1919, Giulio Andreotti a été 7 fois président du conseil entre 1972 et 1992 et 21 fois ministre entre 1954 et 1989. Mort à Rome le 6 mai 2013, il était sénateur à vie depuis 1991, sur décision du Président de la république Francesco Cossiga. Il a été à la tête du « corrente » -l’aile droite de la Démocratie chrétienne- dont les principaux représentants apparaissent dans le film de Paolo Sorrentino, Il Divo (2008, Prix du jury du Festival de Cannes). Affublé de quantité de surnoms -Belzébuth ou L’Inoxydable pour n’en citer que deux-, il s’est beaucoup dévoilé dans cette réplique demeurée célèbre à un député de l’opposition flagornant l’usure du pouvoir:  » Il potere logora chi non ce l’ha. » (Le pouvoir use ceux qui ne l’ont pas). On chercherait à grand peine, de la fin des années 1960 au début des années 1990, une sombre affaire -elles furent nombreuses- dans laquelle son nom n’aura pas été évoqué. Des préjugés, sans aucun doute… comme l’affirme ironiquement Francesco Baccini dans une chanson de 1992.

 Giulio Andreotti / Francesco Baccini (1992)

  • Sur ce site, quelques « corps du pouvoir »:
  1.  celui du Duce vu par Daniele Timpano
  2. celui d’Aldo Moro vu par Marco Baliani
  3. celui bien vivant de Beppe Grillo évoqué par Giuliano Santoro et Wu Ming 2.

L'acteur Toni Servillo dans le rôle de Giulio Andreotti dans Il divo de Paolo Sorrentino.

L’immense Toni Servillo interprétant Giulio Andreotti dans Il Divo (2008)de Paolo Sorrentino.


Le 9 mai 2013, lors de la minute de silence imposée au Stadio Olimpico de Turin, les supporters du Toro ont brandi les portraits des juges anti-mafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés en 1992.

Mise à jour: le 9 mai 2013, lors de la minute de silence imposée au Stadio Olimpico de Turin, les supporters du Toro ont brandi les portraits des juges anti-mafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés en 1992.