Les deux lièvres, par Theodor W. Adorno

 
Depuis que je suis capable de penser, cette chanson a toujours fait mon bonheur : Entre les monts et la vallée profonde : c’est l’histoire de deux lièvres qui se régalaient d’herbe, ils furent abattus par le chasseur et, s’apercevant qu’ils étaient encore en vie, ils détalèrent. C’est plus tard seulement que je compris la leçon de cette histoire : la raison ne peut résister que dans le désespoir et dans l’excès ; il faut de l’absurde pour ne pas être victime de la folie objective. On devrait faire comme les deux lièvres ; quand le coup part, tomber bêtement et faire le mort, reprendre ses esprits et, si l’on a encore du souffle, filer. L’aptitude à l’angoisse et l’aptitude au bonheur sont une seule et même chose : une ouverture sans réserve, jusqu’au sacrifice de soi, à l’expérience où celui qui succombe se retrouve. Que serait le bonheur qui ne se mesurerait pas à l’incommensurable tristesse de ce qui est ? Car le cours du monde est perturbé. Celui qui s’y adapte prudemment participe du même coup à la folie, alors que celui qui reste en dehors saurait seul résister et mettre fin à toute cette absurdité. Lui seul pourrait méditer sur l’apparence du malheur, sur le « caractère irréel du désespoir » et constater non seulement qu’il vit encore, mais qu’il y a encore de la vie. La ruse des lièvres impuissants rachète le chasseur en même temps qu’eux-mêmes et lui escamote ainsi sa faute.

Extrait de Minima Moralia, Paris, Payot, 1980.

Haworth, Angleterre, 2000. Photo Olivier Favier.