Les vases non communicants, par Jean-Bertrand Pontalis.

 
Entre Freud et Breton, c’est peu dire que le principe des vases communicants a mal fonctionné. Breton/Freud: les vases non communicants. Où faire passer la barre de séparation ?

On se souvient de l’“interview du Professeur Freud” (1922) rapportée par Breton avec une insolence drôle qui ne cache pas l’amertume (nous dirions: ambivalence) dans Les pas perdus : “Une modeste plaque à l’entrée, Pr. Freud, 2-4, une servante qui n’est pas spécialement jolie, un salon d’attente aux murs décorés de quatre gravures faiblement allégoriques et d’une photographie représentant le maître au milieu de ses collaborateurs, une dizaine de consultants de la sorte la plus vulgaire… Je me trouve en présence d’un petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier. Ah ! il n’aime pas beaucoup la France, restée seule indifférente à ses travaux… Je ne tire de lui que des généralités comme : “Heureusement nous comptons beaucoup sur la jeunesse”.

Mais, malgré l’accueil décevant, Breton, pourtant ordinairement prompt à abhorrer ce qu’il avait adoré, ne cessera jamais de proclamer sa dette envers Freud. Dans un questionnaire “Ouvrez-vous ?” (la porte à tel visiteur illustre), paru dans les années 50, à la question : “Ouvrez-vous à Freud ?”, Breton répond : “Oui, avec une profonde déférence.” Le mot désigne bien la relation : avec déférence, faute de plus. Car Freud, de son côté, était on ne peut plus réticent à l’endroit des surréalistes. Il disait (dans une lettre à Stefan Sweig du 26 juillet 1937) les tenir, eux qui l’avaient choisi comme saint patron, pour des fous intégraux, ajoutant : “disons à 95 %, comme l’alcool absolu.” Nulle trace chez lui d’une quelconque reconnaissance pour le rôle essentiel qu’avaient joué les surréalistes dans l’introduction de la psychanalyse en France – où elle se heurtait à une solide résistance philosophique, psychiatrique, universitaire, médicale, franchement germanophobe et sournoisement antisémite. Pourtant, Freud n’était pas toujours très regardant au chapitre de ses ambassadeurs.

Le malentendu tient-il à des motifs contingents ? L’extrême distance de Freud vis-à-vis de toutes les tentatives de l’art moderne, sa réserve naturelle, son style de vie “bourgeois” et, en face, le défi, la provocation surréalistes et, plus particulièrement chez Breton, une volonté irritante de s’annexer, comme le collectionneur qu’il était, toutes les œuvres d’art ou de pensée avec lesquelles il entrait en résonance.

Au premier regard, on est tenté de penser que l’incompréhension n’était pas inévitable. Car, au moins du côté de Breton, les choses paraissent bien engagées. Mais il faut y voir de plus près.

D’abord, Breton a connu une expérience psychiatrique qui a été, je crois, décisive dans sa formation et dont on a sous-estimé l’importance. A vingt ans, jeune et négligent étudiant en médecine, déjà épris de poésie, il est affecté durant l’été 1916 au centre neuropsychiatrique de Saint-Dizier. Il y prend connaissance – une connaissance nécessairement de seconde main puisque aucun livre de Freud n’était alors traduit – de la méthode psychanalytique : libre association, analyse des rêves. Le choc, l’enthousiasme sont immédiats. En témoigne, entre bien d’autres signes, ce distique psychiatro-lyrique adressé à un ami : “Démence précoce, paranoïa, états crépusculaires / Ô poésie allemande, Freud et Kraepelin.”

Mais, très vite aussi, la fièvre qui le saisit devant la découverte d’un nouveau monde où s’associeraient poésie et folie, qui éloignerait à l’infini les limites de ce qu’on nomme réalité, cette fièvre est tempérée par un autre constat également irréfutable. La détresse, parfois la déchéance physique des malades mentaux le frappent à jamais : “l’amère obstination des fronts, les paupières cernées, le regard chargé de cette supplication d’un secours impossible, inconnu.”

Quarante ans plus tard, avec une honnêteté qu’il faut saluer aujourd’hui où l’éloge de la folie passe allégrement outre la souffrance indicible du “fou”, Breton reconnaîtra toujours active en lui cette attitude mixte d’attraction et de répulsion: d’une part, “vive curiosité et grand respect pour ce qu’il est convenu d’appeler les égarements de l’esprit humain”, d’autre part, “souci de se prémunir contre ces égarements eu égard aux conditions de vie intolérables qu’ils entraînent”. Sans doute pensait-il à Antonin Artaud.

Là, dans cet aveu lucide, est la force -et la limite- de l’aventure surréaliste, dans ce qu’elle a de plus connu et de plus tangible : une activité intensive de prospection destinée à capter ce qui, par nature, échappe à la conscience. L’inquiétante étrangeté se mue en art de la surprise ; le dérèglement systématique de tous les sens – opération à haut risque, parfois sans retour – en programme de travail. On doit rendre hommage à cet effort pour déverrouiller l’homme mais on doit aussi se demander, maintenant qu’il y a dans la modification de la sensibilité ainsi obtenue un fait acquis, si les techniques surréalistes peuvent produire autre chose qu’une mimésis concertée d’un inconscient déjà figurable et déjà mis en mots. Création ou manipulation ?

Les mots sont libérés – ils “font l’amour” – voire laissés à la dérive, mais les filets qui prendront les mots restent bien tenus en main. Pour évoquer l’inconnu, Breton use d’un style incantatoire volontiers oratoire, il ne dédaigne pas les prestiges d’une belle langue dans la tradition des grands prosateurs. La souveraineté parfois hautaine de son langage ne sera jamais mise en défaut.

Très tôt, on a dénoncé chez les surréalistes un goût excessif du simulacre. Un groupe de poètes d’abord proche d’eux s’en détachera en intitulant leur mouvement, afin de bien marquer ses distances, Le Grand Jeu, face à ce qu’il appellera les “petits jeux de société” des surréalistes.

Mais la notion de simulacre est co-substantielle au surréalisme. L’art, l’artifice, le trucage viennent répondre à une expérience du simulacre bel et bien authentique, expérience qui, elle, n’est pas simulée.

Dans le parcours de chaque écrivain novateur, on trouve une expérience subjective qui déclenche sa mutation. Si, dans le cas de Breton, c’était celle du simulacre ? Breton, qui a cent fois retracé son itinéraire, était avare de confidences personnelles. Sur ses rencontres avec les poètes, les artistes, les livres, avec les lieux et les objets, comme sur l’histoire du mouvement avec lequel il veut confondre son propre destin, nous sommes bien informés. Mais il y a une rencontre plus intime et capitale, qui est moins celle d’un homme que d’une disposition proprement révolutionnaire de l’esprit – révolutionnaire en ce sens qu’elle renverse, accomplit la “révolution” de l’attitude normale. Breton s’y réfère à deux reprises dans son œuvre.
Dans Point du jour (1929) : “J’ai connu pendant la guerre un fou qui ne croyait pas à la guerre. D’après lui, les prétendues hostilités n’étaient, à une échelle très vaste, que l’image d’un tourment à lui seul infligé, encore qu’il ne sût dire à quelles fins” (mais, ajoute Breton, “nous étions beaucoup dans le même cas”).

Dans les Entretiens qu’il accordera en 1952 à la Radiodiffusion française, il se montrera plus explicite : “J’ai rencontré entre ces murs (Saint-Dizier) un personnage dont le souvenir ne s’est jamais effacé. Il s’agit d’un homme jeune, cultivé, qui en première ligne s’était signalé à l’inquiétude de ses supérieurs hiérarchiques par une témérité portée à son comble : debout sur un parapet en plein bombardement, il dirigeait du doigt les obus qui passaient. Sa justification devant les médecins était des plus simples : contre toute vraisemblance, il n’avait jamais été blessé.

La prétendue guerre n’était qu’un simulacre, les semblants d’obus ne pouvaient faire aucun mal, les apparentes blessures ne relevaient que du maquillage et du reste l’asepsie s’opposait à ce que, pour en avoir le cœur net, on défit les pansements.”

Comme la plupart des hommes de sa génération, Breton reconnut dans la Grande Guerre essentiellement une duperie: “ce carnage injustifiable, cette duperie monstrueuse”, ce sont ses mots. Ce qui a dû le troubler dans le cas évoqué, c’est, conjointement au délire d’interprétation, la négation systématique de la réalité : incarnation exemplaire d’un idéalisme assez souverain pour mettre en accusation le statut de la réalité. Tout le fameux Discours sur le peu de réalité qui inaugure la position doctrinale du surréalisme est en germe dans ce tour de passe-passe qui dénonce le réel comme semblant. Comme Peter Ibbetson rêve vrai, on pourrait dire de cet homme qu’aux yeux de Breton il délire vrai. Dans le même texte de Point du jour, il rend hommage à “ces créatures de doute assez éperdues, capables d’éprouver à chaque instant notre faculté de résistance à l’égard de ce qui passe pour être, pour rendre plus ou moins impossible ce qui n’est pas”.

Que cette brève rencontre avec le “malin génie” de Saint-Dizier ait eu valeur d’illumination, j’en vois une preuve dans un des tout premiers textes de Breton qui fait manifestement écho à l’épisode. On y retrouve en effet les mêmes termes – et même plus accentués – de simulacre, de mise en scène, d’imposture, de représentation. Mais cette fois, c’est un je qui parle, un je anonyme, comme si Breton prenait à sa charge, à la charge de tout Je, le détournement de sens (signification et direction) opéré par le malade, comme s’il y reconnaissait, dans une certitude anticipée, ce qui n’allait cesser d’orienter sa ligne de vie: l’affirmation, à poser en toutes circonstances, des prérogatives de l’esprit, du possible, face à l’appareil de mort qu’est en son fond la réalité – meurtre de l’imaginaire. Seul un excès d’imaginaire peut faire contrepoids à l’abus de pouvoir de la réalité.

Ce court texte s’appelle, significativement, Sujet . Dressé sur son parapet, le jeune homme détourne les obus. Son omnipotence n’est pas, notons-le, celle d’un Dieu créateur : il est sujet absolu, mais détourneur, retourneur, il irréalise le monde, niant ce qui le nie. Il est à lui seul manifeste du surréalisme en ceci qu’il manifeste le surréel en dénonçant l’emprise du réel.
En ce temps fécond, Breton rencontre donc la triple expérience de la folie, de la guerre et de l’idéalisme à l’état pur, “sauvage”. L’important est que cette expérience soit conjointe : elle détermine une position militante et collective.

Il s’agit de faire front au réel par le détournement de sa fonction : réponse nécessairement marquée de défi. L’opération consiste à muer la réalité en un semblant qui annule les pouvoirs qu’elle s’arroge au nom de l’évidence fonctionnelle: il y a là comme un devoir d’insoumission à l’égard d’un principe de réalité qui prétendrait faire loi. La polémique, la contre-attaque, la provocation ne sont pas des accidents du surréalisme, ils lui sont essentiels. Mais l’opération de détournement n’aboutit pas à constituer, face à la réalité, une autre réalité – celle de la fiction, de l’art, de la poésie : en un sens, il n’y a pas d’œuvre surréaliste possible. Le procédé du “collage” qui articule autrement des fragments de réalité – ustensiles, objets, images et mots – restera sans doute le modèle de la manipulation, de la combinaison, de la production surréaliste.

Article publié dans le n°302 de la Nouvelle Revue Française en 1978 et repris dans Perdre de vue, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1988.

J'ai photographié le visage de cet homme dans un film diffusé au musée de la Grande Guerre à Meaux. La caméra le fixe en gros plan, regard fuyant, apeuré, et en même temps incroyablement proche. Dans le même film, juste avant, on peut voir un autre homme, qui lui porte encore l'uniforme. Assis sur une chaise, il se lève brutalement et recule d'horreur à la vue d'un képi. Dans d'autres circonstances, avec la distance que crée le rythme saccadé du cinéma muet, la scène pourrait prêter à rire. Ces deux hommes sont atteints de ce que les Britanniques ont nommé le shell-shock et que les Français ont préféré oublier. Ce sont des traumatisés de guerre. Des gens qui n'aiment pas leur époque et moins encore ce qu'on a exigé d'eux. Par-delà le siècle, ce sont aussi mes amis. Photo et légende: Olivier Favier.

 

Pour aller plus loin:

Et sur ce site, l’ensemble des articles consacrés au pacifisme durant la première guerre mondiale:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.
  • La première victime de la guerre, par Gabriel Chevallier (extrait du roman La Peur). Première victime, ou premier héros?