Surréalisme en Belgique (1): Marcel Lecomte, Paul Delvaux et détours.

 

La statue endormie

Des fils invisibles tissent un drame silencieux entre trois personnages immobiles, aux ombres légères, dans le fond d’une rue -chambre ouverte- où brille la lueur de l’aube et là-bas, au carrefour, la statue rêve d’un cri, brisant l’atmosphère, et qui brusquement, l’éveille.

in Marcel Lecomte, Le vertige du réel (1936)

 

Paul Delvaux, Le musée Spitzner (1943). La découverte du musée anatomique du "Docteur" Spitzner, exposition itinérante présentée dans les foires et marchés de Belgique, et celle de la Vénus endormie à l'entrée, fut pour Paul Delvaux un événement capital. Il n'osa pour autant entrer dans le musée. L'autre choc qui devait définitivement orienter ses recherches fut la rencontre avec les peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico. On trouve dans quelques tableaux de Paul Delvaux des éléments architecturaux de Turin, et d'autres, statues, gares, colonnes, inspirés des tableaux du maître.

 

Le spectateur effacé

Il attend les gestes et les paroles. Ce n’est pas un homme sans mémoire. Il guette les coïncidences au milieu des rues, dans la foule d’un café. Et qu’elles soient touchantes ou déconcertantes, ces coïncidences, peu importe, car il les copie pour leur accent, leur ton brusque, leur dessin dur et net.
Il cherche leur présence. Il songe aussi à ces hommes qui se rencontrent à plusieurs reprises dans la même journée, mais sans se connaître.

in Marcel Lecomte, Le vertige du réel (1936)

 

René Imbert, Allégorique allusion à la diversité des demeures (1945). Ce tableau, archétype de l'art dit naïf, est exposé au musée Paul Landowski, à Nice.

 

L’objet familier

Ce long gant noir, minutieusement gonflé de récente présence feint le sommeil au bord de la table baignée d’ombre. Car, dans les doigts sculptés, il y a un secret peut-être à dissimuler qui serait celui de formes comme animales, reptiles, comme douées de vie immobilisée émanant d’une très authentique main de femme pâle et furtive.
(Et ce fut, en effet, tout à l’heure, une laborieuse mise en marche de cette main dans l’obscur défilé du gant pour subir l’inquiétante et envoûtante contrainte de parois difficiles.)
Mais il n’y a plus de secret: la femme a depuis longtemps cessé de contempler le long gant noir, elle a perçu qu’il lui révélait ainsi du dehors une sorte de figure de sa main, interrompue; résonance matérielle de sa personne, plongée dans la solitude d’une existence autonome au bord de la table baignée d’ombre.
Et dans la chambre trop connue, devant les rideaux du soir, méditant sur cette part d’elle-même c’est-à-dire sur sa propre main dont l’existence particulière, marquée des signes propres à son être, lui a été révélée par l’image du gant, elle s’éprouve obsédée par l’idée que -morte- ses mains, son visage seront encore porteurs de tels signes aigus.

In Marcel Lecomte, Le règne de la lenteur (1938)

 

"Gant de femme, aussi." Illustration pour Nadja (1929) d'André Breton. Le gant est un "objet familier" des artistes surréalistes, à la suite, là aussi, des tableaux métaphysiques de Giorgio de Chirico.

 

Chirico, Max Ernst et Turin

À Turin, par un après-midi très chaud, je me promène le long du corso Victor-Emmanuel II.
Je passe à proximité du monument du roi. La façon selon laquelle la statue se présente dans l’espace se situe irrésistiblement à mes yeux dans une atmosphère fantomatique, ironique et grandiose. Il y a là d’étonnants effets de comique indirect, de comique éminemment poétique.
J’ai à peine dépassé le monument que je rencontre soudain, à gauche, une avenue, la via Fanti, dont le silence accroche tout de suite mon attention.
Les petits palais et les jardins qui les entourent paraissent plongés dans une immobilité détournée de toute durée. C’est ici que l’on voit rêver les pierres et les arbres. Et le silence, la solitude, la chaleur forment une atmosphère assez dense pour que le cycliste noir (mais n’est-ce pas celui même de Chirico, de Carrà) le traverse sans l’altérer.
Lorsque je lisais Hebdomeros(1), il me paraissait que je ne retrouverais pas avec tant de précision en Italie et tels qu’ils sont arrangés peu s’en faut par Chirico, dans son livre, les éléments des spectacles qu’il présente au lecteur et où il lui donne sa vision poétique du monde. Or, à Turin, l’arrangement architectural des éléments du décor donne immédiatement un enchantement chiricien. Oui, ce qui est remarquable ici, c’est que l’atmosphère d’insolite poétique existe effectivement dans des zones déterminées, sans qu’il y faille aider. Cela est-il propre à Turin? Il est vraisemblable que de telles atmosphères existent dans d’autres villes d’Italie et aussi de Grèce.
De nombreuses réclames lues sur les vitrines des magasins, les textes de certaines plaques de médecins ont retenu mon attention.
À quoi cela a-t-il pu tenir?
Sans doute à ce que ces textes de par leur présentation m’amenèrent à penser à l’époque à laquelle furent composés les premiers d’entre eux, c’est-à-dire très probablement dans les années 50-60 du siècle dernier. (Car ceux qui vinrent par la suite n’ont fait que respecter là une sorte de tradition.) On sait que ce fut une curieuse époque, où les sciences se modernisaient, et plus précisément la médecine, ainsi que certains domaines qui la touchent de près, comme l’industrie chirurgicale.
Oui, la médecine se développait rapidement. Elle se transformait. Et ce progrès extraordinaire lui conférait un lustre particulier, un rayonnement un peu religieux.  (N’était-ce pas l’époque de la religion de la science!) C’est ce rayonnement qui doit être la raison de l’aspect solennel, très grave, suivant lequel sont composées, par exemple, les énumérations des spécialités où excelle tel ou tel médecin de la ville.
Il m’est arrivé aussi de m’arrêter devant des vitrines où l’on avait exposé des planches coloriées représentant de curieux fauteuils pour malades, des tables d’opération et des instruments de chirurgie.
On pourrait trouver là tels éléments mêmes de certains collages de Max Ernst, et il eut été difficile au spectateur averti des recherches des surréalistes de n’être pas touché par la vue de ces figures, aux teintes passées et salies. Il lui eût été malaisé de ne les point imaginer un moment, transposées dans ce monde insolite que les surréalistes m’attachent à construire dans leurs tableaux et dans leurs poèmes, et où les images se superposent et s’associent selon quelques intentions très précieuses.

Texte de Marcel Lecomte publié pour la première fois sur le London bulletin (1939)

 

Felice Casorati, Portrait de Silvana Cenni (1929). Détail. Ce chef d'œuvre du maître turinois, toujours en collection privée, doit autant à la leçon de l'école métaphysique qu'à celle de la Sécession viennoise.

 

Étude (extrait)

Tout est en jeu déjà dans la parole la plus simple et il n’est plus permis dès lors de nous percevoir de loin.

Ce sera plutôt notre regard qui créera notre distance ou qui mieux la qualifiera, distance qu’il faudra préserver parce qu’elle nous livre l’un à l’autre notre lointain et l’immédiat pouvoir aussi de nos mouvements très sensibles au plus près d’une étrangeté dont on dirait qu’elle excède son unité même en nous en ce qu’elle est le secret de l’illimité du jeu.

(Texte de Marcel Lecomte enregistré sur disque, Knokke, 1965)

 

Laurence Bastin, La vénus endormie du docteur Spitzner (1995). La série photographique a été réalisée avant la dispersion de la collection, dont l'essentiel est conservé aujourd'hui dans les universités de Paris et Bruxelles.

 

Pour aller plus loin:

 

Giorgione, Vénus endormie (1507). Référence fort justement signalée par Rossana Jemma, que je remercie.

 

  1. Il s’agit de l’unique roman de Giorgio de Chirico paru en français en 1929, et en italien en 1942. []