Les intellectuels et la guerre d’Algérie, Archives d’un combat, entretien avec Catherine Brun.

Propos recueillis par Nathalie Léger (Directrice adjointe de l’IMEC) et publiés dans LA LETTRE DE L’IMEC N°15, PRINTEMPS 2012. Le texte de cet entretien est repris sur ce site avec l’aimable autorisation des auteures.

Retracer l’histoire d’un combat en archives. Exposer, pièce à pièce, les documents qui subsistent de la bataille des idées qui a anticipé et accompagné les faits de guerre. L’enjeu est sensible, l’exercice difficile: quel corpus, quel choix, comment organiser un récit, créer des articulations claires, comment restituer l’intensité des positions? Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, tous deux chercheurs, maîtres de conférences à la Sorbonne nouvelle – Paris 3, commissaires de l’exposition « Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie » et auteurs du livre coédité par l’IMEC et les éditions Gallimard, ont conduit cette recherche. Catherine Brun revient ici sur les enjeux de ce parcours.

Nathalie Léger: À l’invitation de l’IMEC, vous réalisez à l’abbaye d’Ardenne, et dans le cadre de la commémoration de la déclaration de l’indépendance de l’Algérie, une grande exposition qui permet d’aborder ces années de conflit à partir d’un point de vue original : le discours des intellectuels, le combat des idées.
Quel est l’enjeu de ce projet ?

Catherine Brun: Il s’agissait d’abord de manifester sur pièces d’archives la précocité et la diversité des prises de position, d’invalider ainsi l’opinion répandue selon laquelle rien – ou si peu et si mal – n’aurait été pensé et écrit sur ce conflit. La guerre d’Algérie est au contraire pour les clercs, après la Deuxième Guerre mondiale vécue comme une défaite de la pensée, le moment et le lieu d’un ressaisissement collectif. C’est aussi une épreuve, déchirante, qui malmène les groupes constitués, les oppositions partisanes,remodèle le paysage intellectuel et politique. Très tôt, de part et d’autre de la Méditerranée, des hommes et des femmes se mobilisent pour la paix. Ils divergent quant aux raisons de se mobiliser (morales ? politiques ?), quant à la fin visée (l’indépendance algérienne, la constitution d’une fédération de communautés, le maintien de l’Algérie française) et aux moyens d’y parvenir. L’exposition, qui prend le parti de l’ouverture historique, géographique, politique, permet de saisir à la fois l’évolution des débats –sur la conscription, sur l’usage de la torture, sur le caractère nationaliste des revendications indépendantistes, sur l’avenir des Européens d’Algérie… –et leur radicalisation progressive. Elle dresse le portrait de deux générations d’intellectuels – les aînés, marqués par la Résistance, et les cadets, qui naissent alors à la conscience politique–, en même temps qu’elle permet de saisir des trajectoires singulières, telle celle de Paul Rivet, premier élu du Front populaire devenu fervent défenseur de l’Algérie française, de Jean Amrouche, entêté à faire lien entre le FLN et de Gaulle, ou de Frantz Fanon, engagé dans les Forces Françaises Libres en 1943, et mort en fédérateur des peuples africains en marche vers l’indépendance.

Manuscrit de Jean Amrouche, 1943, « L’Algérie restera-t-elle française ? », paru dans Temps présent en 1946. Fonds Jean Amrouche / IMEC.

Nathalie Léger: Documents inédits, revues oubliées, manifestes, tracts, correspondances… des centaines de documents ont été identifiés au fil de votre recherche. Comment s’est organisée cette enquête documentaire ?

Catherine Brun: Nous avons d’abord pensé nous concentrer sur les documents issus des dizaines de fonds, parmi ceux conservés à l’IMEC, qui croisaient la guerre d’Algérie. Certains sont d’ailleurs si riches qu’ils pourraient nourrir à eux seuls un projet. Il est rapidement apparu, toutefois, que l’exposition aurait alors été déséquilibrée et que certaines positions (celle des partisans de l’Algérie française, celle des réseaux de soutien au FLN, celle des écrivains et intellectuels vivant en Algérie) auraient été, sinon absentes, du moins sous-représentées. Nous avons alors enquêté pour localiser les archives déposées auprès d’institutions –le fonds Ricoeur, le fonds Mandouze, le fonds Vidal-Naquet, les fonds Sénac, Roy, Audisio, Roblès, les fonds de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), les archives d’Armand Gatti… – avant de compléter nos informations auprès de collectionneurs privés, dont certains ont souhaité rester anonymes. Ces pièces manuscrites ou rares (comme les numéros clandestins de Vérités, bulletin des réseaux Jeanson et Curiel, ou l’original du rapport longtemps inédit de Michel Rocard sur les camps de regroupement) ont été complétées par l’acquisition d’ouvrages essentiels, tels La Tragédie algérienne de Raymond Aron, Djamila Boupacha de Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir ou La Révolution du 13 mai d’Alain de Sérigny. Nous avons enfin élargi notre enquête aux documents audiovisuels conservés à l’INA. Il s’agissait de combler des manques et de rendre compte de la diversité des supports (du manuscrit à l’affiche en passant par le tract, l’émission de radio ou le programme télévisé) ayant relayé les débats.

Nathalie Léger: Une fois ces documents réunis, il a fallu faire des choix. Comment restituer l’intensité des débats qui ont eu lieu ? Comment faire comprendre, par la seule présence des archives, l’extraordinaire complexité des positions?

Catherine Brun: De fait, plus de mille pièces d’archives avaient d’abord été sélectionnées, toutes passionnantes. Les choix ont été guidés par un double impératif: favoriser l’accès à une matière historique et intellectuelle méconnue; maintenir vivante l’intensité des débats et restituer leur complexité.
Nous voulions que les archives retenues racontent une histoire sans renoncer à signaler des points de perplexité ou à ouvrir le spectre des références apprises. Il a donc fallu inventer un équilibre entre des pièces d’archives incontournables comme la première version du Manifeste dit «des 121», des pièces sur le droit à l’insoumission, et des pièces moins attendues. Le différend majeur et nourri entre Jacques Soustelle, ethnologue devenu ministre résidant en Algérie, et les membres du Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, ou encore les dissensions nées de l’accès du général de Gaulle au pouvoir, après le 13 mai 1958, méritaient d’être signalés, notamment en ce qu’ils contredisent l’idée réductrice d’une gauche indépendantiste et d’une droite Algérie française. Il y eut à ce moment des gauches et des droites, des manières différentes de souhaiter l’indépendance ou de la récuser. Les archives, précisément en ce qu’elles constituent un matériau brut, non apprêté, que ne digère pas encore un discours interprétatif forcément orienté, mais aussi en ce qu’elles révèlent ce que l’on n’a pas souhaité d’abord rendre public, manifestent, parfois crûment, les différends.

Nathalie Léger: Les archives apporteraient-elles un nouvel éclairage sur les événements? Y aurait-il un enseignement à tirer de cette mémoire documentaire réunie pour la première fois?

Catherine Brun: Ce que montrent les archives, c’est le caractère problématique de la notion même d’«événements». Si les faits peuvent et doivent être établis par les historiens, reste à définir où ils commencent et où ils s’arrêtent. C’est ainsi que nous avons choisi d’ouvrir l’exposition en mai 1945, avec les massacres du Constantinois, et de la suspendre en 1968, sur les derniers décrets d’amnistie. En amont du conflit, la lucidité quasi prophétique de certains intellectuels et écrivains confond. «L’Algérie restera-t-elle française?», interroge Amrouche (1943), «L’Algérie vivra-t-elle?», surenchérit Reggui (1946). Mais il faudrait aussi citer les mises en garde de Camus («Crise en Algérie», Combat, 13-14 mai 1945), de la revue Esprit («Prévenons la guerre en Afrique du Nord», n°4, avril 1947), de Mohamed Dib (L’Incendie, Seuil, collection «Méditerranée», 1954), de Kateb Yacine («Le Cadavre encerclé», revue Esprit, livraisons de décembre 1954 et janvier 1955), etc.

Ce que les archives rendent aussi sensible, ce sont les phénomènes d’occultation et de surexposition mémorielles. Non, la question de la torture n’a pas été révélée en 2000; non, le Manifeste des 121 ne suffit pas à rendre compte des engagements intellectuels de la période. Frappent enfin la vigueur et le nombre des échanges: en même temps qu’ils s’efforcent d’atteindre l’opinion française, les intellectuels se lisent, se répondent, et leurs livres, articles, correspondances reflètent cet engagement de chaque jour. Des hommes, des femmes, que ne requiert pas le combat sur le terrain militaire, s’arrachent à leurs occupations ordinaires, se refusent aux distractions en vogue pour s’efforcer de convaincre et de persuader. S’ils se mettent ainsi, eux et leur famille, en danger (saisies, arrestations, exils, menaces physiques), c’est pour que survivent leurs valeurs. Ils le savent: les guerres se gagnent ou se perdent dans l’opinion autant que sur le terrain des opérations. Les archives témoignent donc avant tout d’une foi vive dans les pouvoirs de la pensée.

Nathalie Léger: Quelle serait, pour vous, la pièce emblématique de ce parcours ?

Catherine Brun: Une lettre que Kateb Yacine écrit à Albert Camus, deux mois avant que celui-ci ne reçoive le Nobel. Elle dit superbement la fraternité passée, le déchirement de la discorde et le rêve intime de retrouvailles: «Exilés du même royaume nous voici comme deux frères ennemis, drapés dans l’orgueil de la possession renonçante, ayant superbement rejeté l’héritage pour n’avoir pas à le partager. […] Irons-nous ensemble apaiser le spectre de la discorde, ou bien est-il trop tard ? […] il est (peut-être) urgent de remettre en mouvement les ondes de la Communication, avec l’air de ne pas y toucher qui caractérise les orphelins devant la mère jamais tout à fait morte.»

L’exposition Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie est présentée à l’Abbaye d’Ardenne (Calvados) du samedi 16 juin 2012 au dimanche 14 octobre 2012. Elle est accompagnée du livre de Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie, Gallimard / IMEC, 2012.

Renseignements pratiques de l’exposition.