Dormir, rêver peut-être (1996-2004), par Olivier Favier.

 
Il y a tellement d’années que je souhaite assembler ces images, comme à dire que la page est tournée. Mais les mots continuent à manquer, comme alors, pour rendre un sentiment que le temps a changé en fourmillements ouatés, comme au sortir de quelque anesthésie locale. Aujourd’hui comme hier, seul le silence me tient encore d’écho. Ces mots, tristesse de notre monde qui quelquefois semblait dire tout le monde, seraient ceux d’un autre siècle, de ses derniers soubresauts absurdes au son d’un cœur trop faible, ce que d’aucuns avaient nommé, à l’aube d’une décennie qui me tint de jeunesse, la fin de l’Histoire.

On sait trop bien ce qu’il en fut.

Paris, Belleville, 2013.

 

Quelques heures après la fin du millénaire

 

Ce soir mon rêve descend la nuit.

C’est un peu, vois-tu, comme dans le concerto en ré mineur de Francis Poulenc. Un air bleu sur les toits de Paris, un printemps finissant, le début de l’été peut-être. Un homme court, une longue silhouette noire dont les pas glissent et résonnent parfois sur le zinc argenté. Nul ne le suit, il fuit pourtant et son allure n’en est que plus précise. Il se cache parfois, essoufflé, cela ressemble aux jeux que les enfants inventent quand ils sont seuls et qu’ils oublient qu’on peut les regarder. Je me souviens de nuits semblables, il y a longtemps, quinze ou vingt ans peut-être, je suis couché sur la banquette arrière et je regarde filer comme une histoire abstraite qui ne veut pas se raconter, une partition absurde, implacable pourtant, les fils à haute tension brisés d’ampoules vertes, tantôt deux, tantôt trois, qui coupent le ciel en deux en poursuivant la lune. Tous les films que j’ai imaginés commencent ainsi. Un long plan séquence, plusieurs minutes peut-être, un travelling interminable depuis la vitre latérale d’une voiture roulant lentement dans une avenue large et dégagée, beaucoup de monde sur le trottoir, mais devant elle la voie est libre, sa course est lente et régulière. La caméra s’envole, couvre la ville en plongée absolue. Fondu au noir. L’histoire commence.

La musique a changé. C’est une élégie pour cor et piano et le même personnage est assis à présent sur un banc du onzième arrondissement, au coin d’une place triangulaire. Près de lui, une statue a glissé la tête entre les mains, les coudes étrangement suspendus comme si l’intention du sculpteur s’était portée sur l’instant qui précède. Mais l’homme a déjà cessé de la regarder, il ne fait plus que sentir sa présence, sa nudité absurde qui le fait se plier un peu plus dans son grand manteau sombre, on dirait une cape, une traîne inutile et grotesque, comme les ailes d’une chauve-souris tombée de l’arbre et qui rampe à terre misérablement, à coups de petits cris aigus, inutiles et rageurs. Quelqu’un s’est arrêté, a poussé la chauve-souris vers un bosquet voisin, un endroit sombre, abrité. L’animal s’est remis à grimper puis a baillé de soulagement. L’homme se lève et recommence à marcher. J’ai toujours rêvé d’écrire en marchant, d’écrire comme on parle, la petite voix tu sais, celle qui parfois vous accompagne et qui parfois aussi, plus rarement, vous guide dans la conversation. J’ai écrit bien des livres, des livres de voyage, des livres comme on en rêve à vous accompagner la vie, des livres de solitude fiévreuse au long des rues désertes, des livres où tout rentrait soudain, la solitude passée de toute mon existence, ses paysages, les livres que j’aimais, quelques tableaux aussi, et des extraits de films et des musiques et des photographies que le souvenir rendaient plus belles que la réalité. Des livres du vain rêve sans doute, des livres qu’on ne lira jamais. Des livres qui s’éteignaient comme je cherchais à les écrire vraiment, des livres qui ne vivaient, faut-il croire, de toutes leurs couleurs inusitées, qu’au bord d’un océan intérieur. Et combien de livres encore n’ai-je pas visités. Parfois, à croiser certains regards, il me semble apercevoir des monstres inconnus et merveilleux. Et ceux qui pensent que le portrait d’un homme ne nous dit rien de ce qu’il a produit oublie simplement que l’essentiel se perd toujours, que chaque livre écrit est un pauvre miracle, un amas de ruines nostalgiques, comme un poisson étrange, figé pour toujours dans un bond hors de l’eau. Ce que tu liras peut-être n’est rien que les fragments de livres retrouvés.

Tout dire. Voilà sans doute pourquoi je me suis toujours méfié des romans, des fictions, des poèmes, des drames plus encore, de tout ce qui enferme, de ce qui définit, vouloir tout dire et rêver qu’on le peut, aller n’importe où, comme à chaque instant le marcheur peut détourner son cours, poursuivre ailleurs sans raison apparente, au delà de tout temps qu’il s’était imparti, oublier qu’on l’attend, courir, s’arrêter, marcher encore, dormir dehors si le temps le permet, tout laisser au hasard. Tout dire et savoir qu’une fois tout dit, il restera encore quelque chose, que la vie vous donnera de quoi recommencer. Et je te parlerai maintenant du livre -entends-tu bien je me contredis sciemment- celui qui au fond m’empêcha d’écrire tous les autres, m’empêcha surtout d’y croire suffisamment, le livre anglais, la jeunesse déchirée et l’amour qui fait mal, physiquement, le sens du paysage et le froid, et la brume, qui donnent à chaque voix une résonance irréelle, ces villes qui ne sont pas des villes, leurs rues larges, interminables, les lieux perdus du faubourg où la vie réapparaît soudain, timide, calfeutrée; le livre italien aux statues inquiétantes, aux voix murmurés à contre emploi de la langue -car les langues, vois-tu, n’émeuvent qu’à contre emploi, l’italien se chuchote, l’anglais se crie et insulte, et le français se glisse en phrases longues et parle de la mélancolie. Mais il y avait déjà plusieurs livres italiens. Le livre français, un bleu si pur qu’on ne l’imagine pas, les bords de Loire, une pluie de printemps sur un clavecin désert. Et cette femme, mince et fragile, les yeux plus bleus encore, son bras qui se déplie soudain parmi les arbres, elle a trente ans ou peut-être un peu plus, ses premières rides caressant son visage et l’on sait que plus tard, plus belle encore, on vivra de l’aimer.

Au fond nous n’aurons pas manqué d’un certain courage. La tristesse de nos vies, la solitude si forte qu’il devenait douloureux de se dire solitaire, la nostalgie immense de ce qui s’enfuyait à quoi nous n’avions guère goûté, ce qu’il nous reste des dix années de notre vie d’adulte se tient peut-être là, ce que nous refusions, qui nous fermait des portes, les issues que nous cherchions dans la nuit sans trop y croire jamais, notre lassitude enfin, le souffle abimé, notre peur à nouveau d’être seuls, et cet ennui nouveau de nous-mêmes. Valait-il encore la peine d’essayer…

Paris, 2001.

 

See, see, we assemble
Thy revels to hold:
Tho’ quiv’ring with cold
We chatter and tremble.

John Dryden, King Arthur, Acte III, scène 2

Henry Purcell – « See, see we assemble »

Londres, août 1996. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

What Power art thou, who from below
Hast made me rise unwillingly and slow
From beds of everlasting snow?

See’st thou not how stiff and wondrous old
Far unfit to bear the bitter cold,
I can scarcely move or draw my breath?
Let me, let me, let me freeze again to death

John Dryden, King Arthur, Acte III scène 2.

 

Haworth,décembre 2000. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 

« Sometimes in my attempts to steer homewards by fixing my eye on the Pole star, and seeking ambitiously for a north-west passage, instead of circumnavigating all the capes and headlands I had doubled in my outward voyage, I came suddenly upon such knotty problems of alleys, such enigmatical entries, and such sphinx’s riddles of streets without thoroughfares, as must, I conceive, baffle the audacity of porters, and confound the intellects of hackney coachmen. »

Thomas de Quincey, Confessions of an English opium-eater.

Philip Glass – Facades

Londres, août 1997. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 » This was far from being a place of doubtful character; for it had long been known as the residence of none but low ruffians, who, under various pretences of living by their labour, subsisted chiefly on plunder and crime. It was a collection of mere hovels: some, hastily built with loose bricks: others, of old worm-eaten ship-timber: jumbled together without any attempt at order or arrangement, and planted, for the most part, within a few feet of the river’s bank. A few leaky boats drawn up on the mud, and made fast to the dwarf wall which skirted it: and here and there an oar or coil of rope: appeared, at first to indicate that the inhabitants of these miserable cottages pursued some avocation on the river; but a glance at the shattered and useless condition of the articles thus displayed, would have led a passer-by, without much difficulty, to the conjecture that they were disposed there, rather for the preservation of appearances, than with any view to their being actually employed. »

Charles Dickens, Oliver Twist.

Londres, août 1997 . Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Hey you ! out there in the cold
Getting lonely, getting old, can you feel me
Hey you ! Standing in the aisles
With itchy feet and fading smiles, can you feel me
Hey you ! don’t help them to bury the light
Don’t give in without a fight.
Hey you ! out there on your own
sitting naked by the phone would you touch me
Hey you ! with your ear against the wall
Waiting for someone to call out would you touch me
Hey you ! would you help me to carry the stone
Open your heart, I’m coming home
But it was only a fantasy
The wall was too high as you can see
No matter how he tried he could not break free
And the worms ate into his brain.
Hey you ! out there on the road
Doing what you’re told, can you help me
Hey you ! out there beyond the wall
Breaking bottles in the hall, can you help me
Hey you ! don’t tell me there’s no hope at all
Together we stand, divided we fall.

Pink Floyd – Hey You

Dublin, janvier 1999. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 

Karen, Dublin, janvier 1999. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

« I got no time for the corner boys
Down in the street making all that noise
Or the girls out on the avenue
’cause tonight I wanna be with you »

Tom Waits – Jersey Girl

Dermot Bolger, Dublin, janvier  1999. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 

« April is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain »

T.S. Eliot, The waste land.

 

Connemara, avril 2002. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Kilkenny, avril 2002. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Kilkenny, avril 2002. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

« A man with small eyes and a ginger moustache came and spoke to me when I was thinking of something else. Together we walked down a street that was lined with privet hedges. He told me his wife belonged to the Plymouth Brethren, and I said I was sorry because that was what he seemed to need me to say, and I saw he was a poor broken-down sort of creature. If he had been a horse, he would most likely have worn knee-caps. We came to a great red railway arch that crossed the road like a heavy rainbow; and near this arch there was a vet’s house with a lamp outside. I said ‘You must excuse me’ and left this poor man among the privet hedges. »

Barbara Comyns, The Vet’s daughter.

Londres, août 1997. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Londres, Highgate cemetery, août 1997. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

« To sleep – perchance to dream: ay, there’s the rub,
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause. There’s the respect
That makes calamity of so long life. »

William Shakespeare, Hamlet, Act III, scene 5.

Anita O’Day – Whisper Not

Edinburgh, février 2004. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 

« Moonshine pours through my window
The night puts it’s laughter away
Clouds that pierce the illusion
That tomorrow would be as yesterday… »

Sixto Rodriguez – Sandrevan Lullaby

La Révolution est dans tes yeux.

(To be continued)