Risorgimento pop (extrait), par Marco Andreoli et Daniele Timpano.

 

Andreoli entre en scène, le cadavre empaillé de Giuseppe Mazzini dans les bras, et l’installe au milieu de la scène. La dépouille a les yeux écarquillés et une expression perplexe. Une pluie de lumière violette l’enveloppe dans une atmosphère un peu sinistre.

Timpano : (au public) Mesdames et Messieurs, Giuseppe Mazzini !

Andreoli, isolé, dans une attitude qui tient à la fois de Bogart et de Tinto Brass, continue de fumer son cigare, en jetant de temps à temps la cendre dans une petite boîte qu’il remet toujours dans sa poche.

Timpano : Bah alors ? Mais c’est un des pères de la Patrie. Allez ! Applaudissements pour Mazzini !

Les spectateurs applaudissent peut-être. Ou peut-être qu’ils sont perplexes. Andreoli relève la dépouille de Mazzini et essaie de la faire tenir debout.

Timpano : Merci. Merci. Quels applaudissements fracassants. Donc. Giuseppe Mazzini – Pippo pour les intimes – est mort. (il indique la momie flétrie) Il est mort, ça me semble évident. Il est mort à Pise le 10 mars 1872. Le front large. Le tronc plié. La tête inclinée sur l’oreiller. Le pauvre, il est mort seul, sous un faux nom, dans un lit qui n’était pas le sien. La tête morte sur son oreiller. Le tronc mort plié. Pippo Mazzini est mort à Pise. On meurt bien à Pise. Ça doit être à cause de l’ombre penchée de la tour. Comme tu étais beau, Pippo ! Tu es resté beau deux jours. Jusqu’au mardi, « où l’on put constater des phénomènes de putréfaction au bas ventre… »

La momie de Mazzini échappe des mains d’Andreoli. Elle tombe à terre et ses yeux sortent de leurs orbites. Alors que Timpano essaie de faire comme si de rien n’était, Andreoli se précipite pour les ramasser sur scène et les remettre en place.

Timpano : (l’air de rien) Les mazziniens qui ont accouru, Maurizio Quadrio, Saffi, Asproni, Bertani et d’autres, ne se lassent pas de contempler la dépouille de l’Apôtre, l’image pieuse, toute de noir vêtue, de leur père préféré de la patrie, là, sur le lit, mort ; le prédicateur, créateur d’images de cette intègre République qui n’arrivera en Italie que 74 ans plus tard – en 1946 – quand ils seront déjà tous morts depuis des décennies, et qu’aucun d’entre eux ne verra, est là, sur son lit, mort. Mazzini meurt en vaincu, c’est le plus vaincu des vainqueurs possibles, père républicain d’une patrie unie… mais monarchique ! Politiquement, Mazzini est isolé ; juste un mois avant de mourir, il l’avait écrit sur une feuille : « Je ne renonce au suicide que par devoir. »

(Il prend un mouchoir et éclate en sanglots) Quelle triste vie, Pippo ! Pauvre petit chou, caché, isolé, 42 ans à comploter et écrire, entretenu par ta maman, loin de ta patrie, toujours en exil, sans domicile fixe… Quel tristesse, mon Pippo ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! (Il fond maintenant en larmes, mais se ressaisit aussitôt) Mais Dieu existe. Dieu existe. Dieu existe ! Et Pippo Mazzini croit en Dieu. Ou plutôt, il y croyait. De son vivant, il y croyait. « Je crois en Dieu », il semble que ça ait été ses dernières paroles. Et grâce à Dieu, ils appellent Gorini. (Pause, il jette un coup d’œil à la dépouille) Nous verrons plus tard qui est ce Gorini.

Timpano s’assoit sur le tabouret presque tricolore.

Timpano : Reprenons. Reprenons de la fin. Pippo Mazzini fut enterré à Gênes, au cimetière monumental de Staglieno, où il a reposé, sanspaix, jusqu’à aujourd’hui. Nous, on est allés le chercher. On ne pouvait pas ne pas l’emmener en tournée. A Staglieno, on peut y aller avec le bus, en prenant le 12, le 13 ou le 14, ou même le 34, depuis la gare principale de Gênes ou celle de Brignole. Nous, on y est allés avec le 14 depuis la gare de Brignole. Journée ensoleillée. Circulation fluide. Et puis de toute façon, il n’y a pas grand monde à Staglieno, encore moins sur la tombe de Mazzini…

Andreoli : (l’interrompant) Non, non, ce n’est pas qu’il n’y a pas grand monde, il n’y a carrément personne. Personne. Nous, on pensait au moins y trouver des post-garibaldiens… des néo-mazziniens… des pré-craxiens… une garde d’honneur… un badaud… quelqu’un pour discuter… faire une petite partie de cartes…

Timpano : (le faisant taire) Andreoli, ça suffit. Ils ont compris. Tais-toi et fume.

Andreoli se tait. Il s’assied à côté de la momie et continue de fumer son cigare. Timpano se relève.

Timpano : Voilà. Justement. S’ils croyaient en faire un lieu de mémoire nationale… Ben, soyez tranquilles : ils n’ont pas réussi. Sur la tombe de Mazzini – justement − il n’y a jamais personne. Et c’est pour ça que nous avons pu faire ce que nous avons fait. (indiquant son costume de clergyman) Et peut-être aussi grâce à cet habit saint que nous portons, un bon déguisement, qui ouvre beaucoup de portes en Italie.

Mais tout le mérite revient à Gorini. Qui est Gorini ?

Pause.

Timpano : Mesdames et Messieurs, Gorini est l’homme qui a rendu possible, aujourd’hui et pour toujours, que Pippo soit avec nous ce soir. Au milieu du plateau. Sous cette belle pluie de lumière violette suggestive. Allons-y, applaudissements pour Gorini.

Ils applaudissent-peut-être. Peut-être pas.

Timpano : Bien, bien, merci. Quels applaudissements fracassants. Donc… Paolo Gorini. Mathématicien, géologue, biologiste, physiologiste…

Andreoli : Et franc-maçon.

Timpano : (Embarrassé) Franc-maçon, euh…oui…Franc-maçon, oui…

Andreoli : Franc-maçon. Qu’est-ce qu’il y a ? On ne peut pas dire franc-maçon ? Tu as honte ? Tu ne veux pas le dire ? Géologue, oui, biologiste, oui, franc-maçon, non ?

Timpano : Franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, franc-maçon, t’es content ? Franc-maçon. Paolo Gorini était franc-maçon. Franc-maçon. Paolo Gorini − franc-maçon – a une certaine familiarité avec les morts. Ce Gorini, pour que les choses soient claires, était un gars qui entassait des bouts de bras et de jambes dans le tiroir de sa commode ; un gars qui gardait sous son lit le corps pétrifié d’un gamin ; un gars qui, à l’aide d’un tour, modelait des pièces pour un jeu d’échecs, en utilisant des parties isolées de corps humains, non spécifiées ; un gars qui avait fait de ses propres mains une table avec des pieds ; de vrais pieds ; des pieds humains ; les pieds de quelqu’un ; un gars qui, pour tout dire, collectionnait des têtes d’enfants, des seins de femmes, des tiges viriles, des appareils génitaux de jeunes filles ; un gars qui, pour toutes ces raisons, préférait voir ses maîtresses (d’ailleurs incroyablement nombreuses et amoureuses) chez elles.

Mais attention, Paolo Gorini n’était pas du tout un monstre. (Pause) C’était un positiviste. Ses préparations anatomiques sont les plus belles de toute l’histoire de la médecine. Dans sa maison-bureau de Lodi, devenue un musée, ouvert seulement deux jours par semaine (nous y sommes allés !), ses œuvres sont encore exposées aujourd’hui. On y emmène les écoliers de Lodi en sortie scolaire, lorsqu’ils sont petits. Et là, ils peuvent admirer une paire d’avant-bras, des jambes, des têtes, des fœtus embaumés, deux cadavres pétrifiés, et une main, un pied…et une bite ! (Pause) Une bite. (Pause) Une bite. (Pause) Non. Non, ce n’est pas juste un gros mot. C’est une bite. Les petites filles de Lodi, le premier zizi qu’elles voient, c’est celui-là : une bite empaillée !

Timpano retourne s’asseoir sur le tabouret, légèrement troublé.

Timpano : C’est pour ça qu’on lui confie Mazzini.

Pause.

Timpano : Ok. Quand Gorini arrive à Pise, notre Pippo est là, sur le lit ; tout vert. Il n’y a pas de temps à perdre. Au travail. Gorini et Bertani, lui aussi médecin, commencent par lui arracher les yeux et les remplacent par deux boules blanches, puis ils pompent le cadavre pendant des heures avec un liquide d’invention gorinienne, plus ou moins utile. Après une nuit de travail, ils parviennent à un résultat approximatif, mais malheureusement, ils n’ont pas beaucoup de temps. Ils fourrent Mazzini dans une caisse et sortent ; tous ensemble ; Bertani, Quadrio, Saffi ; tous. Dehors il pleut. Par terre, des traînées et des flaques de boue partout.

Trois jours plus tard, à Gênes, ce sont les obsèques. Les boutiques sont fermées, en hommage ; même les bateaux de la baie baissent leurs drapeaux en signe de respect. Gênes attend de voir, de ses yeux, le corps de Mazzini.

Mais l’attente sera vaine. La rumeur commence à se répandre que l’embaumement a raté, que, contrairement à ce qui avait été annoncé, il n’y aura aucune exposition. Un désastre.

Mais Agostino Bertani rassure tout le monde : « Tout a été calculé. La momie de Mazzini sera montrée au public pour le premier anniversaire de sa mort. L’exposition sera permanente. Nous nous reverrons le 10 mars. Merci. »

Timpano lance un regard impatient à Andreoli en lui faisant signe de se dépêcher ; Andreoli tente de redresser Mazzini, pour l’emmener au fond de la scène.

Timpano : À vrai dire, ce premier embaumement de Mazzini n’était pas très réussi en effet. Dès le début, à Pise, si ça n’avait tenu qu’à lui, Gorini aurait tout laissé tomber : le cadavre n’était plus très frais. Mais Bertani avait insisté, encore et encore, et alors, après une procédure d’opérations échelonnées sur deux ans…

Tout à coup, la mâchoire de Mazzini se décroche et tombe par terre. Andreoli la regarde un moment avec un certain embarras. Il ne sait pas quoi faire. Comme d’habitude, Timpano tente de faire comme si de rien n’était, ou de minimiser. En gros, le spectacle doit continuer.

Timpano : (minimisant) Bon, en tout cas, son Mazzini est loin d’être un chef-d’œuvre. Giuseppe Rovani, le romancier, par exemple, il le réussit beaucoup mieux, en 1874, et il remporte, en tant que momie, un franc succès. Voilà. Si vous pensez que c’est un charlatan, allez voir comme il est beau, Giuseppe Rovani. On dirait qu’il est vivant. Gorini était un vrai professionnel.

Entre temps, Andreoli lui a apporté la mâchoire de Mazzini. Que faire ? Timpano regarde d’abord la mâchoire, puis Andreoli, puis le public.

Timpano : Il y a un orthodontiste dans la salle ?

Etant donné qu’il n’y a pas l’air d’y avoir d’orthodontistes disponibles, Andreoli remet la mâchoire comme il peut et déplace Mazzini contre un mur du fond de scène.

Timpano : Quoi qu’il en soit, Paolo Gorini a un an pour continuer l’embaumement : avant le 10 mars de l’année suivante, la dépouille devra au moins être présentable. Sinon, il va l’entendre, Bertani.

La lumière blanche d’une découpe (le blanc du drapeau tricolore du début) éclaire la momie de Mazzini adossée au fond de la scène, les bras le long du corps, les yeux écarquillés, immobile. Exactement comme étaient apparus Andreoli et Timpano au début du spectacle.

Timpano : 10 mars 1873, la momie est prête : 30 000 personnes, femmes, hommes, jeunes, vieux, enfants, sans distinction, se pressent vers la chapelle ardente de Staglieno. Le vieux Gerolamo Marconi, l’un des Mille, aveugle de guerre, fond en larmes : « S’il y a bien un moment où j’ai le plus regretté d’avoir perdu la vue, c’est celui-ci, car je n’ai pas l’honneur de contempler la sainte silhouette. » L’exposition de la dépouille dure quatre jours. Puis on fait évacuer tout le monde, on bloque les entrées et on communique sèchement : « Si vous l’avez vu, tant mieux ; parce que c’était la dernière fois. »

« Mais ça ne devait pas être une exposition permanente ? »

«Non.»

Andreoli jette son cigare dans la même petite boite qu’il remet dans le gousset de sa veste. Puis il vient à l’avant-scène.

Andreoli : (un peu piqué) Je ne sais pas si c’est clair. Si nous n’étions pas là nous deux, vous ne l’auriez plus revue.

Timpano : Nous avons sacrément peiné pour ouvrir le couvercle du sarcophage.

Andreoli : Ensuite, nous avons traîné le cercueil hors du tombeau, sur l’esplanade.

Timpano : Un gonfalon de la Confédération ouvrière génoise l’entourait comme une étreinte.

Andreoli : Nous commençons aussitôt les opérations de desserrage du couvercle et nous tremblons un peu.

Timpano : Nous tremblons parce qu’on voudrait voir le Maître dans son entier et non, comme cela se pourrait bien, à la place du maître, un chaotique amas de restes.

Andreoli : Mais c’est un cauchemar passager.

Timpano : Pippo est là.

Andreoli : Composé.

Timpano : C’est lui, le front haut, lui, l’exilé blafard qui, parfaitement conservé, fixe en haut, les yeux émaillés, comme surpris de voir tout autour, après tant de de silence et tant de ténèbre, la lumière, la matérialité des choses, l’amour.

Andreoli : C’est lui.

Timpano : La momie de la République est avec nous.

Tous deux font le signe de la croix.

Andreoli : No Mazzini?

Timpano : No party!

Traduit par Ève Duca et Olivier Favier.

 

Mazzini mourant, par Silvestro Lega, 1873. Providence. Museum of Art, Rhode Island School of Design. Macchiaiolo toscan, Silvestro Lega était un fervent républicain, qui avait pris fait et cause pour l’unité du pays. Apprenant la mort de l’ « apôtre »,  il courut à son chevet, ramena quelques esquisses et l’année suivante produisit ce qui demeure son chef d’œuvre. Loin des clairs-obscurs appuyés d’influence caravagesque, tout s’inscrit ici dans une traduction en demi-teintes du silence de l’agonie. Le plaid dans lequel est enroulé le vieux révolutionnaire avait appartenu à Carlo Cattaneo, critique, géographe, historien, philosophe, théoricien du fédéralisme de gauche et l’un des maîtres d’œuvre des Cinq Journées de Milan, en 1848. Les tableaux de son contemporain Giovanni Fattori, évocateur des scènes militaires du Risorgimento, seront empreints d’un pareil sentiment de douleur résignée et de résignation. L’Unité est faite, mais la République devra attendre 1946 pour devenir réalité.

 

Pour aller plus loin:

  • Le site de Daniele Timpano propose plusieurs extraits de la captation du spectacle en italien.
  • De Pierre Milza, on pourra lire avec profit, et toujours grand plaisir, L’histoire de l’Italie des Origines à nos jours, Paris, Fayard, 2005. Sur la période, le meilleur spécialiste de la question en France est sans aucun doute Gilles Pécout, auteur de Naissance de l’Italie contemporaine, 1770-1922, Armand Colin, 2004. Ce livre a été traduit en italien sous le titre Il lungo Risorgimento. Il s’appuie sur la thèse que l’Unité de l’Italie a duré plus d’un siècle, de l’éveil de la pensée illuministe -les Lumières italiennes- à l’immédiat après-guerre et le rattachement d’une partie des terres dites « irrédentes ». Toujours de Gilles Pécout, vient de paraître, chez Fayard encore, une monumentale biographie de Cavour. Sur Garibaldi, on lira Alfonso Scirocco, Garibaldi, citoyen du monde, Paris, Payot, 2005, qui présente le « général » dans un contexte très international, de l’Uruguay à la France, et pas seulement comme « père » de la patrie italienne.
  • En italien, la bibliographie est évidemment immense. Toutefois, concernant l’épisode ci-dessus évoqué, on se rapportera au livre de Sergio Luzzatto, La mummia della repubblica. Storia di Mazzini imbalsamato, 1872-1946, Milan, Rizzoli, 2001. À propos de Garibaldi, le livre de Mario Isnenghi, Garibaldi fu ferito. Storia e mito di un rivoluzionario disciplinato, Rome, Donzelli, 2007, est sans doute l’un des plus pertinents quant à la construction du mythe. N’oublions pas enfin que deux des plus grands spécialistes actuels du Risorgimento sont anglo-saxons -leurs ouvrages sont disponibles tant en italien qu’en anglais: il s’agit de Denis Mack Smith et de Lucy Riall.
  • L’histoire du Risorgimento a inspiré  Luchino Visconti, avec Senso (1956) et Le Guépard (1963), respectivement inspirés des ouvrages de Camillo Boito et Giuseppe Tommasi di Lampedusa. Pour le centenaire de l’Unité, Roberto Rossellini a réalisé Viva l’Italia (1961), grande épopée en couleurs sur l’expédition des Mille en 1860 . Sur l’exaltation romantique et désespérée des mouvements révolutionnaires qui ont précédé l’Unité -dont Mazzini a été en quelque sorte le symbole-, on regardera Allonsenfan (1974) des frères Taviani.
  • Le personnage d’Agostino Bertani, brièvement évoqué dans cet extrait, vaudrait qu’on s’y arrête un peu. Chirurgien des expéditions garibaldiennes, il s’engagea dans les luttes sociales et œuvrant pour la mise en place de la Grande enquête agraire du ministère Jacini. Grâce à elle, il fut, à l’époque où Edmondo de Amicis écrivait Sur l’océan, l’un des premiers à s’intéresser au sort des émigrants italiens. Il plaida pour l’allègement des peines de Giovanni Passannante, anarchiste condamné à la prison à vie pour avoir tenté d’assassiner le roi Humbert Ier.