L’ordre a déjà été exécuté, Rome, Les Fosses ardéatines, la mémoire (introduction), par Alessandro Portelli.

Texte publié avec l’aimable autorisation de la maison d’édition Donzelli.

Père céleste Dieu de tant d’amour
donne courage à ma Muse ô grand souverain
un fait horrible qui me déchire le cœur
et comme j’écris tremble ma main.
Rome jardin de roses et de fleurs
tu es dirigée par un peuple étrange
pour dominer notre capitale
n’espère pas qu’il ait amené le mal.

Octaves de Egidio Cristini, poète populaire, 1957.(1)

1. Aucune demande n’a été faite.

Le 25 mars 1944, les lecteurs des journaux romains découvraient le communiqué de l’agence officielle Stefani, transmis le 24 mars à 22 heures 55 par le commandement allemand de Rome, alors ville occupée :
« Dans l’après-midi du 23 mars 1944, des éléments criminels ont exécuté un attentat à la bombe contre une colonne allemande de Police qui passait Via Rasella. À la suite de cette embuscade, 32 hommes de la Police allemande ont été tués et beaucoup d’autres blessés.
Cette lâche embuscade a été exécutée par des communistes badogliens(2)L’enquête suit son cours afin de savoir jusqu’à quel point cet acte criminel a pu être encouragé par les Anglo-américains.
Le Commandement allemand est décidé à écraser l’activité de ces bandits scélérats. Personne ne devra plus saboter impunément la coopération italo-allemande de nouveau affirmée. Le Commandement allemand a par conséquent ordonné que pour chaque Allemand assassiné dix criminels communistes-badogliens soient fusillés. Cet ordre a déjà été exécuté. »

Vanda Peretta(3) : « Un flash. Nous petites, nous trois, deux enfants et leur mère, devant un mur, à Montesacro,  pas très loin du marché peut-être, un mur que je pourrais reconnaître si je passais devant, et ma mère qui lit à voix haute ou presque, l’affiche qui finissait ainsi : « l’ordre- a été- exécuté. ». Cet « ordre a été exécuté » est une phrase qui me revient toujours à l’esprit quand je pense aux Fosses Ardéatines. »

Le lendemain, l’ « Osservatore Romano », organe officiel du Vatican, ajoutait un commentaire au communiqué allemand. Il commençait ainsi :
« Devant de pareils faits un esprit honnête demeure profondément endolori au nom de l’humanité et des sentiments chrétiens. Trente-deux victimes d’un côté ; de l’autre, trois-cent vingt personnes sacrifiées pour les coupables ayant échappé à l’arrestation…
À l’écart, et au dessus de la querelle… nous invoquons que les irresponsables respectent la vie humaine qu’ils n’ont jamais le droit de sacrifier, qu’ils respectent l’innocence, qui devient fatalement leur victime ; que les responsables aient conscience de leur responsabilité, devant eux-mêmes, devant les vies qu’ils veulent sauvegarder, devant l’histoire et la civilisation. »

Ce livre est pour l’essentiel une réflexion sur deux points qui dominent les textes des Allemands et du Vatican : d’un côté la formule « cet ordre a déjà été exécuté », de l’autre la nette distinction entre les « victimes » (les Allemands), les « personnes sacrifiées » (les 335 hommes tués en représailles aux Fosses Ardéatines) et les « coupables ayant échappé à l’arrestation » (les partisans).
Concernant le premier point, au-delà des termes qui reviendront par la suite (la « lâche embuscade » par exemple), il est surtout impossible de se soustraire à la fascination de ce mot, ordre. À un premier niveau, il désigne la chaîne du commandement et de la discipline, l’efficacité et la rapidité (déjà exécuté) associées à l’ordre de l’occupation militaire, de l’état autoritaire, du stéréotype germanique. Sur un autre plan, il ferme un récit qui s’était ouvert sur un trouble, avec l’annonce rassurante que l’ordre public (et l’ordre du discours) a été rétabli, que la normalité brisée est revenue : « Viens, Dolabella, et vois/ un ordre solennel en cette cérémonie » (William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre)(4).
C’est ainsi que s’établit cette symétrie épouvantable entre action et réaction, attentat et représailles, crime et châtiment (avec son rapport géométrique de un à dix) qui dominera la mémoire de ces événements : comme si le cas avait été ouvert et fermé en l’espace de deux paragraphes, comme si rien n’était arrivé ni avant ni après, et que la séquence via Rasella- Fosses ardéatines était un cycle fermé sur lui-même. L’ordre ayant été exécuté, qu’on n’en parle plus –mettons une pierre dessus, ou mieux encore, comme le firent les nazis, une couche de pouzzolane dans les galeries effondrées, et une autre d’immondices pour couvrir l’odeur.
Mais il y a plus : sur le plan purement référentiel, il pose une simple vérité, celle que les commandants allemands durent confirmer avec répugnance dans les procès d’après-guerre : l’annonce des représailles fut donnée seulement après qu’elles ont été exécutées. Aucune demande n’avait alors été faite de « se présenter » aux Allemands pour l’éviter.
Il n’y eut aucune affiche placardée sur les murs, aucun communiqué radio, aucune tentative sérieuse pour capturer les auteurs de cet acte. Mais l’un des paradoxes de cette histoire est qu’elle a fait naître un sentiment commun pétri de désinformation. Les partisans ont été tenus responsables du massacre, coupables qu’ils étaient de n’avoir pas prévenu les représailles en se livrant aux nazis. Ce sentiment commun se présente d’un côté sous la forme d’un contre-récit alternatif à l’ « histoire des vainqueurs » et à la « vulgate de la résistance », de l’autre elle tire profit de la force institutionnelle des organismes, des pouvoirs, des partis, des organes de communication qui n’ont rien de minoritaire ou de subalterne : elle allie ainsi la suggestion du récit alternatif à l’impact du récit hégémonique.
L’éditorial de l’ « Osservatore Romano » est en ce sens un texte exemplaire et fondamental par son opportunisme et par l’autorité de ses sources. Le massacre des Fosses Ardéatines vient à peine de se produire, mais les victimes sont seulement des Allemands ; les hommes tués aux Ardéatines n’apparaissent qu’en tant que « personnes sacrifiées ». Il est difficile d’imaginer que l’organe officiel de l’Église catholique utilise un mot comme sacrifiées de manière neutre, au hasard. Un sacrifice, acte de rendre sacré, est la réparation d’une faute, un geste de purification. Je crois qu’involontairement, mais sûrement de manière significative, cette expression de l’Église semble suggérer que ce qui est arrivé aux Fosses Ardéatines a été un acte liturgique, dont nous pouvons nous imaginer les officiants.(5)
Il n’y aucun doute sur les auteurs de la faute qui ont rendu le sacrifice nécessaire : les « coupables ayant échappé à l’arrestation ». L’ « Osservatore romano » laisse donc entendre que les nazis ont cherché les « coupables » avant de se résoudre au massacre ; et qu’ils n’ont pas eu connaissance de rectifications, précisions ou démentis successifs. C’est ici que naît le déplacement de la faute. Ces partisans lâches sont allés se cacher en livrant à leur destin les victimes des représailles(6) , ils devenaient ainsi des « irresponsables ». En plus de la droite, ce seront les organes et les sources proches de l’Église et du monde catholique, qui, depuis les Comités civiques, relanceront cette version au fil des ans jusqu’à en faire une part de l’imaginaire commun. Ils contribueront ainsi à empoisonner la mémoire de l’événement, celle de la résistance, de l’identité et des origines de la République. Ce fut du reste le vrai succès à long terme des représailles nazies.
Le jour où j’ai commencé à penser à ce livre, j’ai cité le nom des Fosses Ardéatines à une amie, une femme d’une quarantaine d’années, diplômée, très cultivée, intelligente, avec un long passé de militante de gauche. Elle a réagi ainsi : « Je te le dis entre nous, et je ne le dirais pas hors d’ici : mais pourquoi ne se sont-ils pas livrés ? » Mon amie ne savait pas que la nouvelle des représailles avait été donnée seulement après le massacre, qu’il n’y avait eu ainsi aucune invitation à se rendre. Elle ne savait pas qu’il y avait eu un procès contre les partisans afin de les déclarer responsables des représailles, et qu’il s’était conclu par trois acquittements, en 1950, 1954 et 1957(7) . Le fait est que, jusqu’au procès Priebke, je ne le savais pas moi-même. J’ai été troublé de découvrir combien j’étais soumis à ce sentiment commun, ce qui n’est pas étranger au projet de ce livre.
Du reste, nous étions cernés. À Zagarolo, dans la province de Rome, la route principale est dédiée à Antonio Fabrini, ouvrier, « martyr des Fosses Ardéatines ». Je m’arrête pour parler à un groupe. Un agriculteur à la retraite, qui porte lui aussi le nom de Fabrini(8), s’exprime ainsi : « Ensuite à Regina Coeli, quand il y a eu l’attentat à via Rasella, que trente-quatre Allemands sont morts, alors ils ont arrêté ces prisonniers politiques. Lui [Antonio Fabrini], ils l’ont tué, ceux-là y les ont tués parce qu’y faisaient des représailles ; mais à Capponi et à Bencivegna, on leur a donné la médaille d’or. Quand qu’on leur fera un procès à ceux-là ? Ah non ! Ceux-là, ils passent pour des héros : les autres on les a tués. Hein, mon ami ! Pourquoi ? Ils avaient pas une mère aussi ces trente-trois fridolins ? Voilà. On met une bombe et on s’en va. Personne s’est présenté à l’appel –ceux qui avaient mis la bombe ils devaient se présenter-. Des clous ! Ils ont touché la médaille d’or ; et les pensions. Et attention, qu’on ne dise pas qu’ils ont eu mal. Et il y en a beaucoup qui pensent comme moi, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Et les autres ils les ont tués. Des pères de famille. Deux-trois enfants qu’ils avaient, des petits. »
Un samedi matin de novembre 1997, dans la crypte des Fosses Ardéatines, je suis la conversation d’un groupe de vieilles dames. Elles viennent de Tivoli, elles ont fait une excursion au Divino Amore sur la via Ardeatina et puis elles sont venues ici. « Je pense qu’il a reçu un ordre » dit l’une, en parlant de Priebke. Les autres lui font écho : « Bien sûr qu’il a reçu un ordre. » Je leur demande si elles exécuteraient cet ordre, si quelqu’un le leur donnait : « Non, non, pour l’amour de Dieu. Mais j’ai dit que lui, il avait reçu un ordre, ce n’était pas vraiment son idée, je veux dire, il s’est pas dit, je vais là-bas, je veux tuer trois-cents personnes… » Elles sont très émues. Quelques unes d’entre elles sont déjà venues ici dans l’immédiat après-guerre. Mais une autre conclut : « Et puis ils ont donné la médaille d’or à celui qui a mis la bombe via Rasella, moi je l’aurais fusillé celui-là. Parce que s’il se sentait tellement un héros il pouvait sortir et dire, plutôt que de tuer toutes ces personnes, me voici. Comme l’a fait Salvo D’Acquisto qui n’a tué personne et qui pourtant a dit : c’est moi, et il a sauvé tous ces autres gens. »(9)
Dans mon bureau à l’université, une étudiante, Sara Leoni(10), me raconte une histoire fantastique : « …dans le sens où ma grand-mère a abrité chez elle une des personnes qui ont lancé la bombe via Rasella: Carla Capponi. En fait tout le monde disait non, tu dois avouer, parce qu’ils vont tuer deux-cents personnes. Et puis elle a décidé de ne pas avouer. » C’est un récit mythique, qui tend comme beaucoup d’autres à renforcer le rapport personnel de celui qui raconte avec un événement significatif de l’Histoire ; et ce n’est certainement pas l’unique récit erroné sur le comportement des gappistes(11) après l’attentat. Plus tard, un membre de sa famille m’explique qu’en réalité ce fut seulement la mère de Carla Capponi, une amie de la famille, qui fut invitée par ses parents, mais avant l’affaire de via Rasella. Mais elle aussi croit se souvenir de discussions enflammées sur l’opportunité d’une reddition des gappistes(12).
« Le fait de guerre en tant que tel était considéré, même par les vieux qui avaient fait la République sociale, ceux qui étaient restés fascistes jusqu’au bout, il était considéré comme un fait légitime. Ce qui était considéré comme une lâcheté c’était qu’ils ne s’étaient pas livrés, alors que les conséquences étaient présentes à l’esprit de chacun, puisque le droit de représailles était largement prévu. » (Gianfranco Fini)(13) . L’un des organisateurs de l’action de via Rasella, Mario Fiorentini, ajoute : « À Rome, si l’on interroge dix personnes sur via Rasella, trois probablement comprennent le point de vue des gappistes et le soutiennent, deux ne savent pas quoi dire, et cinq sont contre. »(14) Cette conviction est fondée sur quelques idées récurrentes : que les représailles étaient automatiques et donc prévues par les partisans ; qu’on aurait pu les éviter si les partisans s’étaient « présentés », comme on le dit du carabinier Silvio D’Acquisto ; que les Allemands n’étaient pas responsables des massacres, mais qu’ils exécutaient des ordres, simplement. Les policiers du Bataillon Bozen et les personnes tuées aux Fosses Ardéatines font tous figure de victimes des partisans de via Rasella –tous « pères de famille », comme le dit éloquemment Giuseppe Fabrini.
Du reste, l’agriculteur de Zagarolo, l’étudiante romaine, les  femmes pieuses des Fosses Ardéatines ne sont pas fascistes. Chez ces dernières surtout, la principale émotion est celle de la pitié chrétienne pour les morts. Toutefois, leur argumentation rejoint de manière impressionnante non seulement l’attitude dictée par l’organe officiel de l’Église catholique aussitôt après les faits, mais aussi les affiches placardées à Rome, fin novembre 1997, par de jeunes partisans de La Fiamma(15) , qui réclament la liberté pour Priebke et une condamnation pour les partisans « assassins »(16). L’affaire de via Rasella et des Fosses Ardéatines est peut-être le seul terrain sur lequel les positions de la droite la plus extrême se soient mêlées sans solution de continuité avec le sentiment commun modéré. Et c’est cette convergence qui rend particulièrement inquiétants les récits qu’on entend généralement sur les Fosses Ardéatines.

2. Le sens de l’histoire à Rome.

Via Romagna via Tasso principalement
le vingt trois mars ce fut la ricorrenza(17)
de ceux qui nous firent vivre une époque brutale.
Les Allemands se donnèrent bien du mal
ils mirent force patrouilles dans chaque rue ;
ceux qui doivent se venger perdent patience
l’un prend une grenade et l’autre un revolver
des Allemands meurent via Rasella.

Egidio Cristini

Il est logique que les octaves des poètes populaires chantent via Rasella, les Fosses Ardéatines, la fuite de Kappler du Celio. Par l’ampleur du massacre et par les controverses non apaisées, les Fosses Ardéatines restent une blessure ouverte dans la mémoire et les sentiments de la ville. Il suffit de regarder autour de soi, de gratter la surface de la mémoire, et les récits surgissent. Rome en est pleine, ils nous entourent. J’avais pratiquement fini le livre, par exemple, quand je me suis rendu compte que Pilo Albertelli avait été le professeur de ma mère, que Mario et Alfredo Capecci venaient jouer enfants dans les prés où se trouve maintenant ma maison, et qu’un jeune homme de Genzano qui avait passé sa thèse avec moi était le petit-fils d’une autre personne exécutée. D’autre part, l’histoire familiale amplifiée par Sara Leoni n’est qu’un exemple parmi tous ceux que j’ai recueillis sans presque sortir de mon bureau à l’université, chez les étudiants, les collègues.
Beaucoup sont des histoires familiales d’appropriation au contact de l’événement historique (« j’y étais » ou mieux « mon père y était »), reprenant la structure classique des récits de danger auquel on a échappé :
Giovanna Marrone (bibliothécaire)(18) : « La sœur de ma grand-mère et son mari étaient au cinéma Barberini au moment où l’attentat s’est produit. Ils racontaient que, en sortant du cinéma justement, ils avaient vu cette grande confusion et que presque par hasard ils avaient réussi à s’enfiler dans cette [allée]. »
Antonietta Saracino (chercheuse)(19) : « Dans ma famille on a toujours raconté cette histoire : papa me disait que ce jour-là il était passé via Rasella un moment plus tôt et un moment plus tard, qu’il a entendu ces cris, bref il n’a pas compris de quoi il s’agissait, il l’a compris plus tard. Un tas de gens qu’il connaît ont continué à se refaire ce film : “tu vois, celui qui marchait vingt mètres devant moi a été pris quand ils ont fermé la rue, c’est un miracle si je suis vivant.” »
D’autres récits touchent au contraire la mémoire, les noms, les lieux, les rituels :
Neelam Srivastava (étudiante)(20) : « J’ai moi aussi un souvenir personnel : l’une de mes camarades d’école, une amie à moi, a perdu son grand-père aux Fosses Ardéatines, alors il y a une place près de chez lui où il y a une plaque, où il y a écrit qu’il est mort aux Fosses Ardéatines, et elle, elle me le rappelait. Ça a été mon premier contact brutal avec cet épisode dont je ne savais presque rien, et ainsi ce fut une chose presque immédiate. Il s’appelait Zicconi. Mais je ne connais pas son prénom. »
Carla Gabrieli (chercheuse)(21) : « [Mes parents] étaient dans le parti d’action, et ils m’ont toujours beaucoup parlé de ces événements, et en particulier des Fosses Ardéatines… Ils étaient très amis avec deux personnes tuées aux Fosses Ardéatines, surtout avec Pilo Albertelli, et avec un autre qui s’appelait Pierantoni. »
Vanda Peretta : « Il y a un autre souvenir. Quand on a ouvert les Fosses Ardéatines, maman a pris ses trois petites filles et les a emmenées là-bas. Les Fosses Ardéatines n’étaient pas comme aujourd’hui, elles étaient quelque chose qui dans mon souvenir est resté comme quelque chose de mou, parce que par terre le sol était mou, parce que c’était du sable, on marchait sur du mou, comme s’il s’était agi d’une grande moquette ; même l’odeur était molle, une odeur de tubéreuses, que je ne support plus de sentir près de moi depuis cet instant. Parce qu’après ça j’ai cru reconnaître dans les tubéreuses cette odeur de mort qu’il y avait dans les Fosses Ardéatines. »
D’autres récits, enfin, sont moins liés à des souvenirs familiaux ou amicaux, mais davantage à l’espace urbain :
Alessia Salvatori (étudiante)(22): « Même si on n’a pas une connaissance précise de ce qui s’est passé, on sait quand même pourquoi, quand on habite à Rome, quand on habite ce quartier, quand on sait que chaque année il y a quand même des cérémonies ou autre chose, on en parle toujours, ce n’est pas une chose qui peut tomber dans l’oubli. Moi j’habite à l’Eur(23), et là on passe tout près des Fosses, sur l’Ardéatine. Je me rappelle même, quand j’étais une petite fille, qu’il était normal de demander ce que c’était. Je me souviens qu’ils nous ont emmenés, j’étais assez petite, et cette image terrifiante m’a vraiment bouleversée, toute cette succession de, comment dire, de tombes, en somme. »
Marco Ferrante (ancien étudiant)(24): « C’était l’été, en août il me semble, Priebke était acquitté. Je l’ai su tard dans l’après-midi ; la première chose que j’ai faite, spontanément, j’[ai] une passion pour la bicyclette, il m’arrive d’aller sur le parcours du [Grand Prix] Liberazione(25). quand je veux m’entraîner en ville : “Je vais aux Fosses Ardéatines, elles seront fermées mais je vais y passer un moment, là-bas, juste un petit moment, devant, comme ça. », et je me suis fait une virée en vélo jusque là-bas, j’y suis resté un petit peu. »

Trois cent trente cinq personnes ça signifie désormais trois générations d’autant de familles, des parents proches et des parents éloignés ; pour chacun, cela veut dire des amis, des collègues de travail, de parti, de syndicat, d’école, d’église, et des voisins d’immeuble, de quartier : le récit des Fosses Ardéatines est une suite d’anneaux concentriques qui s’étendent jusqu’à entrer dans la ville. « Vraiment, comme l’écrivait Henry James, les liens s’étendent à l’infini. »(26). C’est seulement parmi des jeunes de banlieue dont les familles sont immigrées à Rome depuis une génération, que j’ai trouvé des zones où cette histoire n’était pas connue, où elle était seulement un souvenir scolaire et incertain. Parler des Fosses Ardéatines et de leur mémoire revient finalement à parler de Rome.
Antonio Pappagallo(27), du même village que don Pietro Pappagallo et Gioacchino Gesmundo, tués aux Fosses Ardéatines, neveu du premier, ami et disciple informel du second, raconte : « Ils m’ont amené souvent dans une école à Terlizzi, où je ne me plaisais pas, je ne savais pas parler… Le proviseur me dit : “Parle, dis quelque chose…”. Il m’a jeté sur l’estrade et là j’ai dû parler, j’ai pris sur moi et j’ai dit : “Les gars je vous donne un exemple et c’est tout. Prenez Gesmundo et don Pietro qui sont de votre pays et imaginez un entonnoir… qu’on y jette ce mélange de deux opposés… théoriquement : mon oncle catholique, prêtre, et Gesmundo laïc –enfin d’idées laïques, communiste qu’il était… Comment diable ces deux personnes sortent de cet entonnoir ? Vous, vous ne pouvez pas dire si celui-ci est don Pietro ou si c’est Gesmundo, parce que leurs deux entités se confondent. Peut-on dire que l’un est plus prêtre que l’autre et que cet autre est plus communiste que le premier, dans le sens où par communiste nous voulons entendre l’amour du prochain ?” »

« Aux Fosses Ardéatines il y a mon père mais il y a aussi un enfant de 14 ans, il y a des prêtres, il y a des ouvriers, il y a des employés, des militaires, des carabiniers –ce que vous disiez tout à l’heure était peut-être juste : que les Fosses Ardéatines sont le symbole de la tragédie italienne parce qu’elle s’y retrouve toute entière, tout le monde a été représenté, ça n’a pas été autre chose que le symbole de ce qui se produisait tout autour, dans les rues de Rome. » (Vera Simoni)(28) Aux Fosses Ardéatines meurent des catholiques, des juifs, des athées ; des communistes de formations diverses, des socialistes, des membres du Parti d’Action, des monarchistes, des apolitiques ; des militaires et des civils. Il y a des aristocrates, des ouvriers, des artisans, des commerçants, des personnes exerçant des professions libérales. Ils se sont engagés activement dans la résistance, où ils ont consciemment assumé un risque, ou ils ont été pris au hasard pour compléter la liste, parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit ou parce qu’ils n’avaient pas renié la religion et l’identité juive. « Devant les Ardéatines, a écrit Vittorio Foa, mes inspirations sont… presque naturalistes : l’unification, la convergence des parcours de vie… On tuait les Juifs parce qu’ils étaient juifs, non pour ce qu’ils pensaient et faisaient… On tuait les antifascistes pour ce qu’ils pensaient et faisaient, on tuait des hommes qui n’avaient rien à voir avec cela simplement parce qu’ils permettaient d’atteindre le nombre pour que l’ordre soit exécuté… » (Vittorio Foa, Introduzione a Mario Avagliano, Il partigiano Tevere. Il generale Sabato Martelli Castaldi dalle vie dell’aria alle Fosse Ardeatine, Avagliano, Cava dei Tirreni, 1996, page 7.)) Les victimes viennent de tous les quartiers et de toutes les banlieues de Rome, Trastevere et Montesacro, Torpignattara et Trionfale, Portico di Ottavia et Centocelle, Testaccio et La Storta. Beaucoup sont nées à Rome. Mais à Rome les gens viennent d’endroits très différents, aux Fosses Ardéatines s’achèvent des vies commencées dans les Abruzzes, dans les Pouilles, à Turin, dans les Castelli romani –au Luxembourg, en Hongrie, en Turquie, en Ukraine…
Rome est une ville où le poids de l’histoire risque d’abîmer et de stériliser la mémoire, ou du moins d’en rendre l’écoute insignifiante. À Rome, l’Histoire est trop souvent une sphère étrangère et lointaine (Les Indifférents d’Alberto Moravia), ou un poids écrasant qui t’anéantit (La Storia d’Elsa Morante). C’est pourquoi le rapport entre Rome et les Fosses Ardéatines est aussi important. Pendant cette recherche j’ai réappris à regarder les rues et les maisons de ma ville. À côté de Saint-Pierre et du Colysée, j’ai vu d’autres lieux de l’histoire, d’autres monuments de ma Rome : ce n’était pas tant le mausolée des Fosses Ardéatines que certains blocs immenses de maisons populaires grands comme des villes et très beaux, comme ceux du 8 piazzale degli Eroi où Cencio Baldazzi éduqua une génération de membres du Parti d’Action ; le 169 via Marmorata, avec au milieu de la cour le cippe placé par les locataires pour leurs voisins morts aux Fosses Ardéatines et à Auschwitz ; « Stalingrado » à Val Melaina, qui demeure aujourd’hui un bastion de la conscience de classe, avec, là aussi, une plaque à l’entrée pour les morts des Fosses Ardéatines et de Forte Bravetta. Et j’ai connu, en personne ou par mémoire interposée, les grands hommes de l’histoire populaire de Rome : Cencio Baldazzi, Vittorio Mallozzi, Enrico Ferola, Orfeo Mucci…
Les Fosses Ardéatines ne sont certainement pas ni le seul ni le pire des massacres nazis. Mais elles sont le seul qui ait été accompli en Europe dans une ville, non seulement le seul perpétré à l’intérieur d’un espace urbain, mais le seul qui dans l’hétérogénéité des victimes résume toute la stratification complexe des histoires d’une métropole. C’est pourquoi cette affaire a une telle prise sur la mémoire et sur l’identité. Certes, les morts sont tous des hommes ; mais cela, comme nous le verrons, ne fait que rendre plus central le rôle des femmes dans la survivance et la mémoire. Aux Fosses Ardéatines tout l’espace de la ville et un siècle de son histoire sont rassemblés. C’est le lieu symbolique où toutes les histoires convergent, et en parler signifie traverser entièrement la trajectoire de Rome au vingtième siècle, « cette ville rebelle et jamais domptée », comme dit la vieille chanson communiste. Une Rome si différente du lieu commun, qui a opposé aux nazis une résistance active et passive large et intense, et qui pour cela a été si durement frappée.

3. Où commencent et où finissent les histoires.

Si l’on cherche les « Fosse Ardeatine » sur Internet, on tombe sur un site d’informations historiques et touristiques pour les étrangers, qui contient une page consacrée à ce lieu. Elle commence ainsi : « 23 march 1944 a bomb exploded in Via Rasella killing 32 German troops. In retaliation the Germans decided to kill 10 Italians for each man who was killed. »(29)
« Le récit –écrit l’anthropologue américain Bruce Jackson- engendre ses propres limites de réalité acceptable »(30): rien n’arrive avant le début, rien n’arrive après la fin. Un incipit trouble l’ordre, un final le rétablit. Même dans la majeure partie de l’historiographie des livres d’école, au-delà des polémiques politiques et journalistiques, via Rasella et les Fosses Ardéatines sont traitées comme un événement unique qui porte en lui-même sa propre conclusion. Ce livre se propose de contester cette approche. En premier lieu, comme je tenterai de le démontrer, l’action partisane de via Rasella et le massacre nazi des Fosses Ardéatines ne sont pas un seul événement, mais deux événements distincts, dont le lien est évident mais rien moins qu’automatique, et même hautement problématique. En second lieu, je chercherai à montrer comment la séquence dont ils font partie ne se réduit pas nécessairement à l’intervalle entre les deux explosions, celle de via Rasella, et celle des mines qui font s’écrouler les carrières sur les cadavres des victimes.
Elle ne commence pas là parce que, et je l’ai dit plus haut, les histoires des personnes ne commencent pas là où elles finissent ; de façon plus immédiate, l’attentat de via Rasella fut la plus spectaculaire mais non –comme on le croit souvent- la seule ou la première action partisane où des Allemands furent tués dans le centre de Rome : il y en eut beaucoup d’autres, aucune ne fut suivie de telles représailles. Elle ne finit pas là, parce que les Fosses Ardéatines ne furent ni le seul ni le dernier massacre perpétré par les nazis dans la ville de Rome, mais elles furent précédées et suivies de soixante-douze exécutions par balles à Forte Bravetta, de dix autres à Pietralata le 23 octobre, de la mort de dix femmes à Ostiense, pour avoir pris d’assaut une boulangerie, par quatorze personnes tuées à la Storta sur le chemin de l’exode le 4 juin, sans qu’il n’y ait eu pour les justifier aucun attentat partisan. Pour ne rien dire des déportations de masse, avec les milliers de morts qui s’ensuivirent : deux mille Juifs entre la rafle du 16 octobre et les arrestations isolées des mois suivants ; des centaines de carabiniers déportés ; des milliers de personnes arrêtées dans la rue ; sept-cents autres raflées et déportées du Quadraro(31))un mois avant la libération. Et pendant tout ce temps il y avait la guerre, les bombardements, la faim, les réfractaires à l’enrôlement fasciste qui se cachaient, les camps de réfugiés, le couvre-feu.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, avec l’ordre recomposé après le massacre, surtout parce que les Fosses Ardéatines ne sont pas seulement le lieu où de nombreuses histoires finissent, mais celui d’où partent une infinité d’autres histoires. De là renaît une bataille pour le signifié et la mémoire qui se livre sur les pages des journaux, dans les salles des tribunaux, dans les plaques apposées sur les murs, dans les cérémonies : pour « cette sale histoire », on célèbre des procès un demi-siècle plus tard et on se bat encore, littéralement. Mais plus douloureuse, plus constante et presque toujours plus silencieuse sont la peine, la tension qui traversent la vie et les sentiments de ceux qui sont restés, parents, conjoints, enfants et petits-enfants, frères et sœurs des tués. Faire l’histoire du deuil public signifie parcourir de nouveau les mutations du climat politique pendant un demi-siècle ; faire l’histoire des deuils personnels signifie s’interroger sur la façon dont un après est devenu possible. L’histoire des Fosses Ardéatines est vraiment, comme dans le titre du livre de Robert Katz, l’histoire de la « mort à Rome », mais dans un autre sens : cette histoire dit comment une ville, ses institutions et ses individus, ont essayé d’élaborer, en accord quelquefois, mais souvent dans le conflit ou l’ignorance réciproque, le sens de cette mort de masse qui est pourtant la mort d’individus, absurde, violente et cruelle.
Ada Pignotti(32) avait vingt-trois ans. Aux Fosses Ardéatines, elle a perdu son mari épousé quelques mois plus tôt et trois autres personnes de sa famille. À ce que l’on sait, aucun d’eux n’était dans la résistance ; mais ils se trouvaient tous dans les environs de via Rasella ce jour-là. Elle raconte : « À l’époque, après que cela est arrivé, en 44 –on n’en parlait pas vraiment, on ne pouvait pas en parler. J’ai travaillé pendant quarante ans ainsi, et jusque dans mon bureau, parfois, quand ils me demandaient quelque chose, je ne leur disais rien –parce qu’on te disait avec défi : eh bien, c’est la faute de ceux qui ont mis la bombe. Je faisais mine de ne pas les entendre parce que beaucoup me répondaient toujours ainsi : eh, mais ce n’est pas que la faute des Allemands, c’est aussi la faute de ceux qui ont mis la bombe. Parce qu’ils disaient que, si on se présentait, ils ne tuaient pas les otages. Mais quand est-ce que cette histoire a été écrite ? Quand l’ont-ils racontée ? Quand ? Ils n’ont absolument rien dit, ce n’est pas vrai qu’ils ont mis des affiches –ils les ont mises après, après qu’ils avaient déjà tué les trois cent trente cinq. Parce que nous avons suivi jour après jour toutes ces tragédies ; et je le leur ai dit, quand nous avons lu ça sur le journal je me suis sentie mal, ma belle-sœur était près de moi. Tu ne pouvais même pas discuter puisqu’ils disaient que tu cherchais à défendre ceux qui ont mis la bombe. Moi je ne défends personne, parce que les choses sont ainsi, cela ne sert à rien de vouloir les changer. »
L’alibi de la faute des partisans exorcise la présence de ces personnes qui par leur seule existence dérange la tranquillité des consciences. Pour chacun d’eux faire les comptes sur les raisons et sur les causes a été difficile et pénible, et les conclusions changent d’une personne à l’autre. La même chose vaut pour les partisans qui prirent part à l’attaque de via Rasella et à d’autres actions armées. « Le fait de donner la mort, de détruire, est une chose qui te détruit toi-même, qui à chaque fois t’enlève un petit morceau de toi » dit Carla Capponi(33). Même pour eux, en terminer avec cette histoire a été un travail long et difficile, donnant plusieurs réponses : de l’engagement pour la mémoire de quelques uns au silence des autres, du militantisme politique des uns au travail professionnel et intellectuel des autres.

4. Les sources orales.

[En chinois] pour dire vengeance on utilise les expressions
« raconter un crime » ou « raconter à cinq familles ».
La vengeance est le récit.

(Maxime Hong Kingston, La jeune guerrière)(34)

Au début de ce projet un jeune Juif romain vint me voir à la faculté. Par chance, il n’avait perdu aucun parent proche aux Fosses Ardéatines ou dans les camps d’extermination. C’était justement pour cela que j’avais demandé à lui parler, pour commencer à me faire une idée de la transmission et de la circulation de cette mémoire dans le ghetto de Rome, au-delà du cercle des personnes directement touchées. À la fin de la conversation, je le remerciai, et il me remercia. Puis il m’expliqua : « Tu vois, je suis arrivé ici un peu en avance, et je n’avais pas déjeuné. Alors j’ai pensé aller au bar, là, en dessous. J’ai regardé, et j’ai vu qu’ils avaient seulement des sandwichs au jambon et à la mozzarella. À un autre moment, je les aurais mangés sans problème. Mais là je devais faire l’interview, et je ne me suis pas senti de le faire. Parce que pour moi c’était une mitzvah. »(35)
L’une des différences entre les sources écrites et les sources orales est que les premières sont pour la plupart des documents, les secondes sont toujours des actes ; elles ne sont pas pensées en terme de substantifs et de choses mais en verbes, en processus ; ce n’est pas la mémoire et ce n’est pas le récit, mais se rappeler, raconter. Les sources orales ne sont jamais anonymes et impersonnelles, comme il est juste que le soient celles des institutions. Bien que le récit et la mémoire puissent contenir des matériaux partagés avec d’autres, ce sont toujours de simples individus qui se rappellent et qui racontent, qui assument à chaque fois la responsabilité et l’engagement de ce qu’ils se rappellent et qu’ils disent. Pour cette raison, un entretien, même pour une personne jeune et éloignée des faits, peut être une mitzvah, un commandement –témoigner, moins dans le sens judiciaire que dans le sens religieux. La seule femme parmi les victimes de la rafle du 16 octobre à en être revenue, Settimia Spizzichino(36), s’exprime ainsi : « J’ai fait une promesse quand j’étais dans le camp, une promesse solennelle à mes cinquante camarades dont beaucoup furent sélectionnées [pour être tuées] et dont beaucoup moururent de maladie ou d’épuisement. Je me révoltais, je ne savais pas s’il fallait maudire Dieu ou le prier, je disais Seigneur sauve-moi sauve-moi, parce que je dois rentrer et raconter. »
Raconter, cependant –comme de nombreux rescapés des camps d’extermination en ont fait la tragique expérience- dépend de l’existence de quelqu’un pour écouter. L’une des choses qui font l’originalité des sources orales est précisément qu’elles sont l’aboutissement d’un travail commun entre celui qui raconte et celui qui recherche, qui va les chercher, les écoute, les interroge. Cela aussi peut être un commandement, moral et professionnel. Une autre étudiante de mon département me l’a expliqué :
Sibilla Drisaldi(37) : «  Tu te souviens d’Alce Nero parle ? Quand le transcripteur s’adressait à lui pour lui demander de raconter son histoire, ce qui m’avait intéressé c’était qu’Alce Nero lui faisait comprendre que non seulement il attendait cela, mais qu’il savait déjà qu’une personne viendrait pour faire cette collecte, cette transcription, et qu’en plus il lui faisait comprendre que c’était lui qui l’avait appelé. Et pensant à cela je me suis rappelée, il y a deux ans, en sortant de la librairie où j’avais été chercher un livre de James Welch(38), pour l’un de tes séminaires entre autres, j’étais avec mon père, nous nous sommes mis à parler des Indiens, de la résistance indienne, et de là nous sommes arrivés je ne sais comment aux partisans et à via Rasella. Ce n’était pas la première fois que j’écoutais des récits historiques sur ce sujet par mon père, parce que mon père –au-delà du fait que mon grand-père était dans la résistance- cette histoire il la connaît bien sûr. Mais cette fois-là j’ai pensé, du récit qu’il faisait de via Rasella justement, que cela aurait été très beau de raconter, par delà la reconstitution historique, les histoires des personnes qui ont vécu cette période, leur mémoire. Je ne connais qu’une seule personne qui pourrait faire un travail de ce genre, en portant non seulement attention à la collecte des informations mais aussi justement aux histoires vécues, parce qu’il y a quand même un intérêt qui est lié à, à la littérature, non ? dans ces histoires ; et j’ai pensé : c’est Sandro Portelli. »
Je ne suis pas la seule personne, mais j’ai vraiment eu le sentiment que cette histoire m’appelait et j’ai ressenti la nécessité personnelle de ce récit. Ce livre est né un jour de mois d’août 1994, quelques mois après que le gouvernement a basculé à droite, un jour où j’ai trouvé une grande svastika noire peinte à la bombe sur le cippe qui, devant chez moi, rappelle les 14 personnes massacrées le 4 juin à la Storta. Le besoin de « raconter un crime » s’est poursuivi ensuite quand Leonardo Paggi m’a impliqué dans le congrès « In Memory » sur les massacres nazis en Europe et sur la « mémoire partagée » de Civitella en Val di Ghiana(39) et, avec Franco de Felice, il m’a pratiquement obligé à commencer à penser aux Fosses Ardéatines.
Mais je n’ai pas été le seul à penser, en tant que chercheur, avec les narrateurs et narratrices qui ont accepté de me parler, que ce travail était une chose qui devait être faite. De nombreuses personnes qui m’ont aidé à transcrire les entretiens m’ont offert leur travail ; tous ceux qui ne pouvaient se le permettre ont accepté des compensations pratiquement symboliques. Ils ne l’ont pas fait pour moi, mais pour l’histoire qu’ils m’aidaient à rassembler, pour le crime qui devait être raconté. Voici leurs noms : Giuseppina Incalza, Manuela Bagnetti, Marina Can, Cristiana Cervelloni, Marco Morini, Alessia Guglielmi, Sara Antonelli, Lucia Antonelli, Ulrike Viccaro, Romina Cometti, Giuliano Di Cerbo, Sara Menafra… L’Anfim (Association nationale des familles des martyrs tombés pour la liberté de l’Italie), l’Irsifar (l’Institut de Rome pour l’histoire de l’Italie du fascisme à la résistance), le Centre culturel juif de Rome m’ont aidé sans jamais faire d’obstacle. De nombreuses personnes (parmi lesquelles, madame Emma Fiorentino Alatri, Luciano Chiolli, Piero de Gennaro, Massimo Taborri et le Cercle culturel Montesacro) se sont employées à me trouver des contacts, à organiser des entrevues ; Flavio Govoni m’a permis de publier quelques vers des œuvres poétiques de Corrado Govoni. Mais il me faut rappeler des personnes de bords opposés (l’avocat Giachini, Gianfranco Fini), qui au moins eurent confiance en mon honnêteté intellectuelle. C’est une grande fierté que cette recherche se soit déroulée sans aucun soutien ni sponsor d’aucune sorte, institutionnel ou non. C’est le signe que parmi celles que l’on veut, beaucoup de choses peuvent se faire.

5. Désir, douleur, recherche de sens.

L’impression que cette histoire m’appelait, je l’ai eu non seulement pour des raisons de morale civique, mais aussi parce qu’elle constituait un défi et une opportunité unique sur le plan méthodologique et intellectuel pour la pratique et la théorie de l’histoire orale. L’histoire orale est surtout un travail relationnel : entre narrateurs et chercheurs, entre les événements du passé et les récits dialogués du présent ; c’est un travail fatigant et difficile parce qu’il demande à l’historien de travailler à la fois sur la dimension factuelle et sur la dimension narrative, sur le référent et sur le signifiant, sur le passé et le présent, et surtout sur l’espace existant entre les deux. Désormais, les Fosses Ardéatines sont à la fois un événement qui s’est produit et un événement dont on se souvient intensément, que l’on raconte de manière contradictoire : la bibliographie qui les concerne est immense et hétérogène, au point que nous pourrions dire, avec Washington Irving, que via Rasella et les Fosses Ardéatines sont parmi les événements devenus inconnaissables pour avoir été trop racontés(40). Je n’entends pas apporter ma contribution, c’est pourquoi ce livre ne contient pas de nouvelles révélations ou de scoops. Sur le cours des événements, je suis les conclusions (et les incertitudes) de l’historiographie existante. Les sources écrites, bibliographiques et journalistiques, au delà de quelques documents personnels qui m’ont été offerts par les personnes interrogées, sont essentiellement des sources déjà publiées. Elles servent surtout à établir un cadre problématique mais plausible des événements, sur quoi vérifier et mesurer le travail créatif de la mémoire et du récit.
Je ne fais donc pas l’histoire « seulement avec les sources orales », mais ce sont elles qui m’intéressent. En premier lieu, parce qu’elles donnent des éclairages sur des affaires personnelles trop privées pour attirer l’attention de l’historiographie, des sources institutionnelles et de la presse, qui se concentrent presque toujours sur les événements au sens strict et savent trop peu des vies qui les ont précédées et surtout de celles qui ont suivi –sauf à les redécouvrir, comme pétrifiées, à l’ouverture du procès Priebke. À travers leur récit, nous couvrons ce vide temporel, nous suivons les transformations du sens des Fosses Ardéatines pour les personnes impliquées et pour la ville de Rome, nous reconstruisons la bataille pour la mémoire, nous explorons la relation entre la matérialité des événements et la subjectivité des personnes, nous saisissons la multiplicité et le changement historique des manières d’affronter et d’élaborer la mort.
En second lieu, et précisément pour cela, l’ampleur des récits inexacts me fascine, celle des mythes, des légendes, des silences, toujours plus nombreux et imbriqués concernant cet épisode. L’histoire orale, en somme, distingue les événements des récits, l’histoire et la mémoire, justement parce qu’elle retient que récits et souvenirs sont en eux-mêmes des faits historiques. Qu’une version erronée de l’histoire devienne sens commun ne nous amène pas seulement à rectifier la reconstruction des faits, mais aussi à nous interroger sur comment et pourquoi ce sens commun s’est construit, sur ce qu’il signifie, à quoi il sert. La crédibilité particulière aux sources orales consiste précisément en ceci : dans le fait que, même quand elles ne correspondent pas aux événements, les discordances et les erreurs sont des événements en eux-mêmes, symptômes qui renvoient au travail dans le temps du désir et de la douleur et à la recherche difficile du sens.
Cela pourtant me semble nécessaire dans le moment où la bataille sur la mémoire ne regarde plus seulement les controverses entre les historiens, ou les polémiques de parti tournées vers le passé. Elle devient le terrain même sur lequel on rediscute, où l’on reconstitue et où l’on démolit l’identité d’une République et d’une démocratie qui sont les nôtres et qui sont nées de ces événements.

6. Constitution et utilisation des sources.

Quelques remarques techniques, pour finir, sur la formation et le traitement des sources orales. Le livre se fonde sur deux-cents entretiens individuels environ, d’une durée allant du quart d’heure nécessaire au sondage sur la connaissance des faits aux nombreuses heures qui le sont à la reconstruction des histoires personnelles (douze dans un cas ; généralement entre une heure et demi et trois heures). Il y a eu quelquefois plusieurs rencontres avec la même personne. À celles-ci on doit ajouter quelques situations « de groupe » : rencontres spécialement organisées dans les écoles ; débats publics ; cérémonies et commémorations. Tous ces entretiens ont été enregistrés sur bande par mes soins, à Rome (à l’exception de deux ou trois), entre juillet 1997 et janvier 1999. J’ai récupéré dans quelques cas aussi des enregistrements que j’avais faits par le passé ; dans trois ou quatre cas tout au plus, j’ai utilisé aussi des entretiens faits par d’autres, mais toujours au cours de projets auxquels j’avais participé ou avec des personnes que j’avais rencontrées. Dans tous les entretiens, j’ai reçu des autorisations verbales (quelquefois enregistrées sur bande ; il ne m’a pas semblé nécessaire d’avoir des accords écrits) pour les utiliser dans ce livre.
J’ai orienté la recherche des personnes à interroger en cherchant certaines choses et des groupes particuliers :
-les proches des personnes tuées aux Fosses Ardéatines, en cherchant à maintenir un équilibre entre les personnes signifiantes par leur engagement public pour la mémoire, et des personnes moins visibles, plus silencieuses, et parfois plus problématiques. J’ai reçu de l’Anfim toute l’aide que j’avais demandée, mais je me suis déplacé aussi hors de la toile organisée par les proches ;
-les partisans, en particulier les membres du GAP qui ont agi via Rasella, mais d’autres aussi, appartenant à des formations politiques diverses et actives dans différents quartiers du centre historique, de manière à rendre le contexte dans lequel l’action des GAP avait pris place ;
-les lieux de la ville d’où viennent les personnes tuées et où les partisans avaient été actifs : Trastevere, Testaccio, Trionfale, Val Melaina, le ghetto, Quadraro, Torpignattara… À cette fin j’ai recueilli aussi, et j’ai utilisé dans le livre, des histoires de personnes qui n’ont pas été directement impliquées, utiles pourtant pour bâtir le contexte ;
-des porteurs de la mémoire de droite, des jeunes en particulier, non par simple pluralisme abstrait, mais parce qu’ils sont source de connaissances et d’expériences que nous ne pouvons atteindre autrement. En outre, on ne peut lutter pour la mémoire en feignant d’ignorer que l’autre bord existe ;
-des personnes non impliquées directement, de diverses extractions et générations, qui m’ont semblé importantes pour leurs relations avec la ville et avec sa mémoire, et qui m’ont aidé à comprendre la signification et l’impact de cette affaire au delà du cercle restreint de ceux qui ont été personnellement touchés ;
-de nombreux jeunes gens de 15 ans et plus, amis de mes enfants, étudiants de mon département, des classes de lycée etc, pour vérifier leurs connaissances et me rendre compte du changement générationnel du signifié et de la perception des Fosses Ardéatines comme événement et comme lieu.
Les entretiens ont été transcrits par moi-même dans un tiers des cas environ, le reste par d’autres personnes ; dans la majeure partie j’ai transmis aux personnes interrogées soit la transcription « brute » intégrale, soit plus tard les parties du manuscrits où elles étaient citées, de manière à m’assurer que je n’avais pas fait un usage impropre de leurs paroles. J’ai construit le livre comme une narration polyphonique née d’un montage de fragments plus ou moins importants : d’abord parce qu’il était impossible d’utiliser intégralement les milliers de pages de transcriptions, ensuite parce l’histoire orale n’est pas une simple collecte de sources mais aussi une interprétation. Celle-ci commence au moment de la sélection des sources, continue dans le rôle de l’intervieweur durant l’échange, culmine dans la présentation finale de la recherche, explicitement dans la voix de l’auteur, implicitement dans le choix du montage. De toute la dimension interprétative, naturellement, je suis le seul responsable, et c’est pour cela en effet que je signe le livre.
Les citations sont rapportées textuellement autant que faire se peut, parce que dans les choix linguistiques et dans la forme narrative sont présents des signifiés qu’on ne peut extraire sans les détruire. Toutefois, pour des raisons de lisibilité et d’espace, j’ai eu recours à des coupes, à des montages internes, j’ai tendu toutefois à maintenir la qualité du récit oral jusque dans sa présentation écrite (c’est un faux esprit scientifique celui qui, par « objectivité » littérale, rend une belle performance orale avec un texte écrit, illisible et ennuyeux). L’importance de ces interventions change selon la fonction de chaque citation : plus grande si la fonction est purement informative, plus petite s’il s’agit d’attirer l’attention sur la qualité de parole. J’ai en outre tenu compte des exigences de représentation en public des personnes interrogées, dont quelques unes n’appréciaient pas d’être citées avec le langage familier et quelquefois vernaculaire que nous avons spontanément utilisé dans nos conversations. À presque toutes j’ai soumis les citations de leurs entretiens, et j’ai incorporé les modifications qu’elles m’ont demandées. L’ensemble est d’ailleurs présenté de manière à rappeler au lecteur qu’il est issu de discours oraux et dialogués, non de monologues et de textes écrits ; et du reste je n’attribue aux sources aucun mot qui n’ait été effectivement dit.
Les noms des personnes interrogées sont indiqués en italique dans le texte ; ceux qui en revanche font référence à des sources écrites (y compris les entretiens publiés en livres ou en articles) sont en caractères romains. J’utilise toutefois l’italique pour les entretiens déjà publiés mais que j’avais fait moi ou qui appartiennent à des projets auxquels j’ai pris part. Si un même nom apparaît plusieurs fois en italique et d’autres fois en caractères romains, cela veut dire que dans le premier cas il s’agit d’un entretien que j’ai fait, dans le second de témoignages oraux ou écrits publiés ailleurs.
Même en faisant de mon mieux, je n’ai pas eu assez de place pour insérer autre chose que des citations partielles, fragmentaires parfois, des entretiens, même si chacun d’entre eux a été présent dans son entier au cours de mon travail ; pour remédier à ces limites, j’ai utilisé les ouvertures et les fermetures de chapitres de manière à donner au moins une histoire presque en son entier, et de nombreuses autres avec un peu plus de respiration. Je n’ai pas eu le temps ni l’énergie de faire d’autres entretiens, qui auraient été pourtant nécessaires. C’est pourquoi je dois des excuses et des remerciements aux personnes que j’ai interrogées, qui dans le livre ne se retrouveront pas, ou seulement par fragments ; et aux personnes qui ne sont pas dans le livre parce que je ne les ai pas recherchées, que je ne les ai pas trouvées, ou parce qu’elles n’avaient pas encore entendu parler de ce que j’étais en train de faire.

7. Le temps des noms.

Au fil du temps j’ai assisté à tout le cycle annuel des cérémonies et des manifestations : la manifestation spontanée piazza del Campidoglio le 1er août, après la sentence qui laissait sa liberté à Erich Priebke ; la commémoration du massacre de la Storta, le 4 juin ; le 8 septembre à Porta San Paolo… Et j’ai pensé moi aussi à un ouvrage de Leslie Marmon Silko(41), une romancière indienne d’Amérique, Ceremony. L’auteur le définit non seulement comme la représentation d’une cérémonie, mais comme une cérémonie en lui-même. Je voudrais que cela vaille aussi pour ce livre : un récit d’histoire et de mémoire, mais encore, comme les cérémonies indiennes, une intervention active dans l’histoire, au moins sur ce fait historique concret et lourd qu’est aujourd’hui la mémoire. Parce que, écrit Silko, le noir pouvoir qui envahissait le monde « est mort pour l’instant, est mort pour l’instant, est mort pour l’instant ». Mais, comme le dit Primo Levi, « cela s’est produit et peut donc se produire ». Les cérémonies servent, quand elles servent, à s’opposer à ces retours.
Dans toutes les cérémonies, le moment le plus fort pour moi a été le simple et interminable appel des noms de ceux qui sont morts aux Ardéatines. Quelques proches, qui l’écoutent depuis un demi-siècle, sont fatigués même de cela (« ils font toujours la même chose, la liste des noms, tu restes trois heures à écouter tous les noms. Ils devraient faire un peu plus, parler un peu plus ; eh bien non : ils mettent une belle couronne, ils disent les noms et ils vont manger », Gabriela Polli)(42) ; d’autres le vivent encore intensément (« tu vois, chaque année quand ils les nomment, quand ils lisent la liste de toutes les personnes, de tous les noms, on sent vraiment la vie de chacun, de personnes si différentes les unes des autres », Adriana Montezemolo)(43). pour moi, qui était nouveau, ce fut un moyen de confirmer que « les trois cent trente cinq » sont à la fois une entité symbolique et collective, et trois cent trente cinq individus concrets et singuliers. Et que s’il faut beaucoup de temps pour les nommer un par un, cela a dû en prendre beaucoup aussi pour les tuer. Combien de temps a duré cette mort !

Alors, commençons : Ferdinando Agnini, Teodato Albanese, Pilo Albertelli, Ivanoe Amoretti, Aldo Angelai, Virgilio Angeli, Paolo Angelini, Giovanni Angelucci, Bruno Annarummi, Lazzaro Anticoli…

Traduit par Olivier Favier.

Note du traducteur:  Ce livre en son entier constitue, dans l’étude de la mécanique révisionniste italienne dont on ne peut guère aujourd’hui ignorer les ravages, un équivalent de ce qu’ont été les ouvrages de Robert O. Paxton pour la France, Christopher Browning pour l’Allemagne, Jan Grosz pour la Pologne. Je tiens à  saluer les historiens Pierre Vidal-Naquet -décédé depuis- et Jean Delumeau qui, sans me connaître, ont réagi l’un et l’autre en quelques jours à l’envoi de cette introduction. Leur réponse rapide me rend d’autant plus inexplicable le silence absolu -fût-ce avec leur recommandation- de la quarantaine de maisons d’édition qui ont reçu ce même manuscrit.
Le texte d’Ascanio Celestini, Radio clandestine, mémoires des fosses ardéatines, directement inspiré par ce livre, a été depuis publié par les éditions Espaces 34 et mis en scène par Dag Jeanneret avec Richard Mitou. Il a été traduit avec l’aide de la Maison Antoine Vitez, centre européen de traduction théâtrale. Merci à Laurent Mulheisen, Dorothée Suarez et Marie Bataillon, qui ont fait découvrir le texte d’Ascanio autour d’eux et au-delà.

Titre italien: Alessandro Portelli, L’ordine è già stato eseguito, Donzelli editore, Roma, 1999, 2001.

Rome, 23 mars 1944: des soldats sous uniforme allemand en position via Rasella peu après l'action militaire des Groupes d'Action Patriotique (GAP).

Quelques liens:

  • En 2007, suite à une campagne lancée en 1996 par le quotidien de Silvio Berlusconi Il Giornale, la cour de Cassation prononce son quatrième jugement positif à l’égard du partisan Rosario Bentivegna: l’attaque de Via Rasella est bien une « action de guerre légitime ». Article en italien sur le quotidien la Repubblica.
  • Textes complets (en italien)  des sentences prononcées à l’égard d’Herbert Kappler, Theodor Generale von Mackensen, Albert Kesserling et Erich Priebke, suite aux procès liés aux Fosses ardéatines.
  • Article de Charles Heimberg: Histoire, mémoire, judiciarisation du passé.
  • Un bel entretien avec Rosario Bentivegna sous-titré en français sur le site d’Arte.tv.
  • Un dossier sur la création française de Radio clandestine, mémoire des Fosses ardéatines, d’Ascanio Celestini, mise en scène de Dag Jeanneret.
  1. Egidio Cristini, « Le massacre de trois-cent vingt », recueilli à Rome en 1957 par Roberto Leydi, dans le disque Avanti popolo, vol. 6, Fischia il vento, édition de l’Istituto Ernesto de Martino, Hobby&Work, Rome, 1998. Les poètes en octaves du Latium se souviennent encore d’Egidio Cristini, maçon et poète improvisateur, natif de Tolfa, mais qui vécut par la suite à Santa Marinella. Il connut un moment de gloire quand il se présenta à l’émission « Quitte ou double ? » sur la Divine Comédie (d’après une conversation avec Stefano Prati, poète improvisateur, Artena, 05/09/1998). []
  2. Partisans du maréchal Badoglio (1871-1956), militaire fasciste qui tenta, à la chute de Mussolini le 25 juillet 1943, de poursuivre sans lui l’expérience fasciste en négociant un armistice avec les Alliés. Contraint à se réfugier à Brindisi après l’occupation de Rome par les armées allemandes, il tenta d’élargir son gouvernement aux forces antifascistes avant d’être remplacé, le 10 juin 1944, par Ivanoe Bonomi. En 1946, il fut déchu de son siège de sénateur pour son rôle sous la dictature. Nous avons choisi de conserver l’adjectif badoglien. (N.d.T.). []
  3. Vanda Peretta (1937), professeur à l’université de langue et littérature allemande ; 04/02/1999. []
  4. « Come, Dolabella, see/ High order in this solemnity » : ce sont les derniers mots d’Anthony and Cleopatra de William Shakespeare, acte V, scène 2, vers 393-94. Je remercie Sonia di Lorenzo pour m’avoir rappelé ce passage. []
  5. En fait l’éditorial refuse le « droit de sacrifier » des vies humaines aux « irresponsables » -les partisans-, alors qu’il appelle les « responsables » -les nazis- au seul sens de leur responsabilité et leur reconnaît, aussitôt après le massacre, l’intention de « préserver » des vies humaines. []
  6. Dan Kurzman, journaliste et historien américain, qui n’est en rien pro-communiste, commente ainsi le communiqué du Vatican : « Les “éléments irresponsables”, dont la ville est occupée, auraient dû “respecter la vie humaine“ et “l’innocence“ des occupants. Les “éléments responsables“, c’est-à-dire les occupants eux-mêmes, devaient seulement être “conscients” de leur propre responsabilité envers la vie humaine. » (Obiettivo Roma, Dall’Oglio, Milan, 1977, page 268). []
  7. Carlo Galante Garone, « Via Rasella davanti ai giudici », in Collectif, Priebke e il massacro delle Ardeatine, édition de l’Istituto romano per la storia d’Italia dal fascismo alla resistenza, supplément de «l’Unità » , août 1996. []
  8. Giuseppe Fabrini (1926), agriculteur ; Zagarolo, 25/08/1997. []
  9. Interlocutrice non identifiée, de Tivoli, 70 ans environ ; Fosses Ardéatines, 8/11/1997. []
  10. Sara Leoni (25 ans), étudiante en langues étrangères ; 12/09/1997. []
  11. Nom donné aux membres des GAP (gruppi di azione patriottica), créés fin 1943 en Italie pour organiser la résistance des militants communistes en milieu urbain. (NdT). []
  12. Maria Grazia Petterini (1935), employée ; 15/10/1997. []
  13. Gianfranco Fini (1952), secrétaire politique d’Alliance nationale ; 1/12/1997. []
  14. Mario Fiorentini (1918), professeur d’université en mathématiques ; membre de la direction des GAP ; il a participé à la préparation de l’action de Via Rasella ; 15 et 29/07 ; 05/01, 02/03, 07/11/1998. []
  15. Movimento Sociale-Fiamma Tricolore, parti créé en 1995 par Pino Rauti, se réclamant ouvertement du fascisme et des principes de la République de Salò. []
  16. « La Repubblica », 30/11/1997, cronaca di Roma, page VII. []
  17. La « ricorrenza » est l’anniversaire de la fondation des Faisceaux de combat, célébré le 23 mars. []
  18. Giovanna Marrone (1956), bibliothécaire ; 22/05/1998. []
  19. Antonietta Saracino (1950), chercheuse à l’université en lettres et civilisation anglaises ; 22/05/1998. []
  20. Neelam Srivastava (25 ans), étudiante en langues étrangères ; 25/09/1997. []
  21. Carla Gabrieli (1952), chercheuse à l’université en lettres et civilisation anglaises ; 20/11/1997. []
  22. Alessia Salvatori (1971), étudiante en langues étrangères ; 12/12/1997. []
  23. Quartier projeté par Mussolini en 1938 pour l’Exposition Universelle de Rome, laquelle devait célébrer les vingt ans du fascisme avec une exposition intitulée les « Olympiades de la civilisation ». Les travaux furent confiés à Marcello Piacentini, l’un des architectes officiels du régime, qui édifia des bâtiments administratifs, des musées, et le Colysée carré appelé aussi Palazzo della Civiltà del Lavoro. La guerre laissa le projet inachevé. (NdT) []
  24. Marco Ferrante (1966), journaliste stagiaire; 04/03/1998. []
  25. Une compétition cycliste traditionnellement organisée par l’Unione italiana sport popolari, qui se déroule le 25 avril le long d’un parcours qui comprend la Porta San Paolo et la via Ardeatina. []
  26. Henry James, préface à Roderick Hudson, in The Art of the Novel, Scribner’s, New York, 1947, page 5. []
  27. Antonio Pappagallo (1917), employé ; fils d’un frère de don Pietro Pappagallo, tué aux Fosses Ardéatines ; 26/05/1998. []
  28. Vera Simoni (1922) ; fille de Simone Simoni, tué aux Fosses Ardéatines ; 04/05/1998. []
  29. « Le 23 mars 1944 une bombe explose via Rasella tuant 32 soldats allemands. En représailles les Allemands décidèrent de tuer 10 Italiens pour chaque homme qui avait été tué. » : , Sergio Gaggia – Paul Gwynne, « The Anniversary of the Fosse Ardeatine – 24 March », mars 1996.  À noter que le site se trompe sur le nombre des victimes et donne une version réductrice de la façon dont les choses se sont passées Via Rasella. []
  30. Bruce Jackson, « What people like us are saying », in Disorderly Conduct, University of Illinois Press, Urbana-Chicago 1992, page 243. []
  31. Le 4 juin 1944. Cette rafle importante a marqué elle aussi la conscience collective des Romains. L’auteur metteur en scène Ascanio Celestini, qui a adapté l’ouvrage d’Alessandro Portelli sous le titre de Radio Clandestine, a créé un autre spectacle sur cet épisode en 2004, intitulé Scemo di guerra. (NdT []
  32. Ada Pignotti (1920), employée à la retraite. Aux Fosses Ardéatines ont été tués son mari Umberto Pignotti, son beau-frère Angelo Pignotti, un cousin de son mari, Antonio Prosperi, et un beau-frère de son beau-frère, Fulvio Mastrangeli ; 23/02/1998. []
  33. Carla Capponi (1919), dirigeante du PCI; membre de la direction des GAP, elle a participé à l’action de via Rasella; 28/05/1997, 14/08/1998. []
  34. Maxine Hong Kingston, The Woman Warrior (1975), Vintage, New York, 1989, page 53. []
  35. Je ne cite pas le nom de mon interlocuteur, ni ne fais dans le livre d’autres références à notre entretien, parce qu’il m’a demandé de faire en sorte que sa famille ne vienne pas à savoir qu’il transgresse quelquefois les interdits alimentaires. []
  36. Settimia Spizzichino (1921), employée ; déportée à Bergen Belsen ; sa mère, deux de ses frères et trois neveux moururent dans le camp d’extermination ; 22/11/1997. []
  37. Settimia Spizzichino (1921), employée ; déportée à Bergen Belsen ; sa mère, deux de ses frères et trois neveux sont morts dans le camp d’extermination ; 22/11/1997. []
  38. James Welch (1940) est un auteur américain Blackfeet. []
  39. Storia e memoria di un massacro ordinario, a cura di Leonardo Paggi, manifestolibri, Rome, 1996. []
  40. Washington Irving, « The Devil and Tom Walker », in Tales of a Traveller (1824). []
  41. Leslie Marmon Silko, Cérémonie, Albin Michel, «Terres indiennes», Paris, 1998. []
  42. Gabriela Polli (1943), employée des postes ; fille de Domenico Polli et nièce d’Ottavio Capozio, tués aux Fosses Ardéatines, Alatri, 18/05/1998. []
  43. Adriana Cordero Lanza di Montezemolo (1931), exploitante agricole ; fille de Giuseppe Cordero Lanza di Montezemolo, tué aux Fosses Ardéatines ; 17/04/1998. []