Kohlhaas (extrait), par Marco Baliani et Remo Rostagno.

 
Narrateur Il y a bien des années, en terre d’Allemagne, vivait un homme qui se nommait Michel Kohlhaas. C’était un éleveur de chevaux, son père et son grand-père l’avaient été avant lui, des générations entières d’éleveurs de chevaux.
Mais à la différence de son père et de son grand-père, Kohlhaas était parvenu à agrandir sa propriété au-delà du fleuve, et derrière maintenant il y avait une maison pour chaque serviteur, et la sienne, de maison, avait cinq pièces de plus.
Il avait épousé une femme douce, prénommée Lisette, qui lui avait donné deux enfants, et ils étaient encore petits.
Devant leur maison maintenant il y avait deux… (il les cherche du regard en les comptant) trois… quatre… cinq… six… sept enclos avec au moins quarante cinquante chevaux dans chacun d’eux.
Le plus beau moment de la journée pour Kohlhass c’était le coucher du soleil quand toutes les choses se confondaient dans le bleu. À cette heure il sortait sur la véranda de la maison et il avait devant lui tout les enclos avec ses chevaux, et des corps des chevaux, à cette heure, montait, en s’exhalant, comme… une vapeur qui formait un grand nuage, blanc, un cercle qui prenait tous les enclos des chevaux: et le nuage restait, immobile, en l’air, comme si le ciel ne voulait pas l’entraîner vers le haut.
Voilà, dans ces moments-là Kohlhaas sentait que le monde entier, tout entier! était à l’intérieur de ce cercle, qu’il n’y avait plus rien à ajouter ou à enlever, que c’était… juste… ainsi.
Dans ces moments-là Kohlhaas sentait que son cœur aussi était un cercle, un enclos et que lui, Kohlhaas, il était au centre de son cœur et que son cœur était au centre du cercle de ses chevaux… dans ces moments-là Kohlhaas sentait que même Dieu… Kohlhaas était très religieux mais il n’aurait jamais dit à un prêtre ce qu’il pensait en cet instant… que même Dieu, à présent, était là, dans le cercle… mieux… que Dieu, c’était ses chevaux!
Et dans l’avant-dernier enclos à droite il y en avait deux qui étaient plus beaux que tous les autres, deux moreaux, pur sang, de race, jamais il n’avait vu deux chevaux semblables… deux corps robustes mais tendus, une robe noire qui luisait sous le soleil et sous la lune, les pattes minces mais fortes, et intelligents avec ça… maintenant, il en était sûr, ils étaient là à le suivre en pleine nuit, les oreilles dressées, dans chacun de ses déplacements. Il les avait vus naître, il les avait élevés, et maintenant ils étaient là, prêts!… prêts à être vendus. Le lendemain ils devraient les emmener vendre, avec quarante autres chevaux, au marché de Dresde, comme chaque mois, pour la foire… Du reste c’était là son métier… c’était leur tour maintenant… mais ce n’étaient pas des chevaux comme les autres… c’étaient des bijoux, des bijoux!
Et le lendemain, à l’aube, Kohlhaas était déjà à cheval (il commence à galoper comme s’il était assis sur une selle), et à côté de lui il y avait son serviteur Herse, le seul qui sache lire et écrire, et ils allaient avec entrain sur la route pour Dresde, avec derrière eux plus de quarante chevaux, et à leur tête… les voici (il se tourne pour les regarder avec orgueil) les deux moreaux… on aurait dit que c’étaient eux qui guidaient le cortège, avec leurs yeux sombres qui perçaient la lumière, la crinière au vent, on aurait dit qu’ils volaient…

Kohlhaas Ceux-là au marché il ne les vendrait pas comme des chevaux de trait! Et pas comme des chevaux de boucherie non plus! Et puis quoi encore! Ceux-là c’étaient des chevaux… c’étaient des chevaux… (maintenant il chevauche comme s’il défilait durant une parade, lentement, au trot) de parade! Voilà… il les vendrait aux gardes de l’empereur et ils défileraient, dans le défilé annuel, sur la place publique de la ville, devant tous les autres chevaux… Il les voyait déjà, entièrement harnachés d’or et d’argent, les oreilles encapuchonnées d’étoffe violette… (il recommence à galoper) Oui… ceux-là maintenant au marché il les vendrait à un prix à faire blêmir… (il s’aperçoit qu’il pleut)… mince! Ça il ne fallait pas… allez allez! Herse au galop (il augmentent l’allure du galop) Voilà, ces nuages qui s’étaient amassés depuis tôt le matin, poursuivaient leur route maintenant et tout compressés qu’ils étaient il en sortait une petit pluie de novembre qui a l’air ne pas mouiller mais qui trempe en fait les robes des chevaux qui ont l’air ensuite sous-alimentés… allez! Allez! Au galop! Et au marché il faudra sans doute commencer à discuter sur le prix, allez au gal… hiiiiihiiii! (hennissements et halètements de cheval, qui cabre et piaffe avec ses sabots qui battent le sol à répétition)

Narrateur Le cheval de Kohlhaas s’était cabré… il y avait un barrage sur la route… un tronc énorme posé en travers… il fallait au moins vingt hommes pour déplacer un arbre de ces dimensions… mais pourquoi avaient-ils barré la route? … C’était l’unique route pour Dresde, à droite les marais, à gauche le fossé et là le palais du baron (en cherchant dans sa mémoire) comment s’appelait cette famille de nobles qui s’était établie depuis peu… les von Tronka! Oui mais pourquoi avaient-ils barré la route?… le commerce est libre en terre d’Allemagne… Mais en cet instant justement d’une guérite non loin du barrage sortit un homme sous la pluie qui vint vers Kohlhaas et demanda:

Homme Le laissez-passer! Le laissez-passer!

Kohlhaas Laissez-passer? Je ne savais pas qu’il y avait un laissez-passer, je suis Michel Kohlhaas, je suis connu dans toute la région, je suis passé sur cette route pendant des mois et des mois, vraiment je ne savais pas qu’il fallait…

Homme (avec une plus grande véhémence) Le laissez-passer! Le laissez-passer!

Kohlhaas (s’énervant) Je n’ai pas de laissez-passer! Vous ne pouvez pas me bloquer ici! Dresde n’est plus qu’à quelques kilomètres, je ne peux pas manquer la foire, voici ce que je peux faire, une fois arrivé à Dresde je peux aller au palais de la magistrature, je me fais donner le laissez-passer et au retour je vous le porte, hein?

Homme (avec violence) Le laissez-passer! Le laissez-passer!

Kohlhaas (devenant hors de lui) Je n’ai pas de laissez-passer! Mais vous ne comprenez pas? Que voulez-vous? Que les chevaux s’enfoncent dans la boue, je ne peux pas manquer le marché… moi…
Mais en cet instant justement la porte du palais s’était ouverte et sur le seuil était apparu un groupe de nobles avec encore le verre à la main, comme s’ils avaient été interrompus pendant qu’ils mangeaient et buvaient, et devant tous les autres… oui, cela devait être le baron von Tronka, on voit qu’ils avaient entendu la discussion, tant mieux, maintenant tout allait se résoudre… les voilà qui venaient… non, ils ne venaient pas vers lui, ils allaient directement au milieu du troupeau des chevaux et ils commençaient à les toucher, à les regarder, à faire des commentaires, comme s’ils étaient au marché… et personne pour lui adresser un regard! À lui! Le propriétaire de tous ces chevaux… et la pluie qui continuait à tomber drue et… puis, comme des abeilles sur le miel, tous autour de ses deux moreaux… ils les touchaient, les mesuraient, regardaient leur dentition, et encore personne pour lui adresser la parole… mais que se passait-il?… Soudain le baron, comme s’il le voyait pour la première fois…

Baron Beaux ces deux-là! Tu mes les vends?

Kohlhaas Vendre? Ici? Maintenant? (à part lui) Et pourquoi pas? De toutes façons il devrait les vendre au marché… Comme ça il les laissait aussi passer et on n’y pensait plus… alors… au marché il les vendrait pour plus de 370, peut-être même 390 (s’adressant au baron) « Je vous les donne pour 400! »

Baron Trop!

Kohlhaas Et, comme s’il avait dit qui sait quelle bêtise, tous les autres messieurs autour…

Tous (riant et ricanant) C’est trop! Trop! C’est vrai! C’est trop!

Kohlhaas Trop?! Mais ce n’était pas le moment de faire des pourparlers, la pluie continuait de tomber et les chevaux… (tiraillé intérieurement) Allez c’est bon (au baron) je vous les donne pour 360!

Baron Encore trop!

Kohlhaas Et de nouveau les autres messieurs autour…

Tous (ricanant) Trop! C’est trop! Trop!

Kohlhaas Mais je ne peux pas vous les donner pour moins, vous le voyez bien que ce sont des chevaux de race, pur sang, des chevaux comme ça on n’en trouve pas tous les jours, au marché j’aurais pu les vendre à…

Baron Et alors laisse-les moi en gage! En gage oui, tu les laisses ici dans mes écuries, en échange tu pourras passer et au retour, quand tu auras le laisser-passer, nous discuterons facilement du prix.

Kohlhaas En gage (à part lui) En gage cela signifiait que pour l’instant les chevaux il se devait pas les vendre au rabais, c’était une bonne idée. « En gage bien sûr! » (tourné vers Herse) Mais Herse secouait la tête comme si la chose ne lui plaisait pas.
(parlant à Herse à son côté) « Mais non, c’est la seule chose à faire, tu ne comprends pas? De cette manière nous pourrons aller à Dresde et… plutôt non… faisons comme ça… tu restes ici avec les deux moreaux, je te laisse un peu d’argent… tu sais comment faire pour les soigner, les étriller… le temps d’arriver pour vendre les autres chevaux… deux trois semaines et je suis de retour avec le laisser-passer… mais qu’est-ce que tu as à secouer la tête comme ça, c’est la seule chose que tu sais faire, mais qu’est-ce que tu veux? Voir les chevaux s’enfoncer dans la boue jusqu’au ventre… et voilà! Tu vois bien! (montrant devant lui) Tu vois!
Quatorze ou quinze serviteurs du baron déplaçaient le tronc avec peine et le route était de nouveau libre… c’était la seule chose à faire…

Narrateur Il allait se retourner pour dire que… mais le baron? Il rentrait déjà au palais et du seuil il lui faisait un signe de la main comme pour dire « alors nous sommes d’accord »…

Kohlhaas
Et ses deux moreaux? (il se tourne pour les chercher) On les emmenait déjà vers les écuries… tout comme ça en vitesse qu’il ne lui restait plus qu’à monter à cheval, à donner les dernières recommandations à Herse et partir au galop sous la pluie avec les autres chevaux derrière, sur la route de Dresde! En gage! C’était une excellente idée…. et en gage cela voulait dire qu’avec tout le calme nécessaire au retour… eh, il leur ferait voir lui qui était Michel Kohlhaas, ce ne serait pas quatre-cents… (soudain son allure se fit lente, presque rêveuse) c’étaient là ses chevaux les plus beaux… ses bijoux… ses deux moreaux…

Narrateur Mais tandis qu’il allait au galop sur la route pour Dresde il sembla à Kohlhaas qu’il sentait dans l’enclos de son cœur que quelqu’un avait enfilé…une aiguille (il se donne un coup au cœur) avec un fil et qu’il tirait (il sursaute) tirait (de nouveau) et à chaque coup à l’intérieur de l’enclos de son cœur il s’ouvrait comme… une petit fente… petite, mais douloureuse.
Toutefois il arriva à Dresde et en deux trois semaines il vendit tous ses chevaux: il était toujours ainsi, ce n’était jamais la peine de discuter pour les chevaux de Kohlhaas, on le connaissait dans toute la région et dès qu’il eut expédié ses dernières affaires allez! Au pas de course au deuxième étage du palais de la magistrature pour se faire donner un laissez-passer.

Kohlhaas (comme s’il parlait et écoutait la voix du fonctionnaire au guichet) Pour les terres du baron von Tronka… comment non? Un laissez-passer… oui… non… mais on le lui avait demandé… que le commerce était libre en terre d’Allemagne… oui, il le savait, mais… mais il y avait un barrage sur la route… il avait dû laisser en gage ses deux chevaux les plus beaux… mais… ce n’était pas possible… ses moreaux… (montrant le fonctionnaire) il secouait la tête et souriait.

Narrateur Alors Kohlhaas descendit sur la place du marché pour raconter ce qui lui était arrivé à ses autres amis, marchands, éleveurs, et eux aussi après avoir écouté l’histoire lui dirent que:

Éleveurs (riant et lui donnant des tapes sur les épaules et des bourrades de moquerie bienveillante) Mais allez! Tu t’es fait avoir Kohlhaas! Il t’a fait une blague! Tu sais comment ils sont faits les messieurs… il s’était installé depuis peu et il aura voulu t’éprouver… tu t’es fait avoir Kohlhaas, va reprendre tes deux moreaux… il t’a fait une blague Kohlhaas… une blague.

Kohlhaas (humilié, remontant à cheval et commençant à galoper) Une blague? Oui, mais pourquoi une blague à moi, Michel Kohlhaas vendeur de chevaux… je ne suis pas un serviteur quelconque à qui un baron peut se permettre de faire des blagues de ce genre… maintenant que je reviens au palais le baron doit me demander pardon… je veux qu’il me rende mes deux moreaux comme…(de nouveau son allure se fait lente et rêveuse) mes chevaux les plus précieux… mes…

Traduit par Olivier Favier. Extrait de Marco Baliani, Remo Rostagno, Kohlhaas, Edizioni Corsare, Perugia, 2001.

Pour aller plus loin:

  • Le site de Marco Baliani, avec des extraits filmés du spectacle.
  • La rubrique théâtre-récit de ce site, qui contient d’autres extraits de textes de Marco Baliani traduits en français, ainsi qu’un entretien.

Kohlhaas, spectacle écrit à quatre mains par Marco Baliani et Remo Rostagno en 1989, librement inspiré d’une nouvelle d’Heinrich von Kleist, est considéré comme l’acte de naissance du théâtre-récit. L’acteur-auteur Marco Baliani est seul sur scène pour raconter son histoire. Le décor et les costumes sont ramenés à l’essentiel, une simple chaise où s’asseoir, des habits noirs sur un fond de scène noir lui aussi. Toute l’attention du spectacteur se porte ainsi sur le verbe, sur le visage et les gestes du narrateur, ici photographié en 2010 par le très talentueux Enrico Fedrigoli. D’autres images de ce photographe sont reproduites dans le cahier central de Marco Baliani, Ho cavalcato in groppa ad una sedia, Roma, Titivillus, 2010.