Histoire d’une goutte d’eau, par Ascanio Celestini.

 

Un homme est assis dans la pièce. Il regarde le robinet qui fuit. L’homme pense : c’est juste une goutte d’eau.
Il va bien falloir que quelqu’un trouve une solution à ce problème de goutte d’eau. Je pourrais me lever et aller fermer le robinet, mais je ne peux quand même pas tout faire tout seul.
C’est que je suis un démocrate, moi, et je pense qu’un citoyen élit ses représentants pour qu’ils s’occupent des problèmes importants. Je ne suis pas comme tous ces gens qui ne croient plus dans les institutions, moi, qui créent des comités et des collectifs et qui veulent s’organiser entre eux ! L’homme assis dans la pièce regarde le robinet et il pense : c’est le gouvernement qui devrait trouver une solution à ce problème de goutte d’eau. S’il y avait là un gouvernement de droite, l’homme de droite, il dirait, mettons un bouchon de métal soudé sur le tuyau du robinet et il ne gouttera plus. Bien sûr, je dis, bien sûr soudons le tuyau. Mais si je veux aller me laver les mains et que le tuyau est soudé, il n’y aura plus d’eau.
L’homme de droite me répondrait : oui enfin bon, en attendant on a résolu le problème de la goutte d’eau. Quand un problème de lavage de mains arrivera on s’en occupera aussi. Un problème à la fois. C’est vrai, je dis, c’est vrai mais je ne suis pas convaincu par l’idée du bouchon. S’il y avait là un gouvernement de gauche, l’homme de gauche dirait… Sauf qu’en réalité un homme de gauche ne vient jamais seul. Ils vont toujours par deux. Un de la gauche modérée et un de la gauche radicale. Je recommence. S’il y avait là deux hommes de gauche, l’homme de la gauche modérée dirait : mettons un bouchon de métal soudé sur le tuyau du robinet… comme l’homme de droite.
Alors que l’homme de la gauche radicale me conseillerait de me lever et d’aller fermer le robinet. En fait il dirait ce que je pense moi aussi, et d’ailleurs je me considère comme un homme de gauche. Mais l’homme de la gauche radicale ajouterait : sauf que si on fermait le robinet, on se trouverait objectivement en contradiction avec la gauche modérée qui, étant proche des idées de la droite, quitterait la coalition… Par conséquent, il faut être responsable, on ne peut pas prendre le risque de faire tomber le gouvernement.
Donc, fermer le robinet pour qu’il ne goutte plus est une excellente solution, mais ce n’est pas le chemin à suivre.
Par conséquent, on attend.
C’est vrai, je dis, c’est vrai mais je ne suis pas convaincu par l’idée qu’il faille attendre. Peut-être que je devrais m’adresser au syndicat. S’il y avait là un syndicaliste, il dirait peu importe de savoir quelle est la meilleure solution. On pourrait aussi bien fermer le robinet ou souder le tuyau, mais choisir entre l’une ou l’autre impliquerait un affrontement entre des positions différentes. Et s’il y a un affrontement, personne ne sait comment ça peut finir ! Non, nous, nous sommes pour la médiation. Et d’abord, est-ce qu’on est vraiment sûrs qu’il s’agit d’une goutte d’eau ? Et si ce n’était pas une vraie goutte d’eau ? Si c’était une métaphore ? Si c’était une provocation ?
C’est vrai, je dis, c’est vrai mais je ne suis pas convaincu par la position du syndicat. Un homme est assis dans la pièce. Il regarde le robinet qui fuit. L’homme pense : c’est juste une goutte d’eau. Je pourrais me lever et aller fermer le robinet, mais je ne peux quand même pas tout faire tout seul. En attendant, les gouttes d’eau tombent, l’une après l’autre. L’homme dans la pièce voit l’évier se remplir. Il voit la goutte d’eau fatale qui fait déborder le vase. Il voit l’eau qui coule sur le sol. Il sent ses pieds qui commencent à être mouillés et il pense : tôt ou tard, goutte après goutte, la pièce va finir par être inondée. Il pense : le sol va céder sous le poids de l’eau.

Mais le sol de cette pièce, c’est le plafond de la pièce du dessous. Des milliards de gouttes d’eau vont enfoncer le sol et inonder la pièce du dessous et tout ses objets utiles et inutiles et les gens qui l’habitent.

Les pièces vont s’effondrer les unes sur les autres jusqu’à ce que tout le bâtiment s’écroule et l’eau ensevelira les décombres. Un homme est assis dans la pièce. Il regarde le robinet qui goutte et il voit le déluge. Et il pense : ce n’est pas possible. Non, vraiment, ce n’est pas possible. Alors il se tourne et il regarde le mur. Il arrête de penser à la goutte d’eau. Il sourit, il s’endort, et se noie, sereinement.
 

Extrait de Ascanio Celestini, Parole sante, Fandango libri, Rome, 2007. Traduit par Juliette Gheerbrant.
Ce texte a été publié dans le numéro 15 de la revue « Frictions » (automne 2009).

 

Les deux versions présentées dans le documentaire Parole sante:

La version présentée sur la Rai3, dans l’émission Parla con me: