Retour sur la guerre d’Algérie, avec un film et quelques liens, par Olivier Favier.

 

J’aurais voulu, mais le temps manque, écrire sur un certain retour du refoulé de l’extrême-droite en France, sur les symptômes que réprésentent les récents succès de Robert Ménard ou d’Éric Zemmour, et souligner aussi ce fond commun de culture pied-noir. Non que je veuille, on s’en doute, en faire un brevet de racisme, mais j’y vois très clairement la survivance d’un malaise relié à une génération et à une communauté qui, d’amnisties précoces en silences complices, n’auront jamais réglé leurs comptes avec l’Histoire. En ce qui nous concerne, force est de croire qu’il n’est jamais trop tard pour payer.
Tout cela serait peut-être anecdotique, ou ne serait simplement pas, si Marine Le Pen ne réussissait dans la même temps la normalisation de son parti, élargissant du même coup son électorat potentiel. Son père, on le sait, fut officier parachutiste à la bataille d’Alger. Ayant quitté la présidence du parti, c’est singulièrement à cette « guerre sans nom » qu’il dédie son dernier écart -écart qui marque un saut qualitatif net, sinon dans l’abjection, du moins dans la clarté de son discours xénophobe. Tout cela se produit presque un demi-siècle, quarante-neuf ans pour être précis, après la signature des Accords d’Évian.
Ironie du sort, ou parallèle propre à faire sourire les tenants de la science en histoire -mais ce sont ceux qui croient que le fascisme se reconnaît aux chemises noires et à l’huile de ricin- quarante-neuf ans après une autre guerre pas vraiment nommée elle aussi, une guerre civile, une coalition hétéroclite, menée par un grand maître de la communication, s’empare du pouvoir en Italie. Nous sommes en 1994. En un an, Silvio Berlusconi a changé une idée nationale devenue taboue, car suspecte de fascisme, en slogan pour équipe de football -et les militants de son nouveau parti en autant de supporters. Dans cette coalition, le fédéralisme xénophobe(1) voisine avec un vieux parti postfasciste, très attaché quant à lui à l’unité du pays. Ce vieux parti qui changera de nom quelques années plus tard a pour lors un nouveau leader, qui voit en Mussolini « le plus grand homme d’état du siècle ». Longtemps dauphin d’un vétéran nazifasciste, cet héritier heureux est trop jeune pour avoir fait la guerre, ce qui lui offre, comme la nouvelle égérie du Front national, la chance d’une nouvelle vie. Il ne manque pas de la saisir puisque, en mal de légitimité, il finit par affirmer comme une révélation que le « fascisme est le mal absolu ». La phrase est relevée par un ténor du parti, qui ajoute en substance: « à présent nous pourrons dire tout le bien qu’il a fait ».
Guy Debord, dans un texte que j’aime à citer, parlait déjà en 1984 d’un « d’une série de facteurs historiques communs (entre l’Italie et la France): rôle important des parti et syndicat staliniens dans la vie politique et intellectuelle, faible tradition démocratique, longue monopolisation du pouvoir par un seul parti de gouvernement, nécessité d’en finir avec une contestation révolutionnaire apparue par surprise ».
J’ajouterai, bien sûr, le terrible aveuglement d’une certaine composante gauchiste qui, reconvertie ou non, hante toujours les arcanes du pouvoir, dans l’exaltation de ce qui était alors la plus terrible actualité de l’horreur, de la Chine de Mao Zedong au Cambodge de Pol Pot. On ne manquera pas de s’étonner qu’à l’heure où le stalinisme ne survit qu’à l’état résiduel -et devient donc fort logiquement un nouvel étalon du mal- bien peu se demandent encore de quoi ce gauchisme est-il le nom(2).
Mais revenons à la guerre d’Algérie comme parangon de l’inassimilable pour une « grande nation » depuis longtemps convaincue d’être le « pays des droits de l’homme ». En Italie, un grand historien, Angelo Del Boca, voulant faire un sort à la bonne conscience de son pays, a intitulé Italiani, brava gente?(3), un livre consacré en grande partie aux méfaits du régime de Mussolini et de la colonisation. On pourra toujours s’étonner qu’il faille en revenir à des clichés pour étayer de pareilles réflexions, mais ce sont sur ces clichés que s’appuient les silences. Mieux, on ne pardonne pas à ceux qui parlent de ne pas s’en tenir, comme l’a fait jusqu’au bout le général Bigeard, à la posture du « vieux con glorieux » (sic!). Si l’on repense aux procès tardifs dont a été l’objet le général Aussaresses(4), on peut au moins lui concéder, comme l’ont fait Marie-Monique Robin ou Patrick Rotman, le mérite d’avoir levé le voile sur une réalité essentielle, quelle que soit l’horreur qu’on puisse en éprouver. Il y a quelques années, j’ai soutenu une pétition contre le sénateur à vie Francesco Cossiga, lequel se référait aux méthodes en cours dans les années 1970 -le matraquage des étudiants et l’utilisation d’agents provocateurs- dont ce faisant il confirmait l’existence. À distance, force est de reconnaître à l’un comme à l’autre le mérite de la franchise. À défaut d’impossibles regrets, ils laissent au moins une histoire possible, fermant la voie à tout révisionisme.
Je vous invite donc à découvrir ou à redécouvrir le film de Patrick Rotman, et quelques unes des références qui le suivent. Comme me l’a dit un jour l’écrivain Aldo Zargani, le mal n’est jamais banal, mais ceux qui le font le sont presque toujours. Ce sera sans doute une question de génération et de langue, sans nul doute aussi le grand talent du réalisateur, mais les hommes que vous entendrez-là sont terriblement proches, au-delà du jugement.

Olivier Favier

L’ennemi intime, par Patrick Rotman.

 

Ce film documentaire réalisé en 2001 est composé de 3 parties pour un total de 204 mn. Il mêle images d’époques, en noir et blanc et en couleurs, quelques entretiens d’archives et des entretiens exclusifs avec des « acteurs » connus ou anonymes de la guerre d’Algérie. En montrant comment la torture, les exécutions sommaires et les exactions, ont été bien plus largement partagées qu’on a longtemps préféré le croire, et comment s’est mis en place « l’engrenage » entre les différents protagonistes de cette guerre d’indépendance, au-delà de tout jugement, Patrick Rotman restitue la dimension tragique et profondément humaine d’un conflit qui, dès le 8 mai 1945, jour de mémoires bien différentes de part et d’autre de la méditerranée, s’enfonce peu à peu dans l’inévitable.

Un film écrit et réalisé par Patrick Rotman

Une production Michel Rotman
Montage et musique Richard Bois
Documentation Marie Hélène Barbéris

© Kuiv ProductionsFrance 3 – 2001 (diffusé en mars 2002)

épisode 1 :Pacification
épisode 2 : Engrenages
épisode 3 : États d’armes

Avec les témoignages originaux de: Paul Aussaresses, Rachid Abdelli, Jacques Allaire, Henri Warbler, Henri Bourdet, Jacques Zero, Pierre Alban Thomas, Jean-Yves Templon, Edmond Sanquer.

Pour découvrir ce film vous pouvez aller sur le site archives.org.

 

Pour aller plus loin:

Les suggestions qui suivent sont volontairement peu nombreuses au vu d’une bibliographie immense -d’intérêt très variable- et d’une filmographie qui s’est beaucoup étoffée ces dernières années et dont certaines références plus anciennes sont désormais visibles sans grande difficulté.

1. Sur la conquête de l’Algérie -thème qui n’est pas abordé dans ce film:

  • Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), Paris, La Découverte,  1991. Une synthèse très claire par l’un des meilleurs spécialistes de la question.
  • François Maspero, L’honneur de Saint-Arnaud, Paris, Plon, 1993. Réédition Points/Seuil, 1995. À travers la biographie de cet officier raté, que la conquête de l’Algérie amène jusqu’à l’orchestration du coup d’état du 2 décembre 1851, François Maspéro montre comment l’histoire coloniale est intimement liée à celle de la métropole. Nombre d’hommes politiques ou de militaires connus pour avoir joué en France des rôles de premier plan, de Bugeaud et Cavaignac à Bigeard et Messmer, en passant par Lyautey et Gallieni, ont été pendant longtemps les instruments de la domination coloniale. Certains sont oubliés, d’autres sont demeurés dans la mémoire dans l’une ou l’autre de leurs carrières, mais la cohérence pourtant très signifiantes de leur parcours n’apparaît guère qu’aux yeux de trop rares spécialistes, quand elle n’est pas gommée à dessein. On peut lire sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon un article du même François Maspéro en introduction à son livre.

2. Sur la guerre d’Algérie

a/ Quelques films essentiels.

  • Gillo Pontecorvo, La bataille d’Alger (Algérie-Italie, 1965). Cette fiction qui ne contient aucune image d’archive comme se plaisait à le répéter son réalisateur, apparaît paradoxalement comme le meilleur « document » sur la Bataille d’Alger de 1957, tourné moins de dix ans plus tard sur les lieux mêmes des affrontements, avec pour acteurs et figurants de nombreux témoins ou protagonistes des faits relatés, certains dans leur propre rôle. Ce film reçoit le Lion d’or à Venise et est trois fois nommé aux Oscars. Il sert à former les officiers américains en partance pour la guerre du Vietnam ou plus récemment en Irak, et est jugé tant par Roger Trinquier ou Paul Aussaresses, comme parfaitement fidèle aux faits. Malgré tout, il ne se voit accorder un visa d’exploitation en France qu’en 1971. Louis Malle s’efforce alors de le faire diffuser, mais l’explosion d’une bombe et les menaces de l’OAS contraignent les programmateurs à retirer le film après quelques jours d’exploitation. Il ne ressort en salle en France que pour l’Étrange festival en 2003 et sous la forme d’une véritable réédition l’année suivante, après une resortie triomphale aux États-Unis. Il n’en reste pas moins très méconnu du public.
  • Marie-Monique Robin, Les escadrons de la mort, l’école française (France – 2004). Documentaire très important qui montre comment les guerres d’Indochine et d’Algérie, et plus singulièrement la Bataille d’Alger, ont été à l’origine d’une véritable « école française » de la guerre contre-révolutionnaire, laquelle aura une influence durable dans les conflits menés par les États-Unis, comme dans la mise en place et le maintien de plusieurs dictatures d’Amérique du Sud. Le film est encore un excellent complément au livre éponyme paru aux éditions de la découverte en 2004.
  • René Vautier, Avoir vingt ans dans les Aurès (France, 1972).
  • René Vautier, L’Algérie en flammes (France, 1958). Ce film en couleurs de 20 mn qui circule partout dans le monde avant d’être projeté à la Sorbonne en 1968 est un témoignage sur les actions du FLN, montré dans sa proximité avec la population. Il vaut au cinéaste vingt-cinq mois de prison dans une cellule secrète du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne en Tunisie. Le FLN est alors peu enclin à voir un cinéaste français lui faire sa propagande.
  • Jean-Luc Godard, Le petit soldat (France, 1963). Le film qui fait dire à son réalisateur, « le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde ».
  • Jacques Rozier, Adieu Philippine (France, 1963). À travers l’éducation sentimentale d’un jeune homme, qui vit ses derniers jours de paix avant d’être appelé en Algérie, un portrait de la métropole en 1960 qui semble bien loin de la réalité de la guerre.
  • Mohammed Lakhdar-Hamina, Chronique des années de braise (Algérie, 1975 ). Grande fresque algérienne sur la lente glissée vers la guerre, de 1939 à 1954.

b/ Quelques livres:

(Le choix est centré sur les aspects les plus délicats et /ou les plus oubliés)

  • Benjamin Stora, La dernière génération d’octobre, Pluriel Benjamin Stora est né en Algérie. Dans ce livre, il raconte sa jeunesse d’enfant pied-noir exilé en banlieue parisienne, son engagement dans l’OCI et ses premiers pas d’historien. Du même auteur, on peut lire les nombreux livres qu’il a consacrés à la guerre d’Algérie.
  • Benjamin Stora, Messali Hadj : pionnier du nationalisme algérien, 1898-1974, RAHMA, 1991. Le leader historique du MNA, qui cherche jusqu’au bout à privilégier une solution politique, est l’objet, avec son mouvement, d’une guerre sans merci de la part du FLN.
  • Benjamin Stora et François Malye, François Mitterrand et la Guerre d’Algérie, Paris, Calmann-Lévy, 2010. François Mitterand, peu avant de mourir, a pensé nécessaire de devancer l’Histoire en faisant ses comptes avec Une Jeunesse française, dont il craignait qu’elle ne lui soit pas pardonnée. Mais, sur son rôle dans la guerre d’Algérie, alors qu’il est désormais un homme mûr et ministre aux couleurs de la SFIO, le même silence a semblé suffir que celui qui se fit lors du procès Papon sur les massacres de 17 octobre 1961.
  • Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris : 17 octobre 1961, Paris, Le Seuil, 1991, réédition en poche en 2001 (postface inédite de l’auteur). Sur le même sujet, on verra aussi les photographies d’Elie Kagan publié dans Jean-Luc Einaudi -Elie Kagan, 17 octobre 1961, Arles, Actes Sud, 2002.
  • Yves Benot, Massacres coloniaux, Paris, La Découverte, 2001. Ce livre contient une analyse à la fois concise et fouillée des massacres du 8 mai 1945 , à Sétif et Guelma. Du même Yves Bénot, on peut lire aussi, sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, un article sur « Les événements de Sétif  » analysés par Albert Camus.
  • Henri Alleg, La Question, Éditions de Minuit, 1958. Récemment réédité, ce livre a porté au grand jour la question de la torture en Algérie.
  • Pierre Vidal-Naquet, Les Crimes de l’armée française Algérie 1954-1962, Paris, La Découverte, 2001 [Préface inédite de l’auteur].
  • Michel Roux, Les harkis, les oubliés de l’histoire, Paris, La Découverte, 1991.
  1. Le fédéralisme fut d’abord une idée progressiste, développée par les tenants d’une unité qui voyaient dans le centralisme jacobin un modèle inadapté à une Italie attachée à ses multiples identités urbaines. Voir les livres, malheureusement non traduits en français, de Carlo Cattaneo ou de Carlo Pisacane. []
  2. Je renverrai sur ce point aux passionnants écrits de Simon Leys []
  3. Angelo del Boca, Italiani, brava gente?, Neri pozza, Milan, 2005 []
  4. Suite à la parution de son livre Services spéciaux, Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture, Perrin, 2001, le président de la République Jacques Chirac, qui avait compté Marcel Bigeard dans son gouvernement de 1975 à 1976, a cru bon de retirer à Paul Aussaresses sa légion d’honneur. Avait-il réellement découvert dans cette lecture les réalités du contre-espionnage? []