Duce en boîte (prologue), par Daniele Timpano.

 
(Moi, une malle)

Dans notre belle Italie, entre les deux guerres,
prospérait en Italie un chef d’état merveilleux:
Benito Mussolini.

Faisons un effort d’imagination collective:
faites comme si c’était moi.

(Je me montre)
Mort.

(Je montre la malle)
Comme tous les grands j’étais haut de 80cm et large de 40, un an après ma mort, que je vais vous raconter maintenant. Le 28 avril 1945, un samedi. Non, un instant.
Qu’est-ce qu’il faut savoir? En Italie il y avait eu -et il y a ce soir- le fascisme, pendant vingt ans, vous vous en souvenez? C’est moi qui l’ai amené. Puis la guerre, la Résistance, la Libération, mais tout cela ce soir nous intéresse peu: ce qui suit est le récit documentaire des aventures post-mortem du plus beau des Italiens. Personnages principaux: moi. Interprètes principaux: moi. Autres interprètes: ça suffit comme ça.
Autres choses à savoir? Mon histoire commence dans le comasque, autrement dit sur le lac de Côme, qui je crois est en Lombardie, puis elle passe à Milan, qui est en Lombardie, de Milan elle passe un peu par Pavie, en Lombardie, de Pavie à Cerro Maggiore, qui est toujours en Lombardie, et pour finir dans une malle de 80×40 elle rentre chez moi c’est-à-dire à Predappio; là d’où la dépouille était partie avant même qu’elle ne parte du Comasque, c’est-à-dire quand elle était encore en vie, autrement dit avant le début de cette histoire -qui est une histoire toute petite mais est à l’intérieur d’une histoire plus grande, l’histoire de ma vie, qui est la seule Histoire qui doive vous intéresser ce soir; à Predappio qui est l’endroit où je suis né en 1883 et où je suis enterré depuis août 1957; à Predappio qui est en Émilie-Romagne, mais plus Romagne qu’Émilie, et qu’on rejoint avec le bus de l’ATR, agence de transport romagnole, en 30 minutes depuis Forlì. Venez, venez, venez me trouver!
À Predappio vous trouvez les restes morts de mon corps vivant d’autrefois et vous trouvez, naturellement, vous trouvez aussi de nombreux gadgets: vous trouvez des broches, des anneaux et des porte-clés avec le faisceau des licteurs, vous trouvez des bronzes, des bustes, des tasses, des images et des magnettes avec ma tête, des magnettes… ceux qu’on met sur le frigo; vous trouvez la matraque “Je m’en fous” -35cm, bois noir avec poignée marron claire, avec inscrit sur la première face justement “Me ne frego”, et sur l’autre “Dux Mussolini”, 12,50 euros H.T., mais vous trouvez aussi le vin du Duce “je chancelle mais je ne flanche pas”, la bière du Duce et la liqueur du Duce -disponible dans son petit emballage par six.
Vous trouvez surtout la “Garde d’honneur Benito Mussolini”, une petite escouade de sentinelles volontaires qui font le planton -volontaire- dans ma crypte de famille. “Qui entre dans la garde se défait de son individualité et des mesquineries qui en dérivent pour revêtir sobrement un caractère impersonnel”, je l’ai vu écrit dans leurs statuts, qui sont nés et ont été accrochés à l’entrée de la crypte de ma famille, à Predappio. Beaux, la trentaine, une cape noire les recouvre du cou jusqu’aux mollets, sans emblèmes ni écussons. Manteau noir, viril et pur. Apologie du fascisme qui efface chaque jour 60 ans de démocratie. Venez, venez, venez me trouver!

Traduit par Olivier Favier. La version française du texte est en lecture à Paris le 16 juin 2011 au café des oeillets du Théâtre de la ville .

Milan, piazzale Loreto, 29 avril 1945. Les corps (de gauche à droite) de Nicola Bombacci (ex-fondateur du PCI rallié depuis 1927 au fascisme), Benito Mussolini, sa jeune maîtresse Claretta Petacci, le chef des Brigades noires Alessandro Pavolini. Le dernier corps est celui d’Achille Starace, grand ordonnateur de la propagande du régime qui s’était fait discret depuis 1943. Arrêté par hasard le 29 avril, il fut fusillé devant les corps des autres dignitaires du régime. De nombreuses images dans ce genre furent prises ce jour-là à Milan.

Pour aller plus loin:

Le texte de Daniele Timpano met en évidence un état de fait souvent ignoré hors d’Italie, à savoir que le fascisme n’a pas disparu avec la mort physique de Benito Mussolini, le 28 avril 1945. Gianfranco Fini, l’ancien secrétaire général du MSI -movimento sociale italiano, néofasciste- est aujourd’hui l’un des principaux rivaux de Berlusconi, quand nombre des membres du gouvernement ou du parlement ne cachent plus depuis quelques années leur nostalgie du régime. Au sein de la droite dite extraparlementaire, le mouvement fédéré autour de la Casa Pound de Rome, et de ses diverses antennes régionales, témoignent d’une radicalisation qui n’a plus rien de marginal et repose désormais sur un solide ancrage populaire.

  • La Duce vita, un documentaire interactif sur le culte porté à Mussolini.
  • Court reportage d’Arte journal sur la Casa Pound.
  • Un court film en italien, présentant quelques unes des images du livre Oltrenero, des éditions Contrasto, réalisé par le photographe Alesssandro Cosmelli, et le journaliste Marco Mathieu.
  • Un excellent livre de l’historien Pierre Milza raconte Les derniers jours de Mussolini, Paris, Fayard, 2010, et notamment le rôle joué par Luigi Longo, futur secrétaire du PCI, dans l’exécution du dictateur.
  • Prolongeant l’analyse d’Ernest H. Kantorowicz sur Les deux corps du roi, Marco Belpoliti a donné une analyse fouillée de la médiatisation du corps Silvio Berlusconi par lui-même: Le corps du chef, Paris, Lignes, 2011. Le corps du Duce hante aussi le film de Marco Bellocchio, Vincere (Italie-2009), sans aucun doute un des meilleurs films italiens de ces dernières années. Voir aussi l’article que j’ai écrit sur cette question.
  • Dans les recherches du théâtre-récit, on pourra faire un parallèle avec le texte de Marco Baliani, Corps d’état,  où le corps encombrant du secrétaire général de la Démocratie chrétienne, tué par les Brigades rouges, rejoint le corps tragique de Polynice.
  • Le blog de Daniele Timpano.

Quelques références utilisées par Daniele Timpano:

  • Sergio Luzzatto, Il corpo del Duce, Einaudi, Turin, 1998.
  • Fabio Bonacina, La salma nascosta, Vaccari, Vignola, 2007.
  • Luisa Passerini (a cura di), Mussolini immaginario, Laterza, Milan, 1991.
  • Domenico Leccisi, Con Mussolini prima e dopo piazzale Loreto, Settimo sigillo, Rome, 1991.