Un pays invisible (extrait), par Stephan Wackwitz.

 
En 1918, mon grand-père ne souhaitait apparemment rien d’autre qu’une révolution (il le dit comme une évidence, en conformité avec cette phrase: c’était le cas de presque tous les anciens soldats du front). Mais il fallait que ce soit une révolution de l’esprit allemand et de la substance du peuple allemand. Il se souciait, écrivait mon grand-père en 1956, du maintien de la substance populaire et des bonnes forces intérieures du peuple allemand. C’étaient là en réalité, en 1918, en 1956 et pour le reste de sa vie, « les idées de 1914 » étrangement embrouillées et national-autistiques. Mais en lisant le passage de ses souvenirs consacré à la fin du monde survenue en 1918, à l’esprit allemand, à la substance populaire et à la révolution, j’ai réussi à comprendre pour la première fois ce que Hitler avait signifié pour sa génération.

À la veille de ses cent ans, Ernst Jünger répondit à un journaliste qui lui avait naïvement demandé -du point de vue de son époque- ce qui pour lui avait été le pire dans la Première Guerre mondiale: « C’est le fait que nous l’ayons perdue ». Le pire dans la guerre menée par mon pays durant les semaines où je lisais les souvenirs de guerre de mon grand-père pour la première fois, c’était la confusion provoquée par les sempiternelles émissions spéciales sur notre engagement en Yougoslavie que diffusait en soirée notre deuxième chaîne de télévision. Pour les jeunes Américains, le pire dans la guerre du Vietnam c’était le fait qu’ils fussent si nombreux à revenir estropiés ou à ne jamais revenir de l’Asie du Sud-Est. La Première Guerre mondiale a peut-être été la dernière guerre dont les soldats survivants ont trouvé que le pire avait été la défaite. Il paraît que dans les années soixante, pendant plusieurs mois, Ernst Jünger se levait tous les matins, s’habillait correctement et restait prostré dans un fauteuil jusqu’à l’heure du coucher. C’était sans doute la dépression muette et abyssale du vétéran de la Grande Guerre que j’avais sentie enfant en présence de mon grand-père, bien qu’à l’époque je n’eusse pas su dire pourquoi il était si triste, si froid et si insensible, si angoissant. Je reconnais maintenant sa tristesse sur le papier pelure de ses carnets. C’est une mélancolie dangereuse et singulièrement voilée, que des hommes aussi différents que Ernst Jünger, Max Beckmann et Adolf Hitler ont rapporté des tranchées, un mélange de mauvaise humeur colossale, d’insensibilité ostentatoire, de manie d’avoir toujours raison et d’états d’excitation occasionnels mais incontrôlables. En regardant bien, on peut l’observer dans tous les actes, tableaux et livres de cette génération. Dès avant la guerre, les camarades de mon grand-père n’avaient pas pu s’accommoder de ce qu’ils étaient devenus ou étaient en passe de devenir, et c’est ce qu’ils combattirent chez les Anglais et les Français pendant des années; de même qu’ils l’avaient déjà méprisé et allaient de nouveau le mépriser chez les Juifs. Puis ce fut trop tard. La révolution est arrivée, mais ce n’était pas la leur. C’était la révolution de la démocratie, des travailleurs industriels, des artistes d’avant-garde et des Juifs.

Extrait de Le Pays invisible, Paris, Éditions Laurence Teper, 2007 (2003 pour l’édition originale). Page 116-117.

Traduit de l’allemand par Barbara Fontaine.

Ernst Jünger par Walde Huth (1949)

Pour aller plus loin:

 

La Grande Guerre sur ce site.

 

1/ « De faibles lueurs dans la nuit »: Le pacifisme dans la Première Guerre mondiale.

  •   L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.
  • La première victime de la guerre, par Gabriel Chevallier (extrait du roman La Peur). Première victime, ou premier héros?
  • Le Mal 1914 -1917 (extraits), par René Arcos.

2/ Les blessés psychiques de la Première Guerre mondiale.