Vigilance, par André Breton.

 
À Paris la tour Saint-Jacques chancelante
Pareille à un tournesol
Du front vient quelquefois heurter la Seine et son ombre glisse imperceptiblement parmi les remorqueurs
À ce moment sur la pointe des pieds dans mon sommeil
Je me dirige vers la chambre où je suis étendu
Et j’y mets le feu
Pour que rien ne subsiste de ce consentement qu’on m’a arraché
Les meubles font alors place à des animaux de même taille qui me regardent fraternellement
Lions dans les crinières desquels achèvent de se consumer les chaises
Squales dont le ventre blanc s’incorpore le dernier frisson des draps
À l’heure de l’amour et des paupières bleues
Je me vois brûler à mon tour je vois cette cachette solennelle de riens
Qui fut mon corps
Fouillé par les becs patients des ibis du feu
Lorsque tout est fini j’entre invisible dans l’arche
Sans prendre garde aux passants de la vie qui font sonner très loin leurs pas traînants
Je vois les arêtes du soleil
À travers l’aubépine de la pluie
J’entends se déchirer le linge humain comme une grande feuille
Sous l’ongle de l’absence et de la présence qui sont de connivence
Tous les métiers se fanent il ne reste d’eux qu’une dentelle parfumée
Une coquille de dentelle qui a la forme parfaite d’un sein
Je ne touche plus que le cœur des choses je tiens le fil

In Le revolver à cheveux blancs.

La Tour Saint-Jacques, vers 1867.

Pour aller plus loin:

  • La Tour Saint-Jacques est à l’origine le clocher de l’église paroissiale Saint-Jacques de la Boucherie. Ce clocher de 52 mètres de haut est élevé de 1509 à 1522 à l’emplacement du dit Hôtel de la Rose. L’église a d’abord été une chapelle dédiée à Sainte Anne, que des travaux ont agrandie au douzième siècle. Au quatorzième siècle, de nouveaux travaux en doublent la superficie. Certains sont commandités par Nicolas Flamel, dont l’échoppe d’écrivain juré, à l’enseigne de la Fleur de lys, s’adosse à l’église où il choisit d’être inhumé. En 1648, Blaise Pascal répète dans cette tour l’expérience de Torricelli, qui est à l’origine de l’invention du baromètre. C’est pourquoi en 1857, une statue lui rend hommage au pied de la tour. L’église elle-même est détruite en 1797. L’épitaphe de Nicolas Flamel finit par rejoindre le musée de Cluny. Au début du dix-neuvième siècle la tour est reconvertie en fabrique de plombs de chasse, avant d’être rachetée en 1836 par la Ville de Paris. Celle-ci la fait restaurer, l’enveloppant notamment d’une assise octogonale, haute de 14 marches. Un square remplace les maisons construites sur les ruines de l’ancienne église. Les travaux révèlent une stèle gallo-romaine représentant le dieu Mercure. Les ossements du cimetière attenant sont déposés en 1852 dans l’ossuaire du cimetière de l’Ouest avant de rejoindre les Catacombes en 1859.  Les ossements provenant des inhumations de la fin du dix-huitième siècle sont retirés en 1853 puis enterrés au pied de la tour. La ligne 1 du métro traverse aujourd’hui l’emplacement d’une partie des caveaux. À chaque angle, se dressent des statues réalisées en 1854 par Jean-Louis Chenillon, notamment un Saint-Jacques le Majeur de 3 mètre 80 dont l’original a été détruit en 1793. Les autres originaux de Rault, « tailleur d’images », achevés en 1523, se trouvent au musée de Cluny : trois animaux symbolisant les évangélistes, l’aigle pour Saint-Jean, le bœuf pour Saint-Luc et le lion pour Saint-Marc. En 1855, Gérard de Nerval se pend tout près de là rue de la Vieille-Lanterne -la rue est détruite la même année. La tour est classée Monument historique en 1862. Durant la Commune, le square sert de charnier aux victimes de la Semaine sanglante. Au sommet de la tour, une petite station météorologique est installée en 1891 pour l’enregistrement de données utilisées par l’Observatoire de Montsouris. La tour a fait l’objet de plusieurs rénovations au cours du vingtième siècle. Si le square en est de nouveau accessible depuis 2009, la visite du monument est depuis longtemps impossible. Une exception a été faite lors des Journées du Patrimoine en septembre 2012. Elle n’aura concerné que quelques happy few.
  • Quelques clichés de la Tour Saint Jacques dans le passé, ainsi que dans son environnement au dix-neuvième siècle.
  • Paris vu de la Tour Saint Jacques.
  • La rubrique Surréalisme(s) et le site André Breton.
  • André Breton évoque de nouveau la tour, citant son poème, dans L’Amour fou (1937): « J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages qui, depuis des années maintenant, contribue à en faire plus encore le grand monument du monde à l’irrévélé. Vous aviez beau savoir que j’aimais cette tour, je revois encore à ce moment toute une existence violente s’organiser autour d’elle pour nous comprendre, pour contenir l’éperdu dans son galop nuageux autour de nous. »
  • Le troisième et dernier chapitre d’Arcane 17 (1947) gravite entièrement autour du monument. Ce sont les plus belles pages d’André Breton, que je ne peux me résoudre à citer.