Tatiana et Stéphanie, utiles et solidaires, par Olivier Favier.

 
L’une est communicante, rédactrice en chef d’un journal pour enfants, l’autre professeure de lettres en disponibilité et journaliste. Tatiana et Stéphanie ont le sourire avenant, un mélange de sérieux et de candeur qui est le privilège sans doute de leur aimable trentaine. À les entendre pourtant, on pourrait croire qu’elles ont une longue expérience de leur projet, tant elles ont déjà réfléchi à la façon de le mener à bien.  Mais l’univers dont elles me parlent aujourd’hui leur était inconnu il y a deux mois à peine.

Elles habitent aux environs du métro Marx-Dormoy, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Pour aller au travail, Tatiana passe chaque jour ou presque devant le campement de la Chapelle, où quelques centaines de migrants, des réfugiés soudanais et érythréens pour la plupart, se serrent pour certains depuis des mois dans l’attente d’une solution qui ne veut pas venir. Un jour, elles se sont arrêtées pour parler, avec l’envie de faire quelque chose d’utile, qui ait du sens. « On a tout de suite pensé à des cours de français. On n’a rien rien trouvé de mieux qui corresponde à nos compétences. » Aussitôt elles s’organisent, trouvent une salle qu’elles louent le samedi après-midi sur leurs fonds propres, se procurent manuels et matériel de classe, fournissent pochettes, stylos et polycopiés . « On a eu très vite une douzaine d’élèves, qui ont entre 20 et 30 ans pour la plupart. Ils ont des niveaux très différents. On a fait d’emblée deux groupes, l’un de débutants et faux-débutants, l’autre déjà bien avancé. » Elles découvrent surtout un public respectueux et très motivé: « On a un étudiant très jeune et complètement illettré, en quelques semaines il a appris à compter en français alors même qu’il peinait à le faire en arabe. »

Passé les premiers cours, elles se sont rendues compte que pour bien faire elles allaient avoir besoin de quelques moyens. Elles ont donc mis leur projet sur une plateforme de financement participatif, atteignant leur premier objectif en huit jours: « Avec mille euros, on a de quoi tenir six mois. » Ce qui viendra en plus pourrait leur permettre entre autres d’acheter des lecteurs mp3, sur lesquels seraient téléchargés les cours enregistrés, afin que leurs étudiants puissent le réécouter pendant la semaine. Leur rêve bien sûr serait d’avoir accès à une salle gratuite, afin de pérenniser leur projet sans trop d’inquiétude. « Il faut que ce soit dans le quartier, sinon on perd des étudiants, certains ne savent pas comment venir, parfois il y a des imprévus sur place et nous devons aller les chercher. » Elles ne cherchent pas pour l’instant de nouveaux enseignants, mais un(e) interprète de l’arabe pour les assister auprès de ceux qui ne parlent pas anglais. « Pour l’instant, l’important pour nous n’est pas de faire plus, mais de pouvoir assurer nos cours avec régularité et de travailler le plus possible au cas par cas. » Il faut dire qu’il y a quelques surprises: « On a un étudiant soudanais qui a appris le français à l’université. Il connaît le mot « douve » et utilise le conditionnel, mais il est incapable d’avoir une conversation courante. » Petit à petit, elles développent leur propre méthode, en adaptant le manuel de FLI -français langue d’intégration, destiné aux adultes- qui joue de références très européennes, de pays riches: « On ne peut pas poser des questions comme êtes-vous allé au cinéma ou à la piscine cette semaine? à des gens qui dorment dehors. »

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Tatiana et Stéphanie, Métro Marx-Dormoy, Paris, 19 mai 2015. Photo: Olivier Favier.

Tatiana et Stéphanie, Métro Marx-Dormoy, Paris, 19 mai 2015. Photo: Olivier Favier.

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