Reportage Tchernobyl (prologue), par Roberta Biagiarelli et Simona Gonella.

 

(Ljudmila, la femme d’un pompier)

Je ne sais pas bien de quoi parler… de la mort ou de l’amour? Ou peut-être que c’est la même chose?… de quoi alors?
… Nous étions mariés depuis peu. Quand nous sortions nous nous tenions toujours par la main, même quand nous entrions dans un magasin… je lui disais: « je t ‘aime. »
Mais je ne savais pas encore à quel point… je n’en avais pas idée…

Nous vivions dans les logements de fonction meublés des pompiers, où il faisait son service militaire.
Au premier étage. Il y avait trois autres jeunes familles.

Nous étions tous jeunes à Pripyat.
La ville était jeune.

Elle n’avait surgi que quelques années plus tôt, pour loger les constructeurs, les techniciens, les travailleurs de la centrale nucléaire qu’on avait construite là justement, sur les bords de la rivière Pripyat, à douze kilomètres de la petite ville de Tchernobyl.
Pripyat était une ville propre et plutôt riche, « un îlot de qualité supérieur au reste de l’Union Soviétique », avec de beaux quartiers résidentiels et une rivière l’été pour la baignade. Et les bois de bouleaux alentour.
Tout le monde voulait aller vivre dans le village nucléaire.
Nous avions eu de la chance.

Dans notre logement la cuisine était commune. Sous le rez-de-chaussée, il y avait le hangar des véhicules anti-incendie. Les wagons citernes rouges des pompiers.

Souvent il me semble entendre sa voix venir de là-bas… Mais c’est un rêve… parce que c’est moi qui l’appelle…

Semer, piocher… c’étaient ses occupations favorites.
Puis il est parti pour le service militaire à Moscou dans le corps des pompiers et quand il est revenu, il était pompier. Seulement pompier! Il ne voulait pas entendre parler d’autre chose.
C’était son travail. Je savais toujours où il se trouvait, ce qu’il risquait.

En pleine nuit j’entends un bruit.
Je regarde à la fenêtre.
Il me voit: « Ferme les volets et retourne te coucher. Il y a un incendie à la centrale. Je reviens bientôt, je t’aime. Ljudmila… »
Moi l’explosion proprement dite je ne l’ai pas vue.
Seulement les flammes, hautes dans le ciel. Et le ciel qui était tout illuminé, la suie qui retombait et une insupportable chaleur.

Mais j’essayais de ne pas me faire du souci, j’essayais de rester tranquille.
On m’avait dit à l’Institut que les centrales nucléaires sont des usines fantastiques où l’on produit une formidable quantité d’énergie à partir de rien et où des personnes en chemise blanche s’assoient devant les tableaux de commande et appuient sur des boutons, à l’Institut on m’avait dit qu’un réacteur nucléaire est comme une casserole très haute et très large.

Chez nous il y en avait quatre de ces casseroles et on était en train d’en construire deux autres.
Modèle RBMK, on m’avait dit à l’Institut.

À l’intérieur du réacteur, attachées au couvercle de la casserole, il y a des barres qui contiennent de l’uranium.
Si tu le bombardes l’uranium déclenche une réaction en chaîne qui en se produisant génère une incroyable quantité d’énergie.

Si toute cette énergie tu la laisses partir dans un temps très bref tu as la bombe atomique. Et au début la réaction en chaîne servait à cela, regarde ce qu’ont fait les Américains à Hiroshima… on me disait à l’Institut…
Mais si tu la contrôles, cette énergie, si tu la laisses partir lentement, tu as un réacteur nucléaire et un paquet d’énergie à disposition.

Et lui il n’arrivait pas, moi j’essayais de ne pas me faire de souci, il avait l’habitude d’aller éteindre des incendies, il partait dans le hurlement des sirènes et puis il revenait… il connaissait bien son travail…

Il faut faire attention.
Pour empêcher que la casserole ne se transforme en bombe, entre les barres d’uranium on met des barres d’autres substances, de graphite par exemple, mais est-ce que c’est celle-là dont on fait les crayons?
Comme ça, avec la graphite, toute la réaction ralentit, ralentit; l’eau qui est à l’intérieur du réacteur se transforme en vapeur, la vapeur fait tourner les pales d’une turbine et ainsi de suite jusqu’aux pylônes, aux maisons, aux prises de courant…

On m’avait dit à l’Institut que l’Union Soviétique avait été la première dans le monde à construire ces usines fantastiques, à exploiter des technologies nées pendant la guerre d’une manière propre et pacifique.

Mais depuis la fenêtre ouverte je voyais la suie qui retombait. Et il y avait une chaleur terrible.
La suie venait du toit de la Centrale qui était couvert de bitume et qui brûlait.
Il m’a raconté ensuite qu’ils avaient marché sur le toit de la centrale qui était mou comme de la poix. Les pompiers lançaient en bas à coups de pied des morceaux de graphite en feu…
Ils étaient partis comme ils étaient, en bras de chemise, sans mettre de tenue de protection.
Personne ne les avait avertis, on les avait appelés comme s’il s’agissait d’un incendie normal.
Mais cet incendie n’avait rien de normal. Il ne pouvait pas le savoir, personne ne pouvait le savoir… que cette nuit-là, à la centrale, on avait programmé un test.

Traduit par Olivier Favier.

Pripyat, 45 000 habitants, vidée de ses habitants après la catastrophe de Tchernobyl. La centrale apparaît au loin. Photo: Yann Arthus-Bertrand.

Pour aller plus loin:

  • L’émission d’Arrêt sur images du 25 avril 1999,  « Nucléaire, un si long silence » , en libre accès en ligne.
  • Le site du Réseau sortir du nucléaire.
  • Le site de la compagnie Babelia avec la fiche du spectacle, en italien.
  • Signes de Biélorussie, exposition de Pascal Colrat au Centre Georges Pompidou en 2002.
  • Paul Fusco, L’héritage de Tchernobyl. Un reportage.
  • Tchernobyl: conséquences de la catastrophe pour l’homme et pour la nature. Le résumé d’un livre paru à Saint-Pétersbourg en 2007.
  • En réaction à la catastrophe en cours au Japon, les médias français n’évoquent le plus souvent que Three Miles Island (1979) et Tchernobyl (1986), l’un et l’autre éloignés dans l’espace et le temps. L’incident du 25 juillet 2006 à Forsmark a pourtant placé l’Europe à 7 minutes d’un danger extrêmement sérieux.
  • Un documentaire de 2008 diffusé pour la première fois sur Arte le 25 mars 2011: RAS nucléaire, rien à signaler. Extrait de la présentation: « On les appelle les « jumpers », ils sont chargés d’entrer dans le générateur de vapeur pour obturer les tuyaux qui le relient au réacteur nucléaire. Séjour maximum autorisé : de 90 à 120 secondes, sous peine de surdosage radioactif ! Ils font partie de la masse des ouvriers intérimaires et sous-payés, chargés de maintenance dans les centrales nucléaires (décontamineurs, mécaniciens, contrôleurs…). Des travailleurs de l’ombre qui, avec ce film, sortent pour la première fois du silence pour dresser un tableau inquiétant d’un des fleurons de l’industrie européenne. Depuis la libéralisation des marchés et la privatisation des groupes énergétiques, les conditions de travail semblent en effet se dégrader, au mépris de la santé des ouvriers et de la sécurité. »

Quelques livres:

  • Svetlana Alexeievna, La supplication Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse., JC Lattès, Paris, 1999.
  • Igor Kostine, Tchernobyl confessions d’un reporter, Les Arènes, Paris, 2006.
  • Günther Anders, La menace nucléaire: considérations radicales sur l’âge atomique, Le serpent à plumes, Paris, 2006. Günther Anders, malgré sa condition de juif allemand ayant quitté l’Allemagne nazie pour les États-Unis, considère dès 1945 que la plus grande défaite de l’homme durant la seconde guerre mondiale restera les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. Militant antinucléaire infatigable, il a écrit un essai à la suite de la catastrophe de Tchernobyl qu’on trouvera reproduit dans ce volume.
  • Bella et Roger Belbéoch, Tchernobyl, une catastrophe, Paris, Allia, 1993. Épuisé mais disponible en PDF.
  • Roger Belbéoch, Tchernoblues, De la servitude volontaire à la nécessité de la servitude, Paris, L’esprit frappeur, 2002. Voir aussi le site de Lady Long Solo.
  • Youri Bandazhevsky, La philosophie de ma vie, Journal de prison, Tchernobyl 20 ans après, Jean-Claude Gawsewitch, 2006.
  • Wladimir Tchertkoff, Le crime de Tchernobyl Le goulag nucléaire, Actes Sud, Arles, 2006.
  • Grigori Medvedev, La vérité sur Tchernobyl, Paris, Albin Michel, 1990.
  • Sous l’épaisseur de la nuit, Documents et témoignages sur le désastre de Tchernobyl, ACNM, Paris, 1993.
  • Annie Le Brun, Perspective dépravée, entre catastrophe réelle et catastrophe imaginaire, La lettre volée, Bruxelles, 1991. Dans cet essai conférence, Annie Le Brun montre comment le monde a glissé après 1945 du fantasme de la fin du monde à son possible humain.

Deux autres extraits de Reportage Tchernobyl:

Merci à Bérengère Desmettre pour son aide et ses indications.