Le sourire d’Omar, par Olivier Favier.

 
La première fois que je le rencontre, en juin 2015, je ne vois qu’un sourire. Un ami l’a accompagné jusqu’au campement du jardin d’Éole, où se regroupent une centaine de migrants soudanais et érythréens, en l’attente d’une prochaine « évacuation ». Omar est arrivé à Paris le matin-même après une fugue de plusieurs jours. À Villejuif, le centre d’accueil où il a cru trouver refuge l’a remis à la rue. Déclaré disparu aux autorités, il a eu le mauvais goût de se présenter à la permanence un samedi. « On ne va pas remplir un dossier maintenant, soupire le chef de service, il n’a qu’à revenir lundi. » Je ne sais trop que faire de ce jeune rebelle, mais personne parmi les quelques militants du lieu rencontrés les jours précédents ne semble disposé à l’accueillir. Alors je décide de l’héberger dans mon studio pour deux nuits.

Un enfant sage.

Nous traversons les quartiers populaires de Paris à pied, de La Chapelle jusqu’aux Hauts-de-Belleville, où j’habite. Je l’entends répéter derrière moi, en français dans mon souvenir : « C’est beau, c’est beau. » J’improvise un dîner, nous échangeons quelques mots en anglais, une langue qu’il maîtrise plutôt bien. Il m’explique qu’il s’est enfui de sa famille d’accueil car on ne s’occupait jamais de lui, qu’il était confiné dans sa chambre et qu’au moindre écart, on menaçait de le renvoyer en Libye. Alors un matin, il a pris son sac, marché dix-huit kilomètres jusqu’à la gare de Vannes, puis il a pris un train pour Rennes. Il y a retrouvé des connaissances qui se sont cotisées pour lui offrir un aller simple vers Paris. C’est là en effet qu’en décembre 2014, alors qu’il venait de « fêter » ses quatorze ans, il a été orienté vers le Morbihan.
Le repas achevé, Omar se lève, débarrasse la table et se met à faire la vaisselle. Quand il revient avec un balai, je souris à mon tour et lui dis : « It’s ok guy, keep calm, don’t worry. »
Un peu plus tard, je le vois dérouler un petit tapis, faire sa prière et le rouler de nouveau avec soin. Avant d’aller se coucher, il me montre les cicatrices de ses brûlures. Il m’explique que son père a été torturé devant lui, qu’on a incendié sa maison et qu’il a lui-même été assommé à coups de crosse. Quand il a rouvert les yeux, il était chez des voisins syriens qui, quelques temps plus tard, lui ont fait traverser la Méditerranée en cachette sur un cargo, avec ses plaies mal soignées. Il sera pris en charge par la Croix-Rouge à Paris.
Le lendemain, je me mets à travailler à mon bureau. Je crains qu’il ne s’ennuie, mais comme il m’a dit qu’il aime bien dessiner, je lui donne des feuilles, des crayons et des feutres. J’ajoute simplement : « Si tu veux, dessine-moi quelque chose de ton pays. » Deux heures plus tard, me rendant compte que je n’ai pas entendu un seul bruit depuis lors, je me retourne brusquement avec la crainte qu’il ait tout simplement disparu. Il lève la tête, sourit de nouveau. Il vient de faire mon portrait. Durant ces deux jours passés avec lui, le concernant, une seule chose m’inquiète. Il fume cigarette sur cigarette. Ses gestes trahissent une dépendance que je n’ai guère de mal à reconnaître. Sur sa famille d’accueil, il me confie aussi, peu avant de partir, cette autre information qui à ces yeux n’est guère qu’un détail parmi d’autres : « Quand il rentre le soir, souvent, le père est tellement saoul qu’il s’écroule sur son lit. »

L’inquiétude

Nous restons en contact de loin, à travers les réseaux sociaux. Un jour, il écrit ce message dans un panneau en couleur : « Urgence ». S’en suivent de nombreux commentaires inquiets, essentiellement de camarades de son âge. Tout en bas, on peut lire sa réponse : « Je m’ennuie. » Ce jour-là, je comprends qu’il a appris le français et qu’il a de l’humour. À plusieurs reprises, je pense aller le voir, mais aux dernières nouvelles qu’il me donne, tout semble aller pour le mieux. La semaine, il est en internat, et il passe les samedis et dimanches chez une assistante familiale avec laquelle il se sent bien et qu’il aime beaucoup. Il a l’air heureux. Il a trouvé la seule chose qu’un enfant désire : un équilibre, une famille.
Il y a quelques semaines, d’autres nouvelles m’arrivent par une connaissance commune, qui racontent tout autre chose. Elles sont si tristes que je mets plusieurs minutes pour accepter qu’il n’y ait pas de confusion possible. Omar ne va pas bien, il est souvent absent de l’école, seul dans un appartement, en proie à des addictions. L’assistante familiale qui l’a accueilli quelques mois plus tôt les fins de semaine a proposé une adoption. Mais le projet a été refusé par l’Aide sociale à l’enfance. Mieux, on l’a presque aussitôt replacé au foyer. À la suite de cette énième déception, Omar s’est effondré. Il a été placé plusieurs semaines dans une institution psychiatrique et en est ressorti avec un régulateur d’humeur. J’essaie de le joindre, plusieurs fois. Il ne répond plus. Quelques jours plus tard, je reçois finalement un message. Je lui propose de passer un peu de temps avec lui, pour l’entendre et voir ce que nous pouvons imaginer concernant son avenir. Au téléphone, je me rends compte qu’il parle désormais parfaitement français, il n’a aucun accent et son vocabulaire est étonnamment subtil et précis. Omar est probablement un jeune homme surdoué, très lucide et trop sensible à tout ce qui se passe autour de lui, puéril parfois dans ses réactions, comme quelqu’un qui a trop tôt perçu les mensonges et les désillusions du monde adulte, et ne sait comment s’en protéger.

De la Libye à la France

En descendant du train, je retrouve son sourire. Omar a grandi, ses yeux se cachent parfois sous le haut de ses pommettes gonflées par la fatigue et les psychotropes. Mais derrière le masque de l’adolescent révolté, il n’a rien perdu de sa démarche sautillante et de ses airs d’enfant espiègle. Je lui explique que je suis heureux de pouvoir enfin écouter son histoire. Au début, il ne fait que répondre aux questions de façon précise et laconique, puis peu à peu son récit prend de l’autonomie, au point qu’il me devient difficile de l’interrompre. Je ne le ferai pas.
Omar est né à Fada, au nord du Tchad, en décembre 2000. Il a eu trois frères et trois sœurs, dont une est décédée des suites d’une maladie qu’il ne sait pas décrire, mais qui a duré une semaine. Il n’a plus désormais de contact qu’avec sa mère et le plus jeune de ses frères, resté auprès d’elle. À l’âge d’un an, il se rend avec sa famille dans l’oasis de Kofrah, au sud de la Libye. Son père fait tous les métiers, couturier et ouvrier du bâtiment, d’autres encore dont il ne se souvient plus. « Je me souviens de mon quartier, je me souviens de mes voisins » m’explique-t-il en revanche, et il me montre des images de cette ville pauvre, où les murs sont habillés de feuilles de palmier, seule matière première à disposition pour finir les maisons quand le béton et les briques viennent à manquer. Omar va à l’école coranique, à la maison on parle toubou -« ma langue », dit-il- jamais le français. À l’âge de sept ans, il suit son père à Adjabiyah, à quelques 160 kilomètres au sud de Benghazi, au bord de la mer. Là, il commence à travailler chaque après-midi après l’école, il vend des matériaux de récupération, puis à dix ans il se fait embaucher dans des garages. « J’ai tout fait, de la mécanique, de la carrosserie, de la menuiserie aussi, je sais utiliser un chalumeau. » Il est déjà bien loin de ses rêves. « Je n’aimais pas trop, je voulais faire des études d’ingénieur. Vers chez nous, il y en avait deux, deux frères, qui travaillaient dans le pétrole. Ils étaient bien payés. On les respectait. »
Un jour de 2011, il joue au foot avec ses amis. Au loin ils entendent les balles siffler. Les fidèles du régime tirent sur les manifestants. Bientôt les avions se joignent au tir. « Tout le monde nous a bombardés, Kadhafi, Sarkozy. » Omar habite la ville où la guerre est en train d’éclater au grand jour. Sur le sujet, il n’est guère prolixe. Il voit beaucoup de morts, militaires et civils, se souvient aujourd’hui de sa stupeur en voyant les grenades circuler de main en main chez les voisins du quartier. Tout le monde s’arme et les Toubous, accusés d’être les suppôts du régime, sont haïs des Libyens : « Pour eux, les Tchadiens, c’est des vraies merdes. »
La mère d’Omar est rentrée au pays, et le jour de 2014 où des miliciens torturent son père, son fils est seul avec lui.
-C’est la dernière image de lui qu’il me reste, un an après j’ai appelé, vers 16 ou 17 heures, et ma mère a dit : « Ton père est décédé ce matin en Libye. »
-De la suite de ses blessures ?
-Je ne sais pas.
Je note qu’Omar ne me donne pas la date de cet appel, mais l’heure précise, comme un présent qui ne passe pas.

Maltraitance et solitude

Arrivé à Paris, Omar passe trois semaines dans un foyer à Villejuif. Il se rend devant le juge un peu avant Noël. Sa minorité est reconnue. Quelques jours plus tard, il est envoyé dans le Morbihan. On le place d’abord dans un foyer. Dans le village qui l’entoure, il n’y a rien à faire. Une professeure de musique leur donne quelques cours de français quotidiens. Puis il arrive dans cette famille d’accueil qu’il fuit trois mois plus tard.
Malgré ses requêtes, l’Aide sociale à l’enfance du Morbihan refuse d’entériner son retour à Paris. On lui dit alors qu’il retournera deux ou trois semaines dans la même famille d’accueil en l’attente d’une nouvelle solution. Il y demeure un mois avant d’être placé au foyer de Saint-Michel de Priziac, pour quinze jours. Il est scolarisé dans une classe spéciale pour adolescents présentant des troubles du comportement. « Ça criait tout le temps, les élèves et les enseignants. Je ne comprenais rien, j’étais chez les fous. » Il y reste un mois et demi sans rien faire, puis on l’envoie, seul, dans un appartement. Il n’a pas encore quinze ans. Le foyer est distant de quinze kilomètres. Il passe les fins de semaine et les vacances devant la télévision. Parfois, il fait le chemin à pied pour demander de l’argent. Il n’obtient qu’une seule réponse : « Tu n’as pas le droit de venir ici. » « Personne ne m’a appelé pour mon anniversaire » se souvient-il. Un jour, il finit par craquer :
-Il faut que ça change, sinon je me casse.
-Tu attends quoi ?
On finit par lui donner un peu d’argent en l’invitant à laisser les clés dans la boite aux lettres. Il part dormir chez un ami à Vannes, mais la situation demeure sans issue. Il rappelle le foyer.
-Ou tu retournes à Priziac, ou tu te démerdes.
-Renvoyez-moi dans mon pays, je ne suis pas une merde pour que vous me traitiez comme ça.
-On va appeler ta famille, sinon tu vas à l’aéroport et tu te débrouilles pour rentrer.

La révolte

Dans le train, il est arrêté sans billet et placé en garde à vue. Il appelle sa mère à qui il dit la vérité : « Avant je disais toujours que tout allait bien. Mais là, quand j’ai dit la vérité, elle m’a juste répondu : ici c’est pire, ne rentre pas. »
Le foyer finit par lui remettre l’argent de poche non donné. Puis tout recommence comme avant, trois jours en appartement, quatre jours en foyer, de nouveau sans argent. Et de nouveau Omar se rebelle. « Connasse, raciste, tu ne peux pas me traiter comme ça. » lance-t-il à une éducatrice. « J’ai cassé les vitres avec des cailloux. La police est arrivée. » On le place dans un hôtel à Vannes, seul, à quinze minutes à pied du premier arrêt de bus. Pendant trois mois, il ne voit aucun éducateur. Suite aux dommages commis dans le foyer, l’institution a porté plainte. Au cours du printemps 2017, il passera trois fois en jugement. Des jeunes majeurs avec lesquels il a eu une altercation dans la rue ont aussi porté plainte contre lui. Bien qu’il ait raconté sa version des faits, les éducateurs ont refusé de l’accompagner à la police. Les autres en ont profité.
Pour le nourrir, le patron de l’hôtel touche trente euros par jour. Pour le repas, il découpe parfois deux fines tranches dans un steak haché qu’il glisse dans un bout de baguette en sandwich. Les plats restent plusieurs jours dans le frigo. Au bout d’un mois, Omar proteste, refuse de s’alimenter. Le patron le menace physiquement. Un jour, la dame de l’hôtel finit par appeler sa référente de l’Aide sociale à l’enfance, laquelle découvre la situation. Omar lui dit simplement : « Je ne peux plus rester tout seul comme ça. »

Un bonheur entrevu

Il repart en internat, et les fins de semaine en famille d’accueil. Chez sa nouvelle hébergeuse, passionnée par son métier, il retrouve le goût de vivre. Il suit avec sérieux ses cours en CAP, recommence à sourire. La dame a vu passer bien des enfants en plus de vingt ans de carrière, mais elle s’attache à lui au point d’entamer une démarche d’adoption. Elle se heurte aussitôt à une fin de non recevoir et le placement lui est retiré peu après. « C’est la première fois que je me sens chez moi en France » proteste Omar, en vain.
L’Aide sociale à l’enfance a simplement refusé de revenir sur une décision prise de longue date. Omar doit repartir en foyer à Lorient où il passera trois nuits par semaine, les mercredi, jeudi et dimanche soir. Les autres jours, il sera placé, seul, dans un appartement trop grand pour lui.
Dès lors, il commence à sécher l’école, repousse la nuit pour dormir tout le jour. En agissant ainsi, il accepte la solitude qu’on lui impose, jusqu’au vertige. Il décroche. Il y a deux mois, des changements de poste ont eu lieu dans les services de l’Aide sociale à l’enfance. Il ne sait plus qui est son référent.

Note: La plupart des faits rapportés par Omar m’ont été confirmés par des adultes qui en ont été témoins. Le reste est affaire de confiance.

Omar, Morbihan, mai 2017.

Pour aller plus loin:

Partager sur